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Bio/Milieu du X

Le porno féministe ne fait bander personne !

Old Nick

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Il y a le bon et le mauvais porno. Le mauvais, c’est le porno classique pour bourrins hétéros : des spectateurs mâles forcément primaires, qui veulent voir des filles se faire enculer, se prendre des claques, se faire cracher dessus, subir de multiples pénétrations de queues démesurées tout en grimaçant de douleur et encaissant des bordées d’injures et de vulgarités machistes.

Mais il y a aussi le bon porno, celui qu’apprécient les intellos et les féministes. Et justement, on appelle ce bon porno – ce porno de bon goût – le porno féministe. C’est une (petite) vague qui monte ces temps-ci ; on en parle de plus en plus, notamment dans les médias intellos qui se pâment devant une telle audace esthétique : arriver à briser les codes vulgaires et sexistes du porno traditionnel pour blaireaux et transfigurer le genre en œuvre d’art, chapeau les artistes !

Comme souvent, le porno féministe est un mouvement qui vient des États-Unis, où un groupe d’activistes lesbiennes fans de sexualité communautariste a tenté des expériences artistiques en ce sens dès les années 80. Des festivals de courts et moyens-métrages de pornos féministes auto produits y sont organisés, attirant toute la marginalité underground propre à cette communauté. Outre Erica Lust, l’une des chefs de file de ce mouvement de réalisatrices lesbiennes, on peut citer Shine Lise Houston, dont le film porno féministe le plus connu s’appelle « Champion ».

La France compte également quelques égéries du porno féministe. La voie a notamment été ouverte par l’écrivaine et militante lesbienne Virginie Despentes, réalisatrice du fameux Baise-moi, en 1999. Un film co-réalisé avec l’actrice porno Coralie Trinh Thi, qui comportait des scènes de X explicite, grande nouveauté pour un film mainstream à l’époque.

Ovidie

Avant d’être la BHL du porno, Ovidie tournait dans des boulards pas trop féministes.

Aujourd’hui, ne reste plus guère qu’Ovidie à tenter de creuser le sillon de ce porno marginal. Pour les rares qui ne la connaîtraient pas, Ovidie, c’est un peu la BHL du porno français : ancienne actrice de boulards classiques des années 2000 (qui n’avaient certes rien de féministes), elle a réussi le tour de force de réussir sa reconversion au point de se faire recruter comme « consultante experte en sexualité » par nombre de respectables médias mainstream. On peut lire ses chroniques dans Métro, Libé, ses livres (Porno manifesto, Flammarion), l’écouter à la radio (Ouï FM, Le Mouv’), voir ses documentaires et fictions (dont un court-métrage, Rhabillage, produit par Jean-Jacques Beinex) sur Arte et Canal+, etc. Dès qu’il est question de parler intelligemment de porno en France, hop, les directeurs de rédaction appellent Ovidie-la-féministepro-sexe pour avoir son avis. Car c’est un avis éclairé, réfléchi et de bon goût.

Il se trouve donc que depuis quelques années, Ovidie s’est mise elle aussi à réaliser du porno féministe. En tant qu’intellectuelle, elle veut démontrer à son tour qu’il est possible de faire du porno pour ceux qui ont le cerveau ailleurs que dans les couilles. C’est-à-dire du porno qui ne fera pas uniquement bander les hommes, mais aussi les femmes.

Mais qu’est-ce donc au juste que le porno féministe ? Quels en sont les codes ? En quoi diffèrent-ils de ceux du porno pour bourrins qui règne pour l’instant en immense majorité sur la toile ?

On vous explique ce qu’on a compris à la lecture de différentes interviews de cinéastes et activistes féministes. Dans le porno féministe, la femme est au centre de toutes les attentions : elle n’est pas juste une proie ou une victime, le jouet de mâles en rut qui la maltraitent en la baisant par tous les orifices sans se soucier de son plaisir ; elle est active, c’est elle qui choisit ses partenaires, ses positions, ce qu’elle veut montrer à la caméra. Dans le porno féministe, on n’aime pas voir trop de gros plans de bites dans des chattes, ou alors on filme ça de plus loin, sans trop s’y attarder, comme si cela faisait juste partie de l’action, sans plus. La sodomie, on l’évite aussi dans le porno féministe. Déjà, car Ovidie n’aime pas ça à titre perso (c’est elle qui le dit dans le Nouvel Obs). Et puis la sodo c’est quand même horriblement machiste, non ? Pénétrer une femme par une voie non naturelle c’est un peu trop lui imposer les fantasmes et le pouvoir du mâle : insupportable pour une féministe.

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Ovidie en pleine répétition avec ses acteurs. Dans le porno féministe, on pense avant de baiser.

Il en va de même pour les autres codes spécifiques au porno : chez ce macho ringard de Marc Dorcel, par exemple, les filles sont sur maquillées, harnachées de lingerie hyper féminine, épilées de partout, juchées sur des escarpins à plateforme dont la plus délurée des prostituées aurait honte. Pas de ça dans le porno féministe. Faut pas déconner, hein, les vraies femmes ne ressemblent pas à ces caricatures sexistes. Dans le porno féministe, on prend les femmes telles qu’elles sont, au naturel de préférence : avec des poils sous les aisselles et entre les cuisses, avec le moins de maquillage possible, et en tenue de ville plutôt qu’en mode pute. Inutile de faire ressembler l’actrice à une pouffiasse de porno hétéro, on veut montrer du sexe sensuel et réaliste, comme à la maison.

Ensuite, l’action elle-même. Dans les scènes hard du porno féministe, on aime voir des clairs-obscurs, des caresses, des effleurements sensuels, des bisous dans le cou, des mains d’hommes qui frôlent les corps féminins avec désir mais respect – toujours beaucoup de respect avec ces dames, svp merci messieurs les hardeurs.

Sur le papier, c’est donc charmant, le porno féministe. En France, seul Canal+ produit quelques expériences du type en confiant à Ovidie – forcément – la réalisation de beaux films sensuels à 35.000 € de budget. Elle a tourné son dernier, « Pulsions », avec une pléiade de hardeurs vedettes français durant 10 jours. Un luxe inouï quand on sait que la plupart des films X aujourd’hui se tournent en une journée à peine. « Demande à Stoya ce dont elle a envie », exige la réalisatrice de la part de l’acteur qui va embrocher Stoya d’ici peu. C’est l’actrice qui choisit ce qu’elle veut, merde alors on vous dit les gars, on est chez les intellos, pas dans le porno pour bourricots. Un réal de porno bourrin aurait juste dit à Stoya « Mets-toi à quatre pattes pour la sodo, stp chérie ». Mais chez les feminist porno directors, pas de ça. « Je ne veux pas que vous respectiez les codes classiques du porno. (…) Je veux qu’on y croie. Je ne vous dirai pas quand changer de position », continue la Godard du porno. « Embrasse-la comme si tu étais fou amoureux d’elle ». Wah, ça claque comme indications de mise en scène, non ? Autre chose qu’un vulgaire tournage de Jack Wood pour Jacquie et Michel, ou de ce gros dégueu de Pascal Op. Espérons en tout cas, vu tout le mal que se donnent nos artistes porno-féministes, que le résultat va faire bander.

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Clair-obscur, caresses, bisous dans le cou, respect : on est pas dans le porno pour bourrins !

On peut en douter, quand même. Les neurones peut-être ? Car, pour le reste, disons qu’il reste quand même un doute. Parce que, franchement, pas sûr que le spectacle proposé, si féministe, intelligent et raffiné soit-il, ait de quoi provoquer des tempêtes dans les boxers de ces messieurs et d’humidifier les strings de ces dames.

Certains chiffres publiés en 2014 par Pornhub indiquent qu’il y aurait au moins 23 % de femmes parmi les visiteurs des sites pornos. Ce pourcentage peut paraître assez élevé mais pourquoi pas, c’est possible. Comment se fait-ce donc que ces 23 % de femmes accro au porno semblent se satisfaire de ce X bourrin, sexiste, machiste et caricatural, censé – si l’on en croit Ovidie et ses consœurs activistes du female power. – ne pas correspondre à leurs attentes ?

Un sexologue*, interviewé par téléphone, donne des pistes : « Dans mes consultations, la grande majorité des femmes a des fantasmes de soumission. Ça peut choquer, en premier lieu les féministes, mais c’est une réalité. Cela ne signifie pas bien sûr que toutes les femmes soient soumises dans la vie ou apprécient d’être sexuellement humiliées, mais la soumission est un fantasme courant et récurrent chez la femme, inhérente à la féminité (« Histoire d’O » et « Cinquante nuances de Grey » sont œuvres de femmes). La fantasmagorie féminine est différente de la masculine, et il faut méconnaître la sexologie comme la nature humaine pour ne pas l’admettre. L’homme est par essence plus naturellement dominant, y compris dans ses fantasmes, et la femme plus volontiers soumise. Encore une fois, ce n’est pas une généralité ni un jugement de valeur, juste le constat d’un schéma majoritaire. Dans les vidéos pornos traditionnelles, il n’est donc pas surprenant que les femmes qui ont ces fantasmes de soumission puissent trouver leur compte dans la vision de scènes sexistes, machistes et hardcores – sans parler du SM pur — où les actrices peuvent sembler maltraitées. Ces spectatrices savent que ce n’est que de la fiction et de la mise en scène de fantasmes, elles ne confondent pas avec la réalité. Mais le fait est que toutes les femmes, loin de là, ne détestent pas les schémas et clichés du porno traditionnel. Parce que certains s’accordent bien avec leur propre fantasmatique. »

la réalisatrice OVIDIE et l'actrice Stoya

OK, le scénario tient sur des post-it, mais c’est déjà mieux que dans le gonzo, non ?

Le porno féministe, c’est donc chouette, parce que c’est sensuel, respectueux des femmes, et que c’est fait par des gens intelligents. Le seul petit problème, on va dire, c’est que ça ne se vend pas. Un souci, quand même, pour une activité économique (le porno) qui génère des milliards de dollars de recettes annuelles dans le monde. À part le bobo-spectateur du samedi soir de Canal+, force est de reconnaître que pas grand monde en effet n’a vraiment envie de voir du porno estampillé « féministe » et ses chichis pseudo-intellos esthétisants. À commencer par les producteurs, qui ne se bousculent pas pour financer le genre.

Alors, pourquoi cet échec commercial ?

Et si, tout simplement, le porno féministe n’était pas bandant ? Gentil et mignon, certes ; mais peut-être que la réalité est simplement qu’il faut quand même des situations érotiques un peu corsées et un peu trashs pour arriver à faire se dresser pénis et clitoris devant un film porno ? Sensualité et respect ne sont pas forcément les plus puissants des aphrodisiaques – c’est triste à admettre, OK, c’est même presque à désespérer de la nature humaine. Mais le porno a toujours été un spectacle transgressif, et peut-être que ce genre ne peut tout simplement pas s’accommoder de scènes convenues et gentillettes relevant plus du roman-photo que de l’expérience limite qui fait bander.

Preuve que le porno féministe ne se vend pas ? Malgré de multiples recherches, il m’a été impossible de trouver sur les torrents et sites de streaming gratuit le moindre film du genre. Alors que toutes les nouveautés du porno pour bourrins se retrouvent piratées et dispos dès leur mise en ligne, là c’est le néant : il semble qu’il n’y ait pas d’amateur de porno féministe prêt à partager sa passion en balançant les films gratuitement sur le dark web.

Parce que vous n’imaginez tout de même pas que j’allais payer pour voir du porno féministe ?

* Cabinet d’Eveil sensuel: http://www.eveilsensuel.com

Ancien journaliste presse et TV, scénariste, ex réalisateur de porno, satiriste et pamphlétaire sur le Net depuis 1996.

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