Suivez-nous

Décryptages

« SVASTIKA EROTIKA », Les films érotiquement incorrects des années 70

Paul Bauer

Publié

le

On vous propose de vous replonger à la belle époque des années 70, où la liberté d’expression des créateurs n’était pas bridée par le politiquement correct soporifique que nous connaissons aujourd’hui. Ces années-là, quelques producteurs de cinéma, italiens pour la plupart, ont eu l’idée pour le moins audacieuse et iconoclaste de marier folklore nazi et érotisme trash pour donner naissance à des films d’un genre très spécial, aujourd’hui qualifié par les cinéphiles avertis de « Svastika erotica » (croix gammée érotique !), ou « Nazisploitation ». Généralement tournées avec trois francs six sous, ces productions approximatives compensaient leur manque de moyens par des successions de scènes tordues et perverses où de malheureuses prisonnières des nazis étaient livrées à toutes les humiliations de la part de leurs bourreaux SS. Un concept totalement immoral et impensable aujourd’hui, mais franchement fendard à visionner au Xième degré avec le recul… et souvent malgré tout très bandant.

Le plus connu de ces films est sans doute « Ilsa, la louve des SS », personnage lointainement inspiré de la redoutable kapo SS Ilse Koch, dite « chienne de Buchenwald ». Réalisé en 1975 par l’américain Don Edmonds, il mettait en scène dans le rôle-titre la sévèrement bustée Diane Thorne, dont le principal fait de gloire était jusque-là d’avoir joué un troisième rôle dans un unique épisode de la série Papa Schultz ! C’est d’ailleurs dans les décors de ce serial humoristique US qu’a été tourné Ilsa, ce qui lui donne une apparence d’authenticité un peu moins fauchée que les autres. Comme les films qui suivront, son scénario était basique, simple prétexte à nous montrer des femmes dénudées, torturées et humiliées sous l’autorité de soldats nazis plus libidineux et pervers qu’idéologues convaincus du régime.

Cette vilaine résistante fera moins la fière quand Ilsa va lui électriser les tétons !

Cette vilaine résistante fera moins la fière quand Ilsa va lui électriser les tétons !

Années soixante-dix, années érotiques…

La mode des films érotiques de qualité avait été lancée peu de temps auparavant, le film « Emmanuelle », avec Sylvia Krystel, ayant ouvert la voie en 1974. Ce genre nouveau attirait dans les salles un large public (9.000.000 de spectateurs pour « Emmanuelle » !), et les producteurs cherchaient à tout prix à exploiter ce filon jusqu’à la corde. Dans le même temps, des films d’auteurs italiens comme « Salo » (1976), de Pasolini, et « Portier de nuit » (1974), de Liliana Cavani, ou même « Salon Kitty » (1976), de Tinto Brass, avaient commencé à explorer la thématique érotico-fascisto-nazie en osant montrer à l’écran les violences sexuelles que les régimes hitlérien et fasciste de Mussolini permettaient aux bourreaux d’exercer sur leurs victimes.

Ces trois films sont aujourd’hui des classiques appréciés des critiques intellos (surtout les deux premiers, Tinto Brass étant surtout connu comme un réalisateur érotique), mais personne à l’époque n’avait toutefois encore osé pousser « l’érotisme nazi » et le mauvais goût aussi loin que les petites productions italiennes indépendantes qui allaient éclore dans la foulée des œuvres de ces illustres cinéastes. Bien décidés à récupérer les miettes de ce lucratif et très spécial créneau du cinéma mainstream, producteurs et réalisateurs de troisième zone allaient, sous le douteux étendard « Nazisploitation », se permettre tout ce que les auteurs du cinéma traditionnel n’auraient jamais osé porter à l’écran.

Ach ! Fous auriez pu rasser tous ces filains poils afant d'arrifer, matemoisselle !

Ach ! Fous auriez pu rasser tous ces filains poils afant d’arrifer, matemoisselle !

Cheap, trash second degré involontaire, la marque de fabrique de la « nazisploitation » :

« Les déportées de la section spéciale », « Gestapo’s last orgy », « L’enfer des femmes » ou « Love camp 7 » sont les titres de quelques-unes des plus connues des productions de cette niche particulière. Quelques vagues starlettes de l’époque avaient parfois l’inconscience et la fraîche naïveté de s’afficher dans de telles oeuvres, telle l’Italienne Sirpa Lane, actrice de seconds rôles et interprète de l’héroïne de « Nazi love camp 27 », aussi appelé en V.O « La svastika nel ventre ». C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques de ces films que d’avoir des titres incertains pouvant varier non seulement d’un pays à l’autre, mais aussi au gré de leurs différentes éditions (cinéma, vidéo, VHS, DVD).

Il faut dire que, dans le monde pittoresque de la filmographie « Svastika Erotika », tout est approximatif. C’est d’ailleurs ce qui contribue en grande partie au charme de ces films : impossible de les prendre au sérieux ; tout y est hilarant du moment que l’on assiste au spectacle avec un œil habitué au second degré.

D’abord, côté moyens. À l’évidence, aucune de ces productions n’a dû ruiner ses producteurs. Tout ce que l’on voit à l’écran transpire une affligeante pauvreté de moyens. Le chef décorateur est visiblement aux abonnés absents, ou en début de formation : on tourne à l’arrache où on peut (hangars déserts, fermes isolées, bâtiments désaffectés), on suspend des drapeaux nazis de-ci de-là, on peinturlure une vieille Jeep en ornant son capot d’une croix gammée, et le tour est joué : on dira que nous sommes en Allemagne chez les méchants nazis ! Idem pour le chef opérateur, qui devait sérieusement se creuser le ciboulot pour éclairer comme il le pouvait des espaces parfois vastes comme un hall d’aéroport avec trois ou quatre malheureuses mandarines et deux multiprises. Quant à la scripte, le nombre de raccords foireux présents dans chacune de ces œuvres indique clairement qu’elle avait rarement été prévue dans le budget.

« Portier de nuit », film d'auteur avec Dirk Bogarde et Charlotte Rampling a contribué à lancer le genre « Svastika erotica »

« Portier de nuit », film d’auteur avec Dirk Bogarde et Charlotte Rampling a contribué à lancer le genre « Svastika erotica »

La chef costumière n’avait de son côté visiblement pas trop de boulot non plus : la dizaine de figurantes censées interpréter les prisonnières étaient plus souvent à poil qu’en tenue civile, laquelle se réduisait le cas échéant à de vieux pyjamas rayés récupérés chez l’Emmaüs local. Leurs bourreaux nazis étaient, eux, habillés (quand ils ne tombaient pas le pantalon le temps d’un petit viol), mais de façon fort peu réglementaire : le brassard nazi se portait fréquemment sur le mauvais bras (lorsqu’il n’était pas simplement inversé), et les ridicules accoutrements des soldats SS, manifestement récupérés dans des stocks dépareillés de l’armée allemande, auraient en temps de guerre certainement valu la cour martiale à ceux qui les portaient.

Côté scénario, il va de soi qu’aucun de ces producteurs et réalisateurs ne visait la réalité historique, encore moins les Oscars ou leur équivalent italien. Ils savaient que le public ne venait pas voir ce genre de film comme on vient se documenter sur la Shoah. Essentiellement masculin bien sûr, le spectateur venait pour bander, se rincer l’oeil sur des filles à poil, et à l’occasion pouvoir se branler sur les situations SM perverses et carrément trashs que seul ce genre de films proposait.

Tortures gores, nudité forcée, viols, prostitution… Et franche rigolade au programme !

De ce côté-là, il faut dire que ça y allait sans complexe ni souci des bonnes manières. Les points communs de tous ces films étaient un climat glauque et malsain, des scènes de déshabillages imposés, des examens médicaux pervers, des séances de torture inventives, des orgies bestiales, de la prostitution forcée, des punitions corporelles et des humiliations en tout genre. Tout restait soft (pas de pénétration sexuelle à l’écran), ce qui n’empêchait pas des scènes de sadisme gore gratinées. Peu importait la réalité historique, et tant pis si le résultat était grotesque : du moment qu’on voyait des femmes à poil se faire malmener par des hommes attifés en nazis, le cahier des charges était rempli.

Trash, gore, malsain, bienvenue dans le monde pittoresque du film érotico-nazi fauché !

Trash, gore, malsain, bienvenue dans le monde pittoresque du film érotico-nazi fauché !

Chacun de ces films vaut le coup d’œil. C’est le genre de nanar qu’on peut regarder entre amis, une canette à la main et un sac de chips sur les genoux. On commente l’action en se marrant, une demie molle dans le caleçon car, quand même, les filles sont souvent assez bonnes. Parmi ceux-ci, le naveton définitif le plus navrant, le fleuron incontesté de la « Svastika erotika », semble être « Holocauste nazi », alias « Armes secrètes du IIIe Reich », alias « La bestia in calore » (titre original). Il faut dire que son « auteur-réalisateur », l’illustre inconnu Luigi Batzella, s’est donné du mal en y allant à fond les manettes, sans aucun complexe. Jugez un peu du scénario : dans un improbable coin de montagne allemand qui a de fortes allures italiennes, une scientifique nazie se prend pour le docteur Frankenstein (pourquoi pas ?). Avec les moyens du bord (forcément réduits), elle fabrique une créature mâle hideuse aux allures d’homme de Néandertal, qu’elle dresse cruellement et maintient nu enchaîné dans une cage dans le but de lui livrer de malheureuses prisonnières. Dans le même temps, un montage parallèle ébouriffant entrelarde le récit, nous montrant des résistants locaux – dont on ne sait pas qui ils sont ni d’où ils sortent – occupés à faire sauter des ponts et des tunnels un peu partout dans la région. Ceci nous est montré à l’aide d’une profusion de stock-shots de guerre et d’images d’archives en noir et blanc n’ayant pas grand-chose à voir avec le reste de la présente choucroute italienne, mais pas grave car ce côté documentaire approximatif est censé apporter le minimum de crédibilité historique syndical. Très énervée par les sabotages des vilains résistants, la méchante Fraü Frankenstein-like sera encore plus désagréable avec ses victimes, déployant des trésors de perversité sadique pour les punir. Fin du scénario. Et dire que ce chef-d’oeuvre méconnu est vendu comme le film « le plus choquant et le plus pervers de la Nazisploitation » !

Même la France s’est brièvement lancée dans ce type de productions avec des œuvres telles « Bordel SS »  (José Bénazéraf, 1976), « Elsa Fräulein SS » (Patrice Rhomm, 1977), « Train spécial pour SS » (Alain Payet, 1977), « Nathalie rescapée de l’enfer », Alain Payet, 1978).

Rassurez-vous, Salavatore Baccaro, qui joue l'affreuse « Bestia in calore », est aussi effrayant au naturel qu'à la scène. C'est d'ailleurs pourquoi a été choisi.

Rassurez-vous, Salavatore Baccaro, qui joue l’affreuse « Bestia in calore », est aussi effrayant au naturel qu’à la scène. C’est d’ailleurs pourquoi a été choisi.

Quand le porno naît, la « nazisploitation » meurt

Soudain, début années 80, fin de la récré, la production de ce genre particulier s’arrête. Ces films vite faits-mal faits (mais ô combien rigolos) n’ont de toute façon jamais été de grands succès commerciaux. Et puis, même si les femmes victimes des sévices nazis n’étaient jamais explicitement désignées comme « Juives », les bien-pensants commencent à tirer la gueule : ça ne se fait décidément pas de mêler Shoah et cul, et puis quoi encore ?

Aussi, en cette fin des années 70, le porno commençait à voir le jour et prenait un essor rapide. Comme dans la « Nazisploitation », le porno ne s’embarrassait pas trop de scénario, on tournait en quelques jours et en plus on économisait les budgets uniformes et accessoires militaires. Surtout, la perspective de pouvoir visionner des scènes de « vrai » sexe non simulées était infiniment plus attractive pour les spectateurs que du soft, aussi gore et malsain soit-il.

La suite de l’histoire du porno, vous la connaissez…

La profusion de femmes à poil permet de ne pas s'ennuyer malgré les carences et le grotesque des scénarios.

La profusion de femmes à poil permet de ne pas s’ennuyer malgré les carences et le grotesque des scénarios.

Consommateur de porno, obsédé sexuel et journaliste pigiste pour la presse respectable. Sous couverture ici car je tiens à conserver mes jobs ailleurs, merci de votre compréhension.

Populaire

Merci de désactiver votre bloqueur de publicité pour accéder à ce site.

ADBLOCK a cassé ce site en voulant supprimer son contenu publicitaire.
Désactivez ADBLOCK pour consulter nos articles.