Farrel : le goût de la douleur

Dérangeant, choquant, fascinant, les adjectifs ne manquent pas pour tenter de définir cet illustrateur de l’extrême. Dans l’univers du SM, il impose une marque au fer rouge. Cette année, Christophe Bier lui consacre un ouvrage. 200 dessins retracent cinquante ans d’une carrière polémique.

Le siècle des Lumières aura connu Donatien Alphonse François de Sade, le XXe siècle, Joseph Farrel. À croire qu’il se fit un devoir de mettre en croquis toutes les folies que le divin marquis avait pu imaginer dans ses livres. Juliette, Justine ou les terrifiantes 120 journées.

Dans les années 80-90, le carcan de ce « politiquement correct » qui plombe la société actuelle, ne s’était pas encore abattu. Qui pourrait croire encore aujourd’hui, qu’un Desproges ou qu’un Coluche pourrait jouer sur scène sans risquer, dans la foulée, un procès avec la majorité des associations de défense de la bien-pensance moderne ?

À l’époque, les albums de bande dessinée érotiques étaient distribués dans tous les canaux existants. Un Stenton ou un Eneg était vendu aussi bien en solderie qu’au Mamouth du coin. Il n’existait pas alors d’autocensure. Comme l’explique Christophe Bier : « Aujourd’hui, on anticipe les problèmes […] les œuvres de Farrel n’étaient pas distribuées sous le manteau, elles étaient disponibles en sex-shop ou en librairies spécialisées ». C’est la naissance des Larmes d’Éros, de la Musardine ou encore d’Un regard moderne (librairie de contre-culture transgressive).

Farrel, c’est l’autre face du miroir. Le côté obscur du sadomasochisme mis en images. Le dessin est cru, effrayant de réalisme. Dans une ambiance plombée, il vous colle une baffe en pleine tête avec le sourire. C’est sa patte. Farrel ne respecte rien… ni personne. Son seul souci c’est le détail. Chacune de ses esquisses en regorge. On se trouve toujours projeté dans l’avant, le pendant ou l’après d’une scène SM hardcore. Si elle n’a pas encore commencé, on peut voir chaque outil qui sera utilisé sur la victime. Un godemiché clouté qui traîne négligemment sur le sol, un pique aiguille couvert d’épingles acérées…

Farrel se soucie de chaque détail dans ses scènes. Ici, nous sommes en amont et l’on peut imaginer ce qui va suivre

C’est dans le monde douillet des pavillons de banlieues que l’illustrateur fait évoluer ses personnages. Cette société de consommation héritée des Trente Glorieuses qu’il abhorre. Dans ses dessins, on pourrait se trouver à Clichy-sous-Bois ou à Nogent-sur-Marne, quelque part dans la petite couronne, dans ces petites rues pavillonnaires bordées d’arbres. Cette société petite-bourgeoise, Farrel en fait un univers froid, implacable, totalement dévoué à la noirceur de son imagination.

Les caves, les greniers et autres jardins deviennent sous ses crayons des temples de la terreur, de l’horreur. Ses victimes, toutes des femmes non consentantes, y sont violemment torturées. On est loin dans son univers des beautés fetish d’un Bill Ward ou d’un John Willy. Chez lui, pas de pin-up, juste de petites-bourgeoises, bonnes filles de famille ou voisines du quartier. Ces « madame tout le monde » que l’on pourrait croiser au coin de sa rue ou chez les commerçants du coin, soumises aux caprices sadiques et pervers de leur entourage immédiat.

Cet enfer moderne des pavillons de banlieue, où des maris livrent leurs épouses, leurs filles aux supplices infligés par les voisins et amis

Comme le souligne Christophe Bier : « La famille, le voisinage, le “vivre ensemble” selon l’hypocrite formule d’aujourd’hui, tout ce consensus social est broyé par le désenchantement de l’artiste. Né en 1934 sur la paillasse d’une chambre de bonne à Thionville, sans assistance médicale. “Les emmerdements ont commencé dès la naissance.” Son père adoptif, un ouvrier mécanicien, abandonne peu après le domicile conjugal. Quand Farrel livre des bribes de son existence, elle confine au calvaire ».

Au-delà de la violence des images, c’est la société moderne qui est ouvertement détruite

En 1977, sort son premier album Obéis ! Sinon…, un recueil oblong sous-titré "Souffrir et jouir", sorte de petite encyclopédie des techniques sadomasochistes. Rien n’avait jamais été dessiné dans ce style à l’époque. Les films SM n’étaient distribués qu’en super-8 d’importation. Aucune bande-son n’y était enregistrée, hormis une musique « d’ascenseur ». À l’instar de ce cinéma pornographique de niche, aucun des illustrateurs qui feront le succès des Humanoïdes Associés ou de la revue Métal Hurlant, n’aurait osé se lancer dans de tels projets. Ceux-là, Farrel ne leur doit rien. Lui, c’est dans les Genêts d’or de Pierre Goetz dans les sixties, ou encore dans les romans des années trente de Jean Vergerie comme le Couvent des tortures, Goules et vampires ou la Clinique des cauchemars qu’il puise son inspiration. À ce premier opus, suivront une dizaine d’albums tous aux noms évocateurs. Jeux cruels, Parfums de souffrance, Les seins torturés, Fugitives douleurs, Couleurs de sang, Humiliations, Perversions, Le rendez-vous de Sodomal ou Anal maximum (ces deux derniers publiés sous le pseudonyme d’Angelo).

Au fur et à mesure des pages, le dessin nous entraîne dans un univers dantesque, mais contrairement à la Divine Comédie, nous passons l’Enfer et le Purgatoire sans jamais atteindre le Paradis. Chez Farrel, il n’en existe pas. Il est le destructeur du cocon sociétal hérité de l’après-guerre. Celui par qui le scandale arrive. Cette civilisation, ces petites familles installées dans leur phénix, il lui voue une haine indescriptible. À métro-boulot-dodo, il préfère l’anarchie. Si, dans son œuvre, les femmes sont soumises à des maîtres, elles ne peuvent en aucun cas recourir à un dieu. Les seuls présents dans certaines scènes, idoles de divinités païennes phalliques, n’apportent nulle espérance bien au contraire, car ils sont, eux aussi, instruments de souffrance.

Nul dieu du pardon et sauveur. Comme il est écrit à la porte de l’enfer de Dante : Vous qui entrez ici, abandonnez tout espoir…

Ses proies de choix, les futures mères. Des femmes enceintes, largement parvenues à un impossible douzième mois de grossesse, que l’on a empêché d’accoucher par la contrainte. Au-delà de l’image insupportable que cela peut amener, c’est à l’enfant en devenir qu’il s’attaque, comme si quelque part il souhaitait crier : ne me laissez pas venir au monde, dans un univers où je n’ai pas ma place ! Chez Farrel, il faut voir au-delà de la violence des images et des clichés. Il faut analyser beaucoup plus en profondeur le sens caché de chaque dessin. Car il ne supplicie pas que des victimes, il dénonce la manière d’être d’une société qu’il juge abjecte. Cette machine à broyer de l’être humain au kilomètre comme dans le film The Wall d’Alan Parker et des Pink Floyd, où les écoliers britanniques sont passés à la moulinette d’une rigide et lobotomisante éducation. Toutes ces idées préconçues : le racisme, la misogynie, la haine de l’autre, Farrel les met en scène. Il part de ce qu’il voit tous les jours. Ces petites saynètes de la violence ordinaire. Une violence pas toujours forcément physique.

Les dilatations extrêmes peuplent la fantasmatique de Farrel. Elles sont souvent dirigées contre les futures mères

Parfois le texte envahit les dessins. Il étouffe les personnages représentés. Car il aime à faire parler ses bourreaux. Au-delà des insultes, c’est tout le processus qui va être appliqué à la victime qui lui est patiemment expliqué, comme un jeu vicieux uniquement destiné à faire monter la terreur chez l’autre, avant que les sévices « réels » aient commencé.

Ces illustrations qui lui prennent en moyenne une à deux semaines, à raison de sept à huit heures par jour, doivent comme il le dit lui-même : « être capables de me faire bander, de me donner envie de me masturber ». Pour certains d’entre eux, Farrel utilise un « génie » de la machinerie infernale. Il invente des corsets métalliques, équipés de systèmes de contrainte. Le tout étant destiné à provoquer le plus de souffrance possible. Ici la prisonnière subit l’écrasement de ses seins par un système de vis sans fin, là une autre est livrée aux aiguilles d’un bourreau, là encore elle subit la morsure du fouet… Si le dessin ne lui fait aucun effet, il termine au panier. Parfois ils peuvent être tellement violents qu’ils dépassent ses propres limites : « J’ai fini des dessins en pleurant ».

Les corsets de contention, machineries improbables aux mécanismes complexes

Il aurait sans doute pu devenir un dessinateur commercial, dont les ouvrages auraient été accessibles dans toutes les bonnes librairies. Mais, lui souhaitait demeurer libre. Il a refusé de vendre son âme aux démons du mercantilisme. Il a d’ailleurs fait tous les métiers, ne pouvant vivre de sa production. « Un temps peintre décorateur, il exerça son art en peignant du faux bois et du faux marbre, en réalisant des lettrages publicitaires sur façade. Il a surtout mené une vie chaotique sans rapport avec le dessin – vendeur dans un magasin de confection, plongeur à l’Orée du Bois, manutentionnaire dans une fabrique de boutons, représentant de commerce, physionomiste dans des boîtes à partouze – qu’il répugne à commenter ».

En 1984, le ministre de l’Intérieur Pierre Joxe frappe de triple interdiction aux mineurs de 18 ans (exposition, affichage et publicité) quatre rééditions. En 2012, son éditeur toulousain rencontre quelques problèmes pour la réalisation de l’ouvrage Pourquoi pleurent-elles ? Les imprimeurs refusant la commande. L’un d’eux, dans la grande tradition de l’esprit français des années 1941-1943, ira jusqu’à le dénoncer à la gendarmerie. Si celle-ci ne trouve rien d’illégal, l’affaire, elle, aboutit à la confiscation de l’un des originaux.

Les gens de maison ne sont plus que les esclaves d’une petite bourgeoisie née pendant les Trente Glorieuses

À 83 ans aujourd’hui, il était peut-être temps que quelqu’un lui rende hommage. Cette édition, simplement titré Farrel, aux textes nés de la collaboration entre Christophe Bier et Dominique Forma, contient des réimpressions de certaines planches des anciens albums et un grand nombre d’inédits. Elle se décline, de la version simple à 70 € à celle de luxe (contenant un original du dessinateur et limité à trente exemplaires) au prix de 670 €. Tous les renseignements et points de vente sont disponibles sur www.farrelartbook.com.

Dimitri Largo

À propos de Dimitri Largo

Journaliste professionnel depuis 2003. Rédacteur du magazine Hot Video de 2007 à 2014.