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Prostitution : mauvaise passe pour les clients

Pierre Des Esseintes

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La nouvelle loi sur la pénalisation des clients est entrée en application le mois dernier. Elle semble faire l’unanimité contre elle : prostitués, policiers, associations rejettent cette mesure considérée comme idéologique et difficilement applicable.

Mai 2016. Bois de Boulogne, allée de la reine Marguerite. Nous sommes jeudi, c’est l’heure du déjeuner, le trafic est dense. Mieux vaut ne pas rouler trop vite. Les voitures font des écarts, s’arrêtent inopinément, accélèrent brusquement. Devant moi, un coupé Mercedes freine à la hauteur d’une blonde platine perchée bien droite sur ses escarpins à plateforme, obus en avant, regard aguicheur et croupe cambrée. Ma voiture passe à côté d’elle, elle croise mon regard, ne le lâche pas. Elle me sourit.

Au volant de son Audi, un cadre a desserré son nœud de cravate et frôle lentement le trottoir. Les hommes qui fréquentent le bois le savent bien : ces bimbos sud-américaines ne sont pas des femmes « biologiques », et c’est justement ce qui leur chatouille le bas-ventre. Le long de l’allée, des cailleras traînent en bandes, venus pour mater, vendre un gramme de coke ou une barrette de shit, négocier une pipe pas chère, à la va-vite derrière un arbre.

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Certaines prostituées préfèrent attendre dans une camionnette (pourtant interdites depuis un arrêté préfectoral de 2012), se signalant par un long morceau de tissu rouge accroché au rétroviseur. En attendant le client, elles se remaquillent, téléphonent, ignorent les mateurs, tournent la tête lorsqu’un jeune en survet’ les siffle en passant. Pour la plupart, elles viennent du Vénézuela, du Brésil, d’Equateur. On croise aussi quelques Africaines, plus rarement des Asiatiques.

Un jour comme les autres au bois de Boulogne. Quelque chose a changé, pourtant. Le mois dernier (14 avril), une proposition de loi socialiste pénalisant les clients des prostituées a été adoptée, au terme de deux ans et demi de débats houleux. L’achat d’une prestation sexuelle est désormais sanctionné jusqu’à 1500 euros d’amende, 3500 euros en cas de récidive, avec inscription au casier judiciaire. La loi de 2003 sur le racolage passif a été abrogée, les prostituées sont désormais considérées comme des « victimes ».

Pourtant, en apparence, c’est comme d’habitude. Je décide d’interroger une intéressée. Pourquoi pas cette beauté transgenre, moulée dans sa robe bleue ultra courte, aux longs cheveux noirs et à la peau mate, qui attend sur le bas-côté, à côté de son véhicule, entre l’allée de Longchamp et l’entrée de Neuilly sur Seine ?

Impossible de se garer sur l’avenue, sous peine d’enlèvement de son véhicule. Je décide finalement de stationner ma voiture devant l’entrée du Jardin de Bagatelle. Je coupe par un petit sentier à travers les sous-bois, et me dirige vers l’utilitaire blanc, garé le long de l’allée. Sur le tableau de bord, un néon éteint écrit « Love » en grosses lettres. Assise sur un siège pliant, la shemale me propose ses services. Je décline et lui demande une interview.

Elle est d’accord si ça ne prend pas trop de temps. Elle m’invite à monter par la porte latérale. A l’intérieur, la petite banquette est recouverte d’un drap de satin rose. Une bougie à la figue parfume l’habitacle. Sur une tablette, quelques cartes postales et une statuette de la Vierge complètent la déco. C’est loin d’être sale, comme je le redoutais. Ce n’est pas la première fois, avoue-t-elle, qu’un journaliste l’interroge sur le sujet. Elle me laisse utiliser mon dictaphone. Elle plaisante : « dépêche-toi bébé, tu vas me faire perdre des clients ! » Elle s’appelle Samantha. Cette transsexuelle équatorienne de 37 ans est arrivée en France il y a cinq ans. « En France, j’ai toujours vécu de la prostitution, explique-t-elle calmement. J’ai déjà cherché d’autres jobs, mais je n’ai pas la nationalité française, alors c’est très compliqué. » A-t-elle constaté un changement de comportement des clients depuis la nouvelle loi ? « Oui, ils sont moins nombreux. » Elle explique qu’ « avec la crise », elle était déjà obligée de travailler plus longtemps pour gagner « autant d’argent ». Difficile de savoir combien, exactement. Ses tarifs, c’était « 40 euros la pipe, 50 l’amour ». « Parfois je dois prendre un peu moins cher, surtout le soir, quand la journée n’a pas été bonne », regrette-elle. Elle poursuit : « certains demandent des pipes à 15 euros, mais là, je refuse. » Selon Samantha, à cause du manque à gagner, certaines filles acceptent des rapports sans capote, car quelques clients sont prêts à « payer plus cher pour ça ». Elle m’avoue avoir déjà gagné, autrefois, « plus de 1000 euros par jour ». Mais aujourd’hui, c’est bien fini : les clients ont peur des policiers. Déjà, avant la loi, ils venaient moins, mais maintenant, « c’est vraiment très dur, se plaint-elle. Les filles se cachent dans le bois, loin de la route, travaillent chez elle, ou directement chez les clients. Moi je l’ai toujours refusé. Trop dangereux. Au moins ici, si je me fais agresser, je peux crier, m’enfuir… »

Cette loi, censée protéger les prostituées, n’aurait pour résultat que de les mettre un peu plus en danger. Samantha coupe court à notre conversation : « excuse-moi bébé, mais je dois travailler… »

Je regagne ma voiture, et prend l’allée de Longchamp, en direction de la porte Maillot. A droite, j’aperçois un « spot » de Roumaines. Ici, pas de cuissardes ni de silicone : nous ne sommes plus dans le secteur des transgenres. Les Roumaines ne sont jamais indépendantes, et sont réputées appartenir à des réseaux ultra-violents. Raluca et Gabriela se montrent méfiantes. « Les hommes s’arrêtent moins, explique Gabriela. Ils ont peur. » La journée, elles s’enfoncent dans les bois, essaient de trouver des endroits discrets. Mais c’est d’autant plus dangereux pour elles. Toutes les deux avouent avoir été victimes de violences. Je leur parle des aides prévues par la loi (un fond de 4,8 millions d’euros a été débloqué pour la mise en place de mesures pour sortir de la prostitution). Elles grimacent : « de toutes façons, on n’a pas de papiers, alors c’est difficile… » Elles n’en diront pas plus.

Le lendemain, mon enquête m’amène dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye, haut-lieu de prostitution dans les Yvelines. Près de la gare d’Achères Grand Cormier, une route s’enfonce dans les bois. Un homme en tenue de ville rejoint sa voiture. Quand je le questionne sur la nouvelle loi, il répond, l’air détaché : « il faut arrêter de punir les hommes comme s’ils étaient des enfants ! De toutes façons, c’est le plus vieux métier du monde, personne ne pourra le faire disparaître ! » Il conclut : « il faudrait rouvrir les maisons closes ! », avant de claquer la portière et de démarrer. Non loin de là, Nicole, la cinquantaine, mini jupe et permanente blonde platine, attend le prochain client. La nouvelle loi ? « Elle est censée chasser les clients, mais moi, mes clients, je dois les protéger ! Quitte à me cacher un peu plus. Je ne quitterai pas la forêt ! » Gouailleuse, Nicole s’emporte contre le gouvernement : « ils n’ont que ça à foutre, nos dirigeants ? Moi, je fais ce métier de mon plein gré, je n’ai personne derrière moi, je veux qu’on respecte mon choix. Ils disent qu’ils veulent nous protéger, mais ils ne comprennent rien à notre métier ! »

Ces quelques témoignages de terrain semblent annoncer l’échec de cette loi. Va-t-elle fragiliser davantage les prostituées ? Est-elle seulement applicable ? En tout cas, les syndicats de police doutent de son efficacité. Nous avons contacté Alexandre Langlois, secrétaire général de la CGT Police. La pénalisation des clients ? « Ce n’est vraiment pas la priorité du moment, sinon nous aurions eu des notes de service en ce sens ! » La loi est-elle applicable ? « Ça me paraît très compliqué à mettre en place !  Ça me fait penser aux taxis clandestins qui prenaient les gens en charge à la sortie des aéroports. Pour pouvoir les sanctionner, il fallait que le client lui-même porte plainte ! Dans le cas de cette nouvelle loi, il faudrait que la prostituée elle-même dise au policier : cet homme essayait de monnayer une prestation ! »

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Dans le contexte actuel d’état d’urgence, comment cette loi a-t-elle été reçue chez les fonctionnaires de police ?

« Dans l’indifférence la plus totale ! » tranche Alexandre Langlois. On s’en doutait. « Personne ne l’a entendu passer, poursuit-il. Nous sommes épuisés par l’état d’urgence, le plan Vigipirate, les manifestations… A l’heure actuelle, nous sommes en train de ratisser dans les commissariats pour faire du maintien de l’ordre, parce que nous manquons d’effectifs. A mon avis, l’application de cette loi va être renvoyée aux calendes grecques, quand on pourra utiliser des effectifs pour ça ! »

En effet, si quelques services de renseignement de la police judiciaire travaillent sur la traite des êtres humains et le démantèlement des réseaux, la priorité n’est aucunement la pénalisation des clients.

Il est vrai que des policiers se cachant dans les fourrées pour surprendre en flag’ une transaction (ou un acte sexuel !) a de quoi faire sourire ! Et pourtant… Il y a quelques semaines, Guillaume Lescaux, nouveau procureur de la République, a déclaré qu’il tenterait d’endiguer la prostitution en forêt de Fontainebleau en faisant appliquer la nouvelle loi. C’est ainsi qu’un quinquagénaire a été surpris, le 14 avril dernier, en pleine action avec une prostituée, au bord de la D606. Il risque une contravention de 5e classe, pouvant aller jusqu’à 1 500 €, portée à 3 750 €, avec inscription au casier judiciaire en cas de récidive. Le procureur affirme toutefois privilégier la pédagogie. Interrogé par le Parisien, il a exposé sa stratégie :

« Pour l’instant, le décret imposant un stage de sensibilisation à la lutte contre les achats d’acte sexuel n’a pas été promulgué. En attendant, j’ai décidé de suggérer au juge (…) d’opter pour un stage de citoyenneté de deux jours, d’un montant de 180 € qui sera payé par le contrevenant. Quand l’autre stage sera mis en place, il s’effectuera en liaison avec le Centre d’information des droits de la femme situé dans l’agglomération melunaise. Parallèlement, la préfecture devrait mettre en place un parcours de sortie de la prostitution, avec un hébergement en centre de réinsertion. » (Source : le Parisien.fr)

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Du côté des associations, on déplore cette stigmatisation. Maîtresse Gilda, travailleuse du sexe, co-fondatrice et porte-parole du STRASS (Syndicat du Travail Sexuel), regrette que « le principal argument des promoteurs de la loi » soit : « c’est pas bien d’aller aux putes ! » Selon elle, « même quand on leur dit que la loi ne sera pas applicable, ils se vantent d’envoyer un message ! C’est une loi principalement idéologique. »

Comme bon nombre de prostituées, Maitresse Gilda déplore que cette nouvelle loi les transforme à la fois en victimes et complices d’une infraction pénale. « C’est du grand n’importe quoi, s’emporte-t-elle. Ce qui va être intéressant, c’est la manière dont la justice va suivre ou non cette loi. Je me souviens que lorsque la loi sur le racolage passif a été votée en 2003, les magistrats suivaient relativement peu. Cela ennuyait les policiers, mais ils appliquaient quand même la loi, car cela leur permettait d’exercer une répression migratoire. Que l’on punisse les prostituées ou des clients, au final on en arrive toujours à faire des contrôles d’identité, et à expulser davantage. Les clients, finalement, ne risquent pas grand-chose. »

Maîtresse Gilda milite pour une dépénalisation complète du travail sexuel. Et une réouverture des maisons closes ? « Non, explique-t-elle, ce n’est pas la meilleure solution. Les maisons closes qui existent en Europe sont loin d’être des modèles. On pourrait imaginer des maisons gérées par les prostituées elles-mêmes. À condition que ce soit leur choix, et pas une obligation. Moi, par exemple, je préfère travailler chez moi. Je n’ai aucune envie d’aller dans un bordel. J’aurais l’impression d’aller au bureau ! Je ne crois pas qu’il existe une solution universelle. Si ce n’est le droit commun : pouvoir bénéficier des mêmes droits que les autres travailleurs indépendants. »

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Cette loi est également désastreuse du point de vue de la prévention. « Comme toute politique répressive, poursuit Maîtresse Gilda, la loi éloigne les prostituées des structures de soins et de prévention. Du simple fait de la stigmatisation, il sera plus difficile pour les prostituées de se rendre dans un centre de santé. »

De plus, la raréfaction des clients peut avoir pour conséquence d’imposer plus difficilement des rapports protégés. Quand on sait que la prévalence du VIH est beaucoup plus importante chez les travailleuses du sexe que dans le reste de la population, on peut imaginer la catastrophe sanitaire à venir…

Résultat : aujourd’hui, de nombreuses prostituées partent déjà travailler en Espagne, en Belgique, en Suisse ou en Allemagne. Quant aux escorts haut de gamme, et aux filles proposant leurs prestations sur Internet, elles ne seront pas – ou très peu – concernées par cette loi.

Pierre Des Esseintes est auteur et journaliste, spécialisé dans les questions de sexualité. De formation philosophique, il est également sexologue. Il a publié, aux éditions La Musardine, Osez la bisexualité, Osez le libertinage et Osez l’infidélité. Il est aussi l’auteur, aux éditions First, de Faire l’amour à un homme et 150 secrets pour rendre un homme fou de plaisir.

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