Disparition du réalisateur Christian Lavil

Le X français est endeuillé. Le réalisateur et fondateur du studio Alkrys, Christian Lavil est décédé d’une crise cardiaque le weekend dernier en Espagne, où il résidait depuis des années. Il laisse derrière lui une filmographie riche de fameuses comédies grivoises et le souvenir d’un artisan méticuleux au cœur aussi gros que le caractère.

Christian, c’était d’abord une allure. Colosse sec buriné par le soleil, queue de cheval argentée, santiags, boucle d’oreille et chemise blanche déboutonnée : il ne passait pas inaperçu, Lavil, c’est certain. Il aimait pourtant dire que du jour au lendemain, il pouvait disparaître, qu’il n’était là que pour le plaisir et que dès que faire des films commencerait à l’emmerder, il tirerait sa révérence pour le pays des tapas, peinard, avec quelques expatriés russes en guise de voisins.

C’est ce qu’il fit, l’hiver 2014. Lui qui adorait organiser des tournages façon colonie de vacances ne s’y retrouvait plus. Le business avait trop changé, les actrices venaient avec leur mec sur les tournages, plantaient, réclamaient des cachets d’actrice confirmée après deux scènes à l’Iphone… Le porno 2.0 n’était pas le sien. On ne l’entendrait plus débouler à la rédaction de Hot Video, la voix comme un torrent charriant des cailloux : « Bon, les gars, qui je devrais faire tourner ? (…) Ah non, celle-là, je l’aime pas. C’est une emmerdeuse. Jamais plus je la referai bosser (…) ».

C’est qu’il avait un p….. de caractère, Christian. S’il vous avait à la bonne, vous pouviez tout lui demander. S’il vous avait dans le nez, impossible de l’infléchir. Les murs de quelques châteaux seine-et-marnais résonnent encore de ses gueulantes : « Silence ! (…) Steffy, t’es où !? (…) Marc, photos ! ».  Un bonhomme à prendre en bloc, pas à la découpe. Avec les acteurs et les techniciens qu’il appréciait, il était d’une grande fidélité, ce qui contribuait à l’ambiance familiale de ses tournages. Des générations d’acteurs, de Lea Martini à Angell Summers, en passant par Fovea, Bruno SX, Tiffany Hopkins, Cynthia Lavigne, Nina Roberts, Phil Holliday, Axelle Mugler ou Cecilia Vega, devinrent sinon des amis, au moins des potes, en particulier Tony Carrera avec lequel il finit par co-réaliser ses films, l’un déroulant du câble tandis que l’autre installait les lumières. En Seb, son cadreur et monteur, il avait aussi trouvé un padawan à qui transmettre les ficelles du métier.

Le métier, Christian l’avait lui appris dès les années 70. A l’époque, il a la vingtaine et vend des bagnoles. En parallèle, il se lie d’amitié avec les pionniers du X. Il file des coups de main à Gérard Kikoine, vrille avec Alban Ceray et Jean-Pierre Armand. Dans les années 80, il commence à réaliser des séries de films amat’ comme les Miss Hard Crade pour le label Pingouin Antares, en coproduction avec Alain Payet. Au milieu des années 90, il fonde le label Sex Impact avec Patrice Cabanel à la caméra. C’est l’époque des Sacrées Coquines. Proche du magazine Connexion, puis solidement soutenu par Henri Gigoux et Franck Vardon, patrons respectifs de l’adulte pour Canal Plus et Hot Vidéo, il produit à partir des années 2000 une collection de films du mois pour la chaîne cryptée, qui se retrouvent par la suite encartés dans l’Officiel du X. Pêle-mêle : Bourgeoisie Dévoyée, Blanche, Sexe Tentation… Bible du X, Pierre Cavalier, dont il était proche, considère que son œuvre la plus ambitieuse fut Dan Quichotte et les Femmes, sorti en 2011, avec Phil Holliday. Un tournage presque aussi éprouvant que le Don Quichotte de Terry Gilliam. Toutefois, pour l’ancien Secrétaire de Rédaction du magazine Hot Vidéo, s’il ne fallait retenir qu’un seul de ses films, ce serait La Mante Religieuse, sorti en 1998 avec Karen Lancaume, Fovea, Lisa Crawford et Bruno SX.

S’il affectionnait les films à scénar, oscillant entre histoires obliques à la Chabrol et pantalonnades, Christian Lavil gardait toujours le hard en point de mire. Les objets détournés, les performeuses hardcore, les doubles, les clins d’oeil voyeuristes : c’était son dada. De son premier métier, il gardera l’amour des garages, le type de lieu dans lequel il aimait mettre en scène une belle pépé pleine de cambouis ou avec une attache-caravane dans le fondement. Les détails drôles, incongrus, pervers, il aimait ça, Christian.

Christian, c’était aussi et surtout des tournages de huit jours dans une propriété isolée et toute son équipe logée sur place. Une ambiance de pensionnat avec extinction des feux à minuit, même s’il savait pertinemment qu’aussitôt qu’il était couché, les souris dansaient. Pour peu qu’il avait les images qu’il voulait la journée, il passait l’éponge en bon chef de tribu. Là où il transigeait rarement, c’est sur le respect du dîner, moment sacré, où tout le monde était attablé pour le débrief, l’apéro, la ripaille, tout en parlant business, gonzesses, politique. L’occasion pour lui d’évoquer pourquoi il avait toutes les raisons d’être royaliste, au grand étonnement de ceux qui ne connaissait pas encore le personnage.

C’est du côté de Benidorm, cadre de ses derniers films hivernaux réalisés au début de la décennie, qu’il a tiré sur ses dernières Marlbac, avant d’être terrassé par une crise cardiaque. Il allait fêter ses 70 ans et gagné par le mal du pays, envisageait de rentrer en France. Inhumé dans l’intimité, sur place, mercredi dernier, Christian Lavil ne se prenait pas pour un artiste. Seb, Tony, Bruno, Phil, Jeff, Flo, Eric, Marc, Pat, Serge, Steph, Roberto, Jean-Pierre, moi et tant d’autres lui disons pourtant :

Adios Christian. Salut l’artiste. Salue Franck, Alain et Patrice.

Dimitri Largo

À propos de Dimitri Largo

Journaliste professionnel depuis 2003. Rédacteur du magazine Hot Video de 2007 à 2014.