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Les chatteurs : confessions des fantômes qui draguent à votre place sur OnlyFans

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Quand vous payez 15 euros par mois pour échanger des messages intimes avec votre créatrice OnlyFans préférée, vous croyez parler à une femme qui vous a choisi, qui s’intéresse à vous, qui vous désire peut-être. En réalité, il y a de fortes chances que vous discutiez avec un étudiant béninois de 27 ans, un père célibataire philippin payé 3 dollars de l’heure, ou — de plus en plus souvent — avec un chatbot entraîné à simuler le désir. Bienvenue dans l’économie la plus intime du monde, où l’intimité elle-même est un mensonge.

I. Le secret le mieux gardé d’OnlyFans

Il est 22 heures à Antananarivo. Dans un open space de 800 mètres carrés, au cœur de la capitale malgache, 90 collaborateurs prennent leur shift du soir. Leurs écrans affichent des conversations intimes, des photos érotiques, des demandes de contenus personnalisés. Ils ne sont ni acteurs pornographiques, ni modèles. Ils sont chatteurs — les petites mains invisibles de l’industrie OnlyFans, chargés de se faire passer pour des créatrices de contenu afin de faire dépenser les abonnés.

Ce centre, géré par l’entreprise Podtodigital et son patron John Lamarquise, 41 ans, facture un agent de chatting pour le compte de trois modèles, sur la tranche 20h-2h, sept jours sur sept, 640 euros par mois. À Madagascar, où le salaire minimum mensuel tourne autour de 50 euros, c’est une offre qu’on ne refuse pas. Peu importe qu’il faille, pendant dix heures d’affilée, incarner une femme qu’on n’a jamais rencontrée, simuler le désir avec des inconnus, et vendre des photos intimes à coup de scénarios préécrits.

La messagerie privée représente 70 à 80 % du chiffre d’affaires d’un créateur OnlyFans. Les abonnements ne sont, selon l’expression consacrée dans le milieu, que « les miettes du gâteau ». Le véritable argent se fait dans les DM — les messages directs — où l’abonné croit construire une relation exclusive avec la créatrice, acheter des contenus « sur mesure », recevoir des attentions personnelles. C’est cette illusion d’intimité qui fait d’OnlyFans un empire à 7,2 milliards de dollars de chiffre d’affaires brut en 2024. Et cette illusion repose, dans une proportion qu’aucun acteur de l’industrie ne souhaite quantifier précisément, sur les épaules de travailleurs invisibles.

Le mode opératoire

Le système fonctionne avec une précision industrielle. La créatrice — ou plus souvent son agence de management — prépare en amont une banque de contenus : des centaines de photos et vidéos classées par catégorie, niveau d’explicité, type de demande. Ce « coffre-fort virtuel », comme on l’appelle dans le jargon OFM (OnlyFans Management), est mis à disposition du chatteur, qui n’a plus qu’à piocher dedans en fonction de ce que réclame l’abonné.

Les agences fournissent également des scripts de conversation — des manuels entiers de phrases toutes faites, de scénarios fétichistes prêts à l’emploi, de techniques de vente déguisées en jeux de rôle. L’objectif n’est jamais formulé en termes d’échange humain, mais en termes commerciaux : maximiser le « spend per fan » (dépense par abonné), identifier les « whales » (les gros dépensieurs), relancer les « cold fans » (les abonnés inactifs).

« Faut pas se faire cramer : il doit penser que c’est du live. Tu ne peux pas balancer deux fois la même photo ou chatter en même temps que la créatrice fait un live sur les réseaux sociaux. » — Marine, chatteuse française, témoignage StreetPress

La règle d’or est simple : l’abonné ne doit jamais soupçonner qu’il parle à quelqu’un d’autre. Si un fan pose la question directement — « C’est vraiment toi ? » —, le chatteur est formé à confirmer l’imposture sans hésiter. Selon la plainte collective déposée aux États-Unis en juillet 2024, les chatteurs « ne révèlent jamais qu’ils ne sont pas les vrais créateurs » et « confirment leur usurpation d’identité » s’ils sont interrogés.

II. Anatomie d’une industrie de l’ombre

La géographie de la main-d’œuvre invisible

L’industrie du chatting a sa propre géographie, calquée sur celle de l’externalisation mondiale du travail émotionnel. Les agences anglo-saxonnes recrutent massivement aux Philippines, où des dizaines de milliers de jeunes travaillent comme chatteurs, recrutés via Facebook ou Telegram. Le pays, ancien centre névralgique des call centers, disposait déjà de l’infrastructure nécessaire : une main-d’œuvre anglophone, une connexion Internet stable, et un taux de chômage des jeunes suffisamment élevé pour rendre acceptables des conditions de travail que personne n’accepterait ailleurs.

Payés en moyenne 1 à 5 dollars de l’heure, les chatteurs philippins enchaînent des shifts de 8 à 14 heures, six à sept jours par semaine. Leur webcam reste allumée pour prouver qu’ils travaillent. Ils gèrent simultanément les boîtes de réception de trois à quatre créatrices, jonglant entre les personnalités, les voix, les registres érotiques. Sur les forums et groupes Facebook dédiés, les chatteurs réclament régulièrement des « legit checks » — des vérifications de légitimité — avant de postuler auprès d’une agence, tant les arnaques au non-paiement sont fréquentes. Des listes régulièrement mises à jour circulent, recensant les agences « scam » qui disparaissent après quelques semaines de travail impayé.

Les agences françaises, elles, ciblent Madagascar et l’Afrique de l’Ouest — le Bénin en tête. À Madagascar, où le français est la deuxième langue la plus parlée, les agences OFM hexagonales sont « particulièrement bien implantées », selon l’enquête de StreetPress publiée en mars 2025. Les shifts s’étendent de 6 à 10 heures par jour. Un étudiant béninois de 27 ans en anthropologie, Ahissou Anicoulakpo, témoigne avoir « travaillé pour cinq agences en un an, souvent sans contrat ».

Selon Gregory Dequirot, cofondateur d’OnlyBuilders — qui revendique le titre de plus grosse agence de chatteurs française, avec 80 chatteurs et 17 modèles —, « 95 % de nos chatteurs sont de Roumanie, des Philippines, d’Afrique de l’Ouest ». Installé à Bangkok, il estime son chiffre d’affaires autour de 200 000 euros par mois. Melvin Nolius, autre manager OFM de 22 ans, également basé à Bangkok, assume avec un pragmatisme déconcertant : « Généralement, ils sont plus dans le besoin que les Français, donc ils vont être potentiellement plus sérieux. »

L’organigramme type d’une agence OFM

L’industrie s’est structurée en une chaîne de valeur parfaitement hiérarchisée. Au sommet, le manager — souvent un homme de 18 à 30 ans, installé à Dubaï, Bangkok ou Bali — qui recrute les créatrices et définit la stratégie. En dessous, l’account manager, assigné à 10 ou 15 créatrices, qui supervise le contenu et les performances. Puis les chatteurs eux-mêmes, externalisés dans les pays du Sud, qui exécutent la partie la plus ingrate du travail : la simulation quotidienne de l’intimité.

Les chatteurs sont rémunérés à la commission : 10 à 15 % du chiffre d’affaires qu’ils génèrent en messages privés. Les « chatteurs d’élite » peuvent négocier jusqu’à 20 %. Un chatteur débutant gérant un créateur moyennement populaire peut espérer 1 500 à 3 000 euros par mois. Les meilleurs, cumulant plusieurs comptes, dépassent les 5 000 euros. Mais ces chiffres masquent une réalité beaucoup plus brutale pour la majorité des travailleurs, en particulier ceux recrutés dans les pays à bas revenus, qui touchent un salaire fixe dérisoire assorti de commissions théoriques rarement versées intégralement.

L’agence PLUSH, basée à Miami, illustre les marges du secteur : une account manager y déclare gérer quatre créatrices qui génèrent chacune jusqu’à 16 000 livres par mois, et toucher personnellement 15 à 25 % sur chacune. L’agence Lolly, fondée par Nathan Johnson — 22 ans au moment de sa création —, revendique un chiffre d’affaires mensuel cumulé de 2,5 millions de livres avec 50 créatrices. Quant à Unleash, basée en France, elle gère plus de 200 créatrices et a été parmi les premières à adopter les chatbots IA.

III. Les « young wolves » : la ruée vers l’or du sexting

L’OFM est devenu, après les cryptomonnaies, le dropshipping et les NFT, le nouveau business qui nourrit les fantasmes de richesse d’une génération d’entrepreneurs digitaux autoproclamés. Sur YouTube et TikTok, une poignée de figures devenues virales alimentent le mythe : Anthony Sirius, un million de followers sur TikTok, devenu millionnaire à 21 ans, se pavane en Lamborghini à Dubaï. Viktor Vidal, 18 ans, se met en scène dans une salle de classe au lycée, devant un écran affichant ses 62 000 euros générés sur OnlyFans, avec ce mantra revanchard : « Ta mère a peur que tu rates ta scolarité, la mienne a peur que l’URSSAF me tombe dessus. »

Sur Telegram, chaque jour, des dizaines d’annonces de recrutement sont postées. En guise de CV, les agences exigent un simple message vocal. Les formations au « métier de chatteur » se vendent entre 50 et 500 euros, promettant des revenus mirobolants. Ubel, 19 ans, encore en fac de STAPS, se targue dans ses vidéos TikTok de brasser entre 10 000 et 20 000 euros par mois grâce à l’OFM — en partie via des modèles entièrement générées par intelligence artificielle. « On est la seule génération où un mec qui n’a pas le Bac peut gagner plus qu’un docteur », déclare-t-il sans ironie.

Mais la réalité de l’immense majorité est bien plus terne. « Beaucoup pensent aller vivre à Dubaï dans deux mois. La réalité est tout autre », tempère Gregory Dequirot, qui a lui-même mis quatre ans à construire son agence après douze ans dans la gestion de patrimoine. « Ce sont souvent des mecs très jeunes, encore en études ou qui sortent tout juste d’école de commerce », observe Clémentine, cam girl et créatrice sur OnlyFans depuis une dizaine d’années.

La connexion entre ce business et la rhétorique masculiniste n’est pas fortuite. Plusieurs YouTubeurs OFM, comme Alex Hitchens ou Stephan Edouard, viennent directement du monde du coaching en séduction. L’OFM est un business quasi exclusivement masculin, où les créatrices sont gérées, marketées et monétisées par des hommes. Les commissions peuvent atteindre 60 % pour l’agent. La frontière entre management et proxénétisme numérique n’a jamais été aussi poreuse : sur les groupes Telegram, les annonces de recrutement de modèles ressemblent à s’y méprendre à du racolage — « Recherche modèle 18-25 ans, open-minded, bon physique, Insta développé = $$$ assuré ! »

IV. Ce que le chatting fait aux chatteurs

L’usure psychologique de la simulation permanente

Maxime, 28 ans, a travaillé un an comme chatteur pour une influenceuse française. Il touchait entre 750 et 1 300 euros par mois. « C’est un travail de l’ombre un peu particulier : il y a un côté dédoublement de la personnalité, tu dois répondre au nom de quelqu’un d’autre », confie-t-il. Et les situations absurdes sont monnaie courante : « Une fois, j’ai dû sexter avec un mec qui était dans mon lycée, mais je ne pouvais pas lui dire que c’était moi ! »

Aux Philippines, l’enquête de Nikkei Asia publiée en octobre 2025 documente une réalité plus sombre encore. Des dizaines de milliers de Philippins travaillent comme chatteurs, décrivant un travail « extrêmement stressant et désensibilisant ». Les quotas de vente ne cessent d’augmenter. Les ONG locales dénoncent un épuisement physique et psychologique généralisé. Tony, 31 ans, chatteur à Manille, raconte avoir dû reprendre son shift quelques jours après le décès de sa grand-mère. Le deuil n’existe pas dans le chatting : les boîtes de réception n’attendent pas.

Le reportage de Rest of World, publié en septembre 2025, révèle que les entreprises commencent à menacer les chatteurs les moins performants de les remplacer par l’IA. « On fait des fautes de frappe exprès, on utilise de l’argot Gen Z, on balance des keyboard smash. Je ne pense pas que l’IA sache flirter à ce niveau-là », se rassure une chatteuse de 23 ans à Bacolod, aux Philippines. Mais elle sait que le répit est temporaire.

La question de la santé mentale est d’autant plus aiguë que les chatteurs sont régulièrement exposés à des contenus violents ou à des demandes dérangeantes de la part des abonnés. Un intervenant du podcast Kill Switch résume le dilemme : « Je ne veux pas qu’un être humain ait à subir les propos potentiellement violents, abusifs, d’un mec solitaire dans l’Iowa qui se croit en conversation intime. Dites ça au robot. » L’avocate philippine Marvilie Serna est plus directe encore : travailler dans cette industrie est « un piège ». Les travailleurs s’exposent à des conditions sans recours juridique possible lorsque leurs droits sont violés.

Le no man’s land juridique

Le statut des chatteurs constitue un vide juridique presque parfait. Classés comme « freelances » ou « contractors indépendants » par les agences qui les emploient, ils ne bénéficient d’aucune des protections du droit du travail — ni dans leur pays d’origine, ni dans celui de l’agence. Pas de contrat de travail, pas de couverture sociale, pas de droit au chômage, pas de recours en cas de non-paiement.

Aux Philippines, les avocats du travail soulignent que la législation n’a pas encore rattrapé cette forme de travail numérique émergent. Le cas de Joanna Pascua, une assistante juridique philippine travaillant à distance pour une entreprise australienne et reconnue comme employée par le Fair Work Act australien, offre un précédent théorique — mais aucun chatteur OnlyFans n’a encore tenté de faire valoir ses droits devant un tribunal.

En France, la situation est tout aussi floue. L’OFM n’est pas réglementé comme le management d’influenceurs ou les agences de mannequinat. Aucune loi spécifique n’encadre l’activité de chatting. Et la question la plus explosive — le chatting constitue-t-il une forme de proxénétisme numérique ? — reste sans réponse juridique claire. La proposition du sénateur Mercier, déposée en février 2026, visant à criminaliser le « sexcaming » comme une forme de prostitution, pourrait théoriquement englober l’activité des agences OFM si elle était adoptée dans une version large.

V. L’arnaque émotionnelle à échelle industrielle

Le fan, cible et victime

Côté abonnés, le système repose sur l’exploitation méthodique de la solitude. Les scripts de chatting ne sont pas conçus pour divertir : ils sont conçus pour créer une dépendance émotionnelle. La première étape, telle que décrite par Luc Jaris, PDG de NEO Agency et créateur du chatbot FlirtFlow, consiste à « vraiment comprendre le fan : d’où il vient, quel est son problème, pourquoi il déteste son patron, quel est le nom de son chien ». Puis vient la phase de vente, progressive, calibrée, conçue pour ne jamais ressembler à de la vente.

La technique est industrialisée : les agences classent les abonnés en catégories de dépense. Les « whales » — ceux qui dépensent le plus — reçoivent une attention particulière, des messages plus fréquents, des contenus prétendument « exclusifs ». Les fans inactifs sont relancés par des messages automatiques déguisés en spontanéité — « Tu me manques, ça fait longtemps… ». Chaque interaction est optimisée pour maximiser le « lifetime value » du client, exactement comme dans n’importe quel CRM de vente en ligne. Sauf qu’ici, le produit vendu est l’illusion d’une relation humaine.

En 2021, deux anciens employés d’Unruly Agency — l’une des plus grandes agences OFM américaines — ont déclaré sous serment que leur travail exigeait de « mentir intentionnellement, duper et tromper les fans ». Dans leur plainte, ils ont comparé le métier de chatteur à celui de « professional scammer » — arnaqueur professionnel. Le New York Times, couvrant l’affaire, a employé un autre terme : « e-pimping » — proxénétisme numérique.

  1. Fry, l’un des plaignants de la class action déposée en 2025, raconte avoir ouvert un compte OnlyFans « principalement pour engager des conversations amicales avec des modèles et partager des photos de ses créations culinaires ». Il a commencé à suspecter une supercherie lorsqu’il a reçu des informations contradictoires et des erreurs dans les messages — le genre d’incohérences qui surviennent quand plusieurs chatteurs se relaient sur le même compte sans coordination suffisante.

La class action américaine : un précédent manqué

En juillet 2024, le cabinet Hagens Berman a déposé une plainte collective de 127 pages contre OnlyFans (Fenix International Limited et Fenix Internet LLC) et neuf agences de management, dont Unruly Agency, Boss Baddies, Moxy Management, Behave Agency et Elite Creators. La plainte alléguait que les chatteurs étaient formés à « exploiter les connexions émotionnelles » via des « tactiques manipulatoires qui s’attaquent aux biais psychologiques et aux vulnérabilités » des abonnés.

L’accusation était explosive : la plainte invoquait le RICO Act — la loi anti-racket normalement réservée au crime organisé —, arguant que le système des chatteurs constituait une entreprise criminelle coordonnée. Elle dénonçait également des « violations massives de confidentialité », les messages intimes des fans étant accessibles à des dizaines de personnes non autorisées — chatteurs, account managers, superviseurs — dans plusieurs pays.

Le 12 décembre 2025, le juge fédéral Fred W. Slaughter a rejeté l’ensemble des plaintes. Il a estimé que les plaignants n’avaient pas prouvé l’existence d’un « schéma criminel coordonné » entre les défendeurs. Il a souligné que les conditions d’utilisation d’OnlyFans stipulent clairement que les créateurs peuvent « utiliser des agents ou des tiers pour gérer leurs comptes ». Les accusations de violation de la vie privée ont également été rejetées : le juge a considéré que les messages n’étaient pas « interceptés en temps réel » au sens de la loi sur les écoutes. Cerise sur le gâteau : les avocats des plaignants ont été condamnés à 13 000 dollars de sanctions pour avoir soumis des mémoires juridiques générés par intelligence artificielle contenant de fausses citations.

Le rejet de la plainte ne signifie pas que le système est légal. Il signifie qu’il est, pour l’instant, impunissable. La distinction est cruciale. OnlyFans a construit un modèle juridiquement inattaquable : la plateforme prélève 20 % sur tout ce que gagne un créateur, tout en affirmant n’avoir aucune responsabilité sur la manière dont les créateurs gèrent leurs messages. C’est le modèle Uber appliqué au sexting : la plateforme profite, mais ne contrôle officiellement rien.

VI. L’IA entre dans le chat

Les chatbots qui flirtent mieux que les humains

La prochaine étape de cette industrie est déjà là, et elle est algorithmique. Depuis 2024, une poignée d’entreprises proposent des chatbots IA spécialement conçus pour automatiser les conversations érotiques sur OnlyFans. Les principaux acteurs : FlirtFlow (développé par NEO Agency, basée aux États-Unis), ChatPersona (fondé par Kunal Anand), Supercreator (société israélienne basée à Tel-Aviv, utilisée par plus de 25 000 créateurs) et Botly (start-up australienne, plus de 100 000 conversations par mois).

Les conditions d’utilisation d’OnlyFans interdisent explicitement l’usage de chatbots IA : « Vous ne pouvez pas utiliser un chatbot IA pour écrire des messages ou des messages directs. » Mais les entreprises contournent la règle avec une astuce juridique élémentaire : le chatbot génère le message, mais c’est un humain qui appuie sur « Envoyer ». FlirtFlow va plus loin : selon son créateur Luc Jaris, le logiciel peut « composer et envoyer des messages sans aide humaine ni détection par OnlyFans ».

Les résultats sont spectaculaires. Une agence américaine déclare avoir fait passer ses ventes quotidiennes de 17 000 à 27 000 dollars après avoir automatisé les premiers messages avec Supercreator. Une créatrice dans le top 0,25 % de la plateforme a doublé ses revenus à 140 000 dollars mensuels en déléguant la gestion des fans « de niveau intermédiaire » au chatbot. L’IA Izzy de Supercreator promet de remplacer une équipe entière de chatteurs avec une réduction de coût de 90 %, pour un abonnement démarrant à 15 dollars par mois plus 5 % des ventes générées.

La double substitution : du créateur au chatteur, du chatteur au robot

L’ironie est vertigineuse. OnlyFans s’est construit sur la promesse de connexion « authentique » entre créateurs et fans. La première trahison a été de remplacer les créateurs par des chatteurs humains. La seconde est de remplacer ces chatteurs humains par des algorithmes. À chaque étape, la distance entre le fan et l’objet de son désir grandit, tandis que le prix qu’il paie reste le même — voire augmente.

Pour les chatteurs des pays du Sud, l’arrivée de l’IA est une menace existentielle. Rest of World rapporte qu’une entreprise philippine prévoit de « remplacer les moins performants par l’IA ». Le marché mondial des chatbots relationnels est estimé à 72 milliards de dollars d’ici 2028. Les chatbots ont enregistré 55,2 milliards de visites dans le monde l’année dernière. Un Américain sur cinq a déjà conversé avec un bot relationnel.

Carljoe Javier, directeur de l’association Data and AI Ethics Philippines, résume la dynamique avec une lucidité glaçante : les chatbots IA nous dupent si facilement parce que, à un certain niveau, « nous désirons être dupés ». Le fan qui paie 50 euros pour un message personnalisé ne veut pas savoir si c’est un algorithme qui l’a rédigé, ni un étudiant malgache, ni même la créatrice elle-même. Il paie pour l’illusion. Et l’illusion, elle, ne coûte presque rien à produire.

Mais les chatbots ont leurs angles morts. Aucune des entreprises interrogées par Fortune n’a encore résolu la question des contenus problématiques : que fait le bot quand un fan évoque des pensées suicidaires ? Quand il tient des propos violents ? Quand il partage des images de mineurs ? Isla Moon, créatrice OnlyFans ayant gagné 5 millions de dollars sur la plateforme, résume son sentiment en un mot : « Fear » — la peur. « L’une des raisons de mon succès, c’est que les gens savent qu’ils discutent avec moi personnellement. Un chatbot IA, ce n’est pas le même délire. »

VII. L’économie de la fausse intimité : un modèle civilisationnel

La solitude comme matière première

Le succès du modèle OnlyFans — et de son armée de chatteurs — ne s’explique pas seulement par la technologie ou l’appât du gain. Il s’inscrit dans une tendance de fond que les sociologues nomment « l’épidémie de solitude ». Aux États-Unis, le Surgeon General a déclaré en 2023 que la solitude constituait une crise de santé publique. Au Japon, un ministère de la Solitude a été créé en 2021. En France, un quart des 18-24 ans se déclarent en situation d’isolement.

OnlyFans, et l’industrie de la fausse intimité qui l’entoure, capitalise sur ce vide. L’abonné ne paie pas seulement pour des photos ou des vidéos — il paie pour l’expérience d’être vu, écouté, désiré. Le chatteur, qu’il soit humain ou algorithmique, est un prestataire de service émotionnel déguisé en partenaire romantique. C’est la version numérique des « hostess bars » japonais, des compagnons de location coréens, des sugar babies Instagram — une économie mondiale de la simulation affective dont OnlyFans n’est que la manifestation la plus industrialisée.

Le podcast Kill Switch formule le paradoxe avec une clarté brutale : « Toute cette industrie capitalise sur ce que beaucoup appellent l’épidémie de solitude. Mais de l’autre côté, sur le versant invisible, elle capitalise sur le fossé entre les économies — le Sud global exploité, parce que les salaires que nous recevons sont ceux que nous sommes censés apprécier, même s’ils font partie de cette chaîne d’exploitation. »

Le consentement impossible

La question éthique centrale du chatting ne se limite pas à la tromperie commerciale. Elle touche au consentement. Quand un fan envoie des messages intimes, des photos personnelles, des confidences sur sa vie sexuelle, ses fantasmes, ses problèmes conjugaux, voire ses idéations suicidaires — comme l’a documenté la plainte contre Unruly Agency —, il le fait en croyant s’adresser à une personne identifiée. En réalité, ces informations sont accessibles à un réseau d’inconnus répartis sur plusieurs continents, sans aucune garantie de confidentialité.

La class action de 2024 soulignait ce point : les « chatter scams » impliquent des « violations massives de la vie privée » et des « atteintes sévères à la confidentialité », les communications intimes des fans étant « distribuées et/ou accessibles à de nombreuses parties non autorisées ». Un abonné qui partage une photo intime avec ce qu’il croit être sa créatrice préférée la partage en réalité avec un réseau de travailleurs précaires, de superviseurs, de gestionnaires de compte — et potentiellement avec un modèle d’intelligence artificielle entraîné sur ces mêmes données.

VIII. OnlyFans sait, OnlyFans profite, OnlyFans se tait

OnlyFans n’a jamais commenté publiquement la pratique des chatteurs. La plateforme n’a pas répondu aux sollicitations de Reuters, de Rest of World, de Vice, de Fortune, ni de Nikkei Asia sur le sujet. Sa position officielle est résumée dans un communiqué laconique : les créateurs « peuvent choisir de travailler avec un large éventail de tiers » qui « ne travaillent pas pour le compte d’OnlyFans et ne sont en aucun cas affiliés à l’entreprise ».

Pourtant, la plainte de 2024 alléguait qu’OnlyFans ne se contente pas de tolérer les agences : la plateforme a co-organisé des événements avec au moins l’une d’entre elles. OnlyFans sait que l’utilisation de chatteurs « viole de manière flagrante nombre de ses règles et politiques de plateforme », mais choisit de ne pas les appliquer — parce qu’elle prélève 20 % sur chaque dollar généré, que ce dollar ait été gagné par une vraie créatrice ou par un étudiant malgache suivant un script.

Le modèle est d’une élégance cynique. OnlyFans vend une promesse d’authenticité (« really, really real », clame le site). Les agences vendent aux créatrices la promesse de revenus démultipliés. Les créatrices vendent aux fans la promesse d’une connexion intime. Les chatteurs vendent aux créatrices et aux agences leur capacité à simuler cette connexion. Et personne — ni la plateforme, ni les agences, ni les créatrices, ni les chatteurs — n’a intérêt à ce que le fan découvre qu’il est le seul maillon de la chaîne qui croit à ce qu’il achète.

Épilogue : la fin du réel

En décembre 2025, un juge fédéral californien a donc statué que tromper un abonné OnlyFans en le faisant converser avec un imposteur n’était pas, juridiquement, une fraude. Quelques semaines plus tard, les premières IA capables de mener des conversations érotiques complètes sans aucune intervention humaine sont devenues accessibles pour 15 dollars par mois.

La plateforme qui promettait de « libérer » les créatrices du joug des producteurs traditionnels a recréé, en moins d’une décennie, exactement les mêmes structures de domination : des hommes qui contrôlent, des femmes qui sont monétisées, des travailleurs précaires qui exécutent, et des clients qui paient sans savoir ce qu’ils achètent. La seule différence est que tout se passe derrière un écran, ce qui rend l’exploitation plus invisible, plus délocalisable, et plus profitable que jamais.

Il reste une question que personne dans cette industrie ne semble vouloir poser : si un fan sait qu’il parle à un robot et continue de payer, est-ce encore une arnaque ? Ou est-ce simplement le prix que nous sommes prêts à payer pour ne plus être seuls ?

Sources

StreetPress, « Profession ‘chatteurs’ : qui sont les petites mains derrière les influenceuses érotiques d’OnlyFans ? », mars 2025
France Info, « Derrière le succès d’OnlyFans, une armée de chatteurs sous-payés répond à la place des créatrices », novembre 2025
Nikkei Asia, « Filipino OnlyFans chatters struggle with mental health, job security », octobre 2025
Rest of World, « AI threatens jobs of Filipinos running DMs for OnlyFans creators », septembre 2025
Vice, « Think You’re Messaging an OnlyFans Star? You’re Talking to These Guys », août 2024
Fortune, « AI is coming for the OnlyFans chat industry », avril 2024
Reuters, « AI bots talk dirty so OnlyFans stars don’t have to », juillet 2024
Rappler, « No protection: Shady OnlyFans agencies put Filipino workers at risk », février 2026
Hagens Berman, plainte collective contre OnlyFans et agences de management, juillet 2024 (127 pages)
U.S. District Court, C.D. California, décision du juge Fred W. Slaughter rejetant la class action, 12 décembre 2025
ClassAction.org, « OnlyFans Lawsuit Alleges Subscribers Unknowingly Talk with Paid Chatters », août 2024
Street Grace, interview de Victoria Sinis, ancienne recruteuse pour une agence OnlyFans, avril 2025
L’ADN, « Managers OnlyFans, le nouveau business des youtubeurs entrepreneurs », décembre 2024
FlirtFlow.ai, site officiel de NEO Agency
Supercreator.app, site officiel — AI Chatter « Izzy »
Kill Switch Podcast (iHeart), « Your OnlyFans girlfriend might be a guy (or a robot) », 2025

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