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Nos fantasmes sont-ils vraiment si trash ? Une vaste étude américaine bouscule les idées reçues
On connaît le refrain. Hypersexualisation galopante, déferlante du porno en accès libre, IA générative qui produit désormais des contenus érotiques sur mesure, libération assumée des pratiques sur les réseaux : autant de facteurs qui, nous dit-on, tireraient nos fantasmes vers des abîmes toujours plus sombres. À en croire les discours alarmistes qui saturent TikTok et les colonnes de tribunes inquiètes, notre monde virerait inexorablement à la Sodome et Gomorrhe 2.0, le stupre pour devise, l’effondrement civilisationnel pour horizon. Ce bon vieux Freud, jamais à court d’idées sur la question, avait dressé dès le début du XXe siècle la liste de nos péchés imaginaires comme autant de pièces à conviction contre notre santé mentale. Et même si la psychanalyse a perdu pas mal de plumes ces dernières décennies, son héritage continue de nourrir une angoisse diffuse : et si nos fantasmes en disaient long sur ce qui cloche en nous ?
Sauf que. Une étude désormais largement reprise dans le débat public, conduite par le Dr Justin Lehmiller, chercheur en psychologie sexuelle au Kinsey Institute, tend à démontrer exactement l’inverse. Pour les besoins de ses travaux, devenus une référence sur le sujet, le psychologue avait mis en ligne un questionnaire de plus de 350 items auquel 4 175 Américains de tous sexes, orientations, bords politiques et confessions, originaires des 50 États et âgés de 18 à 87 ans, ont répondu. Aussi exhaustive soit-elle, l’enquête présente, comme le reconnaît son auteur, certains biais : diffusé via les réseaux sociaux, le questionnaire a logiquement attiré un public plus jeune, plus connecté et probablement plus à l’aise pour parler sexualité que la moyenne. Précautions méthodologiques d’usage. Reste qu’avec un tel échantillon, à peu près tout occidental ayant un compte Instagram ou X peut s’y projeter.
Et les résultats ont de quoi surprendre : malgré une offre pornographique pléthorique, dopée depuis quelques années par des outils d’IA capables de générer n’importe quel scénario sur demande, seule une minorité d’Américains exprime des fantasmes véritablement extrêmes ou exotiques. La grande majorité s’excite bien plus volontiers à l’idée d’un·e partenaire supplémentaire ou d’un lieu insolite qu’en imaginant pulvériser un record de pénétrations multiples. Le plan à trois arrive très largement en tête, suivi des autres variantes de la pluralité, puis, loin derrière, des pratiques BDSM.
Côté clichés de genre, même refrain : on nous répète que les hommes sont « visuels » et les femmes « émotionnelles ». L’étude réduit cette opposition en miettes. Lehmiller lui-même s’est dit surpris de constater qu’une majorité d’hommes citaient le romantisme et l’attachement émotionnel comme moteur de leurs fantasmes. Se sentir désiré, validé, apprécié, connecté, rassuré, compétent… On est très loin du portrait du mâle sexuellement autocentré. Mieux : moins d’un tiers de la population, hommes, femmes et personnes non binaires confondus, se dit excité par l’idée d’un rapport totalement déconnecté de toute charge affective.
Par ailleurs, le chercheur identifie 15 facteurs démographiques corrélés à nos fantasmes. La religion, par exemple : les personnes se déclarant croyantes auraient tendance à concevoir le sexe comme l’expression d’un sentiment amoureux, seraient moins réceptives aux fantasmes impliquant des partenaires du même sexe et — paradoxe savoureux — légèrement plus excitées que la moyenne par les pratiques que leur dogme proscrit. L’âge joue aussi. Les plus jeunes, moins expérimentés et en quête de validation, projettent des fantasmes plutôt romantiques. Les plus âgés, souvent installés dans des relations longues, sont davantage attirés par la nouveauté susceptible de pimenter leur quotidien : pluralité, candaulisme, échangisme, adultère.
Au final, tout cela reste plutôt sage. Neuf sondés sur dix fantasment sur leur partenaire actuel·le. Seulement 7 % disent fantasmer sur des célébrités. Et l’écrasante majorité des fantasmes exprimés consistent simplement à essayer une nouvelle pratique ou à rejouer une position déjà testée et validée. Mais alors, qu’en est-il de cette fameuse influence délétère de la pornographie, accusée depuis plus de quinze ans de reformater nos désirs ?
Lehmiller s’est penché sur la question, sans pour autant en tirer de conclusions tranchées. Dans les faits, 16 % des sondés affirment que leur plus grand fantasme est directement tiré d’un film porno. Les préférences physiques semblent également influencées par la consommation : les femmes qui regardent du porno fantasment significativement plus souvent sur de gros pénis glabres que celles qui s’en abstiennent, et chez les hommes consommateurs, le gabarit de poitrine idéal est sensiblement plus généreux que chez les non-consommateurs. Sur les implications sociétales, le chercheur renvoie dos à dos les théories : est-ce le porno qui façonne nos fantasmes, ou ne fait-il que mettre des images sur des désirs que nous portions déjà sans en avoir pleinement conscience ? Question d’œuf ou de poule, sur laquelle même les algorithmes de recommandation n’ont pas tranché.
Le doc, lui, se veut rassurant : non, nous ne courons pas à l’effondrement de la civilisation. « Nous ne cherchons pas à remplacer nos partenaires, nous essayons juste d’améliorer un peu nos vies sexuelles. » Tout simplement.
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