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Bio/Milieu du X

Olivier Ghis, un cinéphile au pays du porno

Pierre Des Esseintes

Publié

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Figure aussi discrète qu’incontournable dans le X côté médias, Olivier Ghis, aux commandes du Journal du Hard de Canal Plus depuis plus de dix ans, a confié à La Voix du X sa vision, bienveillante mais lucide, du milieu de la pornographie.

La Voix du X : Comment êtes-vous devenu rédacteur en chef du journal du Hard ?

Olivier Ghis : Quand j’ai obtenu ma maîtrise d’histoire, deux choix s’offraient à moi : le professorat, ou la presse. J’avais déjà une petite expérience journalistique, car étudiant, j’avais lancé quelques fanzines sur le cinéma, puis écrit des articles dans la presse régionale… Comme je n’avais pas la fibre pour l’enseignement, j’ai opté pour la presse. J’ai commencé par écrire des chroniques cinéma, entre autres pour Télérama… Puis, j’ai été appelé par Canal Plus pour travailler au Journal du Cinéma. Mon premier job consistait à écrire les textes d’Isabelle Giordano, et à l’accompagner à Cannes, aux Oscars, à Berlin… Un jour, Philippe Vecchi, qui était devenu co-présentateur du Journal du Cinéma, et qui parallèlement produisait le Journal du Hard (en raison d’un tropisme prononcé pour le cul !), m’a dit : «écoute, j’ai besoin d’un mec un peu marrant pour chroniquer les nouveautés en DVD X». Il a posé dix DVD sur mon bureau. Sans enthousiasme, je les ai regardés, et puis je me suis dit qu’il y avait quand même des choses intéressantes à raconter sur ces films : les dialogues, les dispositifs, les costumes… J’ai donc fait une rubrique intitulée Hard News qui est devenue culte au fil des années. J’y parlais davantage de la moquette ou du slip du hardeur que du hard en soi. Et puis, au fur et à mesure, je me suis rendu compte que le hard aussi pouvait être intéressant, par les multiples manières de le filmer. Je suis rentré dans le X par la chronique de ses bizarreries, de ses aspects drolatiques, involontairement comiques, parfois de ses beautés et de ses fulgurances. Puis, à la mort du rédacteur en chef du Journal du Hard, Gérard Jubert, en 2005, responsable des programmes adultes de Canal, Henri Gigoux, m’a proposé de le remplacer. A l’époque, les Hard News, je faisais ça pour rigoler. Je n’avais même jamais mis les pieds sur un plateau de tournage ! Je leur ai dit « OK, je vais essayer trois mois, pour voir !». Dix ans après, je suis toujours là !

photo.Enfin-les-femmes.137782Quelles furent vos premières impressions de ce milieu ?

Je n’avais aucun préjugé. J’ai découvert avec bonheur et surprise une famille, des gens cordiaux, drôles, qui avaient beaucoup plus de recul sur leurs pratiques que les gens du cinéma traditionnel. Ça me faisait du bien. Dans le tradi, j’avais rencontré pas mal de gens pénibles, paranoïaques, dans le contrôle de tout. En plus, la prétention des jeunes réalisateurs qui venaient de faire leur premier film était hallucinante ! La terre ne les portait plus ! Le cinéma, c’est un ego trip permanent. Dans le X, j’ai découvert une liberté totale, des gens qui ont l’humilité de savoir ce qu’ils font : du porno, ni plus ni moins, avec le sens de l’ironie et de la déconne qui va avec, et un rapport au corps d’une liberté qui m’a toujours fasciné.

Pourquoi ?

Parce que je suis plutôt pudique comme garçon ! Je ne pourrai jamais me mettre à poil devant dix personnes ! Rencontrer un hardeur qui me sert la main la bite à l’air, ça m’étonne toujours ! Je me souviens aussi de Horst Baron, le hardeur allemand, qui m’a raconté sur un plateau que sa femme s’était fait attraper par deux blacks sur un tournage le matin même, et il était super content pour elle ! Je trouve ça fascinant. Moi j’en serais bien incapable ! Les gens qui font du X sont à la croisée de tous les faux semblants de notre société au niveau des mœurs, et ils rendent autant service à l’humanité que les infirmières ou les pompiers. Sauf qu’on ne leur dit pas merci. Ils souffrent beaucoup plus du regard du grand public que de leur métier.

Ils sont si méprisés que cela ?

Un cliché tenace veut que lorsqu’on vit de son corps, que l’on soit mannequin, hardeur ou sportif, on est forcément stupide. C’est pourquoi je passe mon temps, avec le Journal du hard, à dire que les gens du porno sont intelligents, qu’ils ont, eux aussi, un point de vue sur le monde. Ce mépris qu’ils subissent, alors que 30 % des requêtes Google, c’est du contenu pour adultes, ça m’emmerde !

Je sais que vous êtes cinéphile. En ne travaillant plus que dans le X, vous n’avez jamais ressenti de frustration ?

Non, même si j’aimerais que le niveau soit plus élevé, parfois. On trouve quand même dans le X des réalisateurs qui racontent des histoires. Je pense à John B.Root, Erika Lust, Tony Carrera ou Yannick Perrin… Mais soyons lucides : si on attribuait aux professionnels du cinéma traditionnels les mêmes moyens financiers que ceux dont disposent les gens du X, ils se débrouilleraient sans doute moins bien ! Quand on voit tous les films mal ficelés, mal montés ou mal joués qui ont été réalisés avec dix millions d’euros, on se dit qu’il y a pas mal de pornos qui s’en sortent bien avec 50 000 !

Selon vous, le porno scénarisé est toujours supérieur au gonzo ?

Pas forcément. Le porno peut être intéressant à d’autres niveaux : une simple vignette de Kendo, avec une ambiance particulière, ça suffit pour vous emmener ailleurs. Je sais que le porno n’a pas forcément vocation à être un commentaire sur le monde, contrairement au cinéma traditionnel. Il doit être un vecteur d’évasion et de fantasme.

Est-ce que vous trouvez encore des choses à dire sur le porno, maintenant que les films en DVD ont presque disparu, au profit des scènes sur Internet ?

Internet a apporté la multiplicité des tags. On trouve un tag sur des filles qui appuient sur des accélérateurs de voitures (pump that pedal), un tag sur les filles qui font leurs courses au supermarché (sur clips for sale), un autre sur des filles qui avalent des poissons rouges. Clipsforsale (un site US d’amateurs qui vendent leurs vidéos, NDLR), c’est incroyable… Ça dit beaucoup de choses sur le déplacement des fantasmes, sur l’envie de proximité, qui a commencé avec l’explosion de l’amateur, du POV, pour en arriver aux cam girls d’aujourd’hui… Maintenant, on peut parler directement aux filles ! Le porno, ce ne sont plus seulement des films ou des saynètes. On s’aperçoit que tout coexiste. L’amat n’a pas remplacé le professionnel, la cam n’a pas remplacé l’amat. Les gens qui consomment du X ont des âges et des profils très différents. Les couples vont aimer regarder des parodies, les plus jeunes vont préférer quelque chose de plus frontal, les fétichistes vont trouver ce qu’ils veulent chez Kink, par exemple…

L’accessibilité du X a-t-il changé son image ?

Oui, le porno pouvait avoir une image populaire et « bonne franquette » dans les années 70-80, mais il est devenu beaucoup plus inquiétant. En partie à cause du danger qu’il représente pour les mineurs, surtout les enfants, qui peuvent tomber dessus en un clic…

Vous avez connu le côté paillettes du porno, la starisation des filles, qui existait encore dans les années 90, avec les Hot d’Or… Aujourd’hui, le porno fait-il encore rêver ?

Non, aujourd’hui on va devoir davantage travailler pour voir des choses intéressantes.  C’est comme si, au lieu d’aller chez son petit caviste qui choisit pour nous des bons vins, on se retrouvait dans un hypermarché avec des rayons tellement remplis qu’on ne sait même plus ou regarder. Aujourd’hui, il faut avoir quelques habitudes pour aller chercher les réalisateurs qui ont des démarches intéressantes. Le star système dont vous parlez était fabriqué de toutes pièces par les producteurs. Il n’y avait pas forcément de rapport entre la mise en avant d’une starlette et la consommation réelle des gens. C’est déjà le cas au Festival de Cannes dans le traditionnel, alors imaginez dans le X ! Ce star système a été remplacé par des filles qui rentrent et qui sortent de ce milieu très facilement, pour monnayer leur corps autrement, en devenant escort ou en se mariant avec un footballeur. Aujourd’hui, les filles ont plus de possibilités : elles peuvent faire du X, de la cam, de l’escort… Ce qui se perd un peu dans tout ça, c’est le côté « grande famille » du X.

La frontière entre X et prostitution est-elle de plus en plus mince ?

Il arrive souvent que si une fille a un peu du succès, elle disparaisse pour intégrer un processus beaucoup plus rémunérateur… Certaines le refusent totalement, comme Cara Saint Germain par exemple, à qui on a proposé jusqu’à 10000 euros la nuit ! Elle a compris que le risque de se détruire était très grand. Le glissement des filles du X vers cet univers est un peu triste. Je ne porte pas de jugement de valeur, mais je sais que c’est déjà difficile de faire du porno, alors que l’on fait partie d’un milieu, que l’on est apprécié et reconnu par des « collègues ». Si on bascule dans l’escort, même s’il l’on gagne dix fois mieux sa vie, on est souvent instrumentalisé par quelqu’un… Rares sont les filles vraiment heureuses de faire ça. Elles ont un sac à 5000 euros et des pompes à 3000, mais elles sont désabusées. Mais tant qu’il y aura des Chinois parvenus, des nouveaux riches brésiliens ou des Saoudiens fortunés pour faire venir des escorts par avions entiers de Hongrie, ça ne s’arrêtera pas…

Cet aspect sombre du X, vous ne l’avez jamais abordé dans vos documentaires…

Non, dans ce domaine, les infos s’obtiennent de bouche à oreille, et proviennent de gens qui ne parleront jamais devant une caméra.

Comment choisissez-vous les sujets de vos documentaires ?

SEXE QUI RITComme cela se fait souvent dans le cinéma, au hasard des conversations, au coin d’une table. Quand JTC a vendu 12 000 exemplaires en une semaine de Bienvenue chez les ch’tites coquines, nous nous sommes renseignés sur les parodies dans le X, et cela a donné notre doc Ça glisse au pays des merveilles, qui a été vu par deux millions de spectateurs. Alors forcément, quelques mois plus tard, on m’a demandé d’en faire un autre. Au cours d’une conversation, nous nous sommes demandés : peut-on rire et bander en même temps ? C’est comme ça qu’est née l’idée de réaliser un documentaire sur le sexe et l’humour : Sexe qui rit. Ensuite, nous nous sommes intéressés à la manière dont le X avait traité l’histoire (A poil sous la toge), le monde du travail (Zob in the job), au porno vu par les femmes (Enfin les femmes), à la façon dont le X a envisagé le futur (A poil dans la soucoupe)…

Et le dernier doc ?

Nous devons en réaliser un sur le X et le sport, qui s’appellera : À poil dans mes baskets.

Certains sujets ont-ils été refusés ?

Oui, nous voulions réaliser un documentaire sur le sexe et la politique, intitulé Démocrastring.  Canal+ a trouvé ça un peu touchy. Quatre mois plus tard, l’affaire DSK a éclaté… Dommage !

Quel sera le prochain documentaire ?

Ça s’appellera Le Tour du monde en 80 slips. Ce sera un doc en trois volets, consacré aux différences de mœurs, de comportements, en matière de sexualité, à travers le monde : les pays où l’on peut consommer du porno, ceux ou c’est interdit, les pays où la Gay Pride est autorisée, ceux où l’homosexualité est condamnée… J’ai voulu mettre l’accent sur les paradoxes qui travaillent certains pays. Par exemple, aux États-Unis, la polygamie est condamnée, mais elle est tolérée pour les mormons. En Inde, il est interdit de représenter la sexualité, sauf sur les monuments religieux…

8093083_290783265668Vous avez dû avoir des surprises…

Oui, par exemple, il y a encore des pays qui autorisent la zoophilie, comme la Hongrie et la Roumanie. Dans certains pays, on peut distribuer des produits zoophiles mais pas les produire ! Nous nous sommes intéressés à toutes ces contradictions morales, légales, qui dessinent une carte du monde souvent inattendue et toujours changeante.

Votre documentaire passe-t-il par la France ?

Oui, nous nous sommes intéressés au mythe du french lover, en contradiction avec le fait que les Français, d’après un récent sondage, sont les moins satisfaits sexuellement de toute l’Europe !

Voilà plus de dix ans que vous travaillez sur le Journal du hard. C’est devenu une institution, au même titre que le film X du premier samedi du mois sur Canal+. À ce propos, ce film a-t-il encore un sens à l’heure des tubes gratuits sur le net ?

Le porno du mois est un programme qui aurait pu connaître un déclin irréversible si le replay n’était pas apparu. Maintenant, les films sont disponibles pendant trois mois sur le replay. Les trois derniers films qui sont passés à l’antenne on fait 210 000 spectateurs environ. Ils vont en faire 400 000 de plus en replay. Par exemple, Les petits dessous des grandes coquines, réalisé par Tony Carrera pour 50 000 €, va faire 700 000 spectateurs. Tous les films de cette case du samedi soir dépassent les 500 000 spectateurs. On a un tiers de l’audience en binaire, et deux tiers en replay. Comme le spectateur de Canal Plus a entre 35 et 65 ans, il ne va pas facilement regarder du porno sur son ordinateur. Il aura peur que cela laisse des traces, il sera penché devant son écran… En termes de marketing, on appelle cela du lean down. Non, on vise le lean back : celui qui regarde du porno tranquillement affalé sur son canapé avec sa femme, sur son grand écran. Cette consommation en lean back avec une box ne laisse aucune trace. Là, pas de pub intrusive, pas de vidéo qui s’arrête à cause d’une bande passante pourrie, pas de virus…

Tous les films X qui passent sur Canal sont, à chaque fois, dans le top 10 des films du mois. Le porno du mois est devenu un identifiant de la chaîne, un rendez-vous symbolique.

Mais le X sur Internet est tellement varié… Et gratuit !

Oui, mais si on le pratique trop, ça devient lassant… Par exemple, si on aime les filles à talons, on va faire une recherche sur ce tag, et on va tomber sur 500 vidéos. Laquelle choisir ? Au moins de dix minutes de recherche, on est déjà moins excité. Si, en plus de cela, il y a des fenêtres pop-up qui s’ouvrent pour nous demander notre numéro de carte bleue, l’excitation retombe vite !

Sur vos dix ans de Journal du hard, quelle a été votre plus belle rencontre ?

Ma rencontre avec Rocco. Cet homme a une capacité de contrôle de lui-même jusqu’aux bout de son sexe qui laisse songeur. Sur un tournage, il rentre tout de suite en interaction avec le désir de ses partenaires. Il comprend tout de suite comment séduire une femme, éveiller son désir. Il a un véritable magnétisme érotique, une intelligence sensorielle hors du commun. En plus, il a clairement oublié d’être un imbécile sur le plan entrepreneurial. Et il maîtrise parfaitement quatre langues !

Votre pire expérience de reportage ?

C’était sur un tournage de Pierre Reinhardt. J’interviewais une actrice australienne, juste avant sa scène. Elle m’a raconté qu’elle était venue en France pour faire de la photo érotique. Elle a réalisé sur le tournage qu’elle était la pour faire du hard. J’ai commencé l’interview, et elle a fondu en larmes. J’ai tout arrêté. J’ai dit à Reinhardt : « je ne sais pas ce que tu as raconté à cette fille, mais elle ne veut pas tourner. Je ne te conseille pas de continuer, sinon tu risques d’avoir de gros problèmes…» Cette expérience m’a complètement déprimé. Heureusement, il n’y a pas plus de manipulateurs dans le X que dans n’importe quel milieu.

Comment expliquez-vous l’engouement des gens pour un concept comme Jacquie et Michel ?

C’est une idée géniale, la poursuite d’une œuvre commencée par Lætitia il y a 20 ans. C’est un porno qui s’adresse aux  amateurs de la« girl next door», pas très jolie mais que l’on pourrait attraper. Le succès est dû à la volonté de proximité. C’est aussi un peu méchant, parfois. Je pense que beaucoup de gens regardent Jacquie et Michel comme un défouloir, un peu comme les ados regardent la télé réalité. C’est peut-être la limite de l’exercice. On aimerait parfois que la proximité soit plus conviviale et plus joyeuse. Mais est-ce que ça aurait autant de succès ? Jacquie et Michel seront sans doute amenés à se diversifier, mais c’est déjà une belle réussite. La nouvelle série Jacquie et Michel Elite m’intéresse beaucoup, d’ailleurs. Selon moi, pour valoriser encore son image, Michel devrait faire appel à des femmes réalisatrices. Ce ne sera pas forcément moins hard d’ailleurs, mais ce serait un autre regard…

Comment voyez-vous évoluer le porno ?

Le film scénarisé, même s’il aura toujours des clients, sera de plus en plus marginal. Le X a un avenir radieux devant lui. On aura toujours besoin de porno. Les statistiques sont là : le porno représente 30 % des requêtes Google, et 35 % du trafic global sur le net. Le porno compense les solitudes, les manques, nourrit les fantasmes. Mais les évolutions techniques sont tellement rapides qu’il est impossible de dire quels seront les grands acteurs de demain. Personne n’a vu venir les cam girls. Aujourd’hui, les gens ont les moyens techniques de faire les choses eux-mêmes, via la webcam, le téléphone… Ce qui, d’une certaine façon, rend le porno moins industriel. Certains acteurs du milieu souffrent déjà de ce phénomène. Mais il y aura toujours des gens, comme Live jasmin ou Jacquie et Michel, pour saisir les attentes du public.

Pierre Des Esseintes est auteur et journaliste, spécialisé dans les questions de sexualité. De formation philosophique, il est également sexologue. Il a publié, aux éditions La Musardine, Osez la bisexualité, Osez le libertinage et Osez l’infidélité. Il est aussi l’auteur, aux éditions First, de Faire l’amour à un homme et 150 secrets pour rendre un homme fou de plaisir.

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