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La Factory, le préfet et le désir sous tutelle : Paris rejoue l’ordre moral
Il aura suffi d’un immeuble discret du XVᵉ arrondissement pour rappeler une vérité que l’on croyait acquise depuis 1968 : à Paris, la liberté de disposer de son corps s’arrête là où commence le zèle d’un préfet. Les soirées organisées par la Factory — ces rendez-vous où des adultes consentants venaient vivre des expériences peu accessibles à domicile — ont été interdites par la préfecture de police au motif d’une « atteinte à la dignité humaine ». Suspendue par le tribunal administratif, la fermeture a été confirmée en cassation par le Conseil d’État il y a deux jours. La messe est dite : le désir, à Paris, repasse sous tutelle.
Ce que la Factory disait de nous
On peut trouver ces soirées vulgaires, fascinantes, ridicules ou élégantes — c’est affaire de goût, et le goût ne se légifère pas. Mais réduire l’affaire à une querelle de mœurs serait passer à côté de l’essentiel. Car ce qui se jouait dans le XVᵉ, c’est exactement ce qui travaille en profondeur la sexualité contemporaine : la redistribution du désir et du regard entre les sexes.
Pour le comprendre, il faut regarder ailleurs qu’à Paris. Outre-Manche, une pratique venue de la culture fetish gagne du terrain — le CFNM, Clothed Female, Naked Male, femme habillée, homme nu. Le principe, comme le décrit La Voix du X, est limpide : « un homme — consentant, cela va sans dire — se retrouve dans la position du sujet face à un groupe de femmes entièrement vêtues, libres d’explorer, de commenter, de diriger et de soumettre leur « sujet » à toutes sortes d’épreuves. » Karen, juriste londonienne qui organise ces soirées, ne s’en cache pas : « J’aime décider, diriger. Et, parfois, bousculer un peu les certitudes masculines. »
Or — et c’est là que Paris entre en scène — cette pratique « n’est plus réservée aux cercles fetish californiens ou aux clubs londoniens spécialisés. Elle s’est diffusée en Allemagne, dans les pays d’Europe du Nord et de l’Est, et commence à trouver un écho dans les milieux libertins français, longtemps restés hermétiques à ce type d’inversion des rôles. » Autrement dit, ce que le Kent et Berlin exploraient déjà, le XVᵉ arrondissement commençait tout juste à s’y essayer. La Factory faisait partie de ce mouvement. Le Conseil d’État vient de le stopper net.
Deux scènes, une même logique. Que des femmes reprennent les rênes d’un cercle anglais ou que des adultes se réunissent dans un appartement parisien, le geste est identique : rebattre les cartes de qui regarde et de qui est regardé, de qui dirige et de qui s’abandonne. Comme le résume la chronique, « pendant des siècles, c’est le corps féminin qui a été exposé, commenté, mesuré, soumis au bon vouloir du regard masculin. » L’inversion qui s’esquisse aujourd’hui ne relève pas de la revanche idéologique, mais d’une curiosité mutuelle enfin libérée de ses asymétries habituelles.
Le ressort psychologique est plus profond qu’on ne le croit. Interrogé sur ces jeux de rôle inversés, un sexothérapeute y voit un mécanisme universel : « Il peut être profondément libérateur de s’abandonner, de lâcher prise, d’être soumis à une autorité (…) bienveillante mais sans concession. La gêne, la restriction, l’humiliation douce sont des stimuli qui produisent un état euphorique. L’abdication momentanée de toute volonté permet d’accéder à un état de conscience modifié. » Un « plaisir régressif », dit-il, « une forme de vacance salutaire » pour des individus épuisés par les injonctions permanentes de performance et de contrôle. Ceux qui s’y risquent le confirment : au-delà de l’humiliation douce, il y a, dans les mots d’un participant, « un état d’éveil physique que je n’attendais pas » — les organisatrices ayant « un talent particulier pour jouer de la tension entre l’embarras et le désir. » La vulnérabilité assumée devient un territoire érotique à part entière. Voilà ce que la Factory offrait, et voilà ce que le préfet a jugé indigne.
La dignité brandie contre la liberté
L’argument de la « dignité humaine » a quelque chose de vertigineux : on l’oppose précisément à ceux qui l’exerçaient. Car de quelle dignité parle-t-on, quand des adultes majeurs décident souverainement, sur la base d’une négociation préalable et d’un consentement explicite, de ce qu’ils font de leur corps ? Tout se passait sagement, en toute hygiène, entre volontaires — allez donc, chez vous, réunir de quoi combler certains fantasmes. L’anonymat déplaisait, sans doute. Mais l’anonymat n’est pas un délit, et le plaisir privé n’a pas à rendre de comptes.
Le paradoxe de l’époque, c’est que la même culture qui a fait du consentement explicite sa boussole — au point de le contractualiser jusqu’à l’absurde — se retrouve incapable de tolérer les libertés que ce consentement rend possibles. On négocie tout, on encadre tout, et à la fin c’est l’État qui tranche à la place des intéressés.
Paris a la mémoire courte
La capitale devrait pourtant se souvenir. Après 1870, Mac Mahon installa un gouvernement d’ordre moral pour extirper les mauvaises influences des Lumières et de la Révolution ; le Sacré-Cœur, dressé sur la butte, en reste le vestige expiatoire. Sous Vichy, pour combattre « l’esprit de jouissance » tenu pour responsable de la défaite, on voulut interdire javas, valses et mazurkas — et danser devint un acte de résistance. À chaque fois, la vertu imposée fit long feu. Chassez le libertin, il revient au galop.
La décision du Conseil d’État s’inscrit dans cette généalogie française du puritanisme d’État, celui qui décide pour vous de ce qui est décent. À ceci près qu’il avance désormais sur deux jambes : le vieux réflexe de l’ordre public d’un côté, et de l’autre un moralisme neuf, drapé dans le vocabulaire du soin, qui suspecte la drague, contractualise l’étreinte et transforme le désir en formulaire.
Reste la seule question qui vaille. Qu’il s’agisse, selon les mots de La Voix du X, d’une « séance de domination collective, [d’un] miroir d’une nouvelle répartition des rôles entre les sexes, ou simplement [d’un] terrain de jeu pour adultes consentants lassés des scripts érotiques convenus », entre adultes il n’existe pas de liberté plus intime que celle de disposer de son propre corps — qu’on choisisse de s’exposer, de dominer ou de s’abandonner. La Factory ne racontait pas seulement une soirée parisienne : elle racontait la bataille du désir contre ses tuteurs. Et la mauvaise réponse, à Paris comme ailleurs, c’est toujours le préfet.
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