Doryann Marguet : « La bisexualité est devenue un tabou »

Cible de rumeurs colportées par d’autres acteurs et blacklisté par certaines actrices, Doryann Marguet s’ouvre sur les difficultés rencontrées pour faire carrière dans le X hétéro quand on est bisexuel.

Y aurait-il un petit côté hypocrite dans le X quand on parle de bisexualité ? Rares sont les actrices qui n’ont jamais tourné dans une scène lesbienne. Certaines font même carrière exclusivement en tournant dans des films saphiques et les studios sont généralement disposés à leur offrir un pont d’or pour immortaliser leur première scène hétéro. Personne, ou presque, ne semble avoir de problème avec cela. Une femme qui couche avec des hommes et des femmes sait profiter de tous les plaisirs de la vie sexuelle. Un homme qui en fait de même, en revanche…

Il suffit de jeter un coup d’œil aux différents sites de VOD pour se rendre compte de la différence de traitement. La catégorie bisexualité ne propose habituellement que des films de bisexualité masculine. Quant à la bisexualité féminine, elle se retrouve éparpillée dans différentes catégories, selon la situation : triolisme, orgie… Signe qu’elle est beaucoup mieux acceptée.

Si la perception des rapports entre hommes a beaucoup évolué ces dernières années, tourner ouvertement dans des productions gay et dans de l’hétéro demande du courage. Peter North a toujours nié son passé dans le gay, par exemple. Ainsi, les acteurs qui ne s’en cachent pas, comme Christian XXX ou Titof, sont rares. Doryann Marguet est aujourd’hui le seul acteur en France à assumer ouvertement sa bisexualité ce qui engendre certains aspects très négatifs pour faire carrière dans l’hétéro, qui représente pourtant 90 % de son activité.

Est-ce difficile d’assumer faire du gay quand on tourne dans le porno hétéro ?

Difficile à assumer, pas vraiment. Mais ça induit des problèmes avec certaines personnes qui ont des préjugés et qui ne vont pas vouloir travailler avec moi ou vont colporter des rumeurs pour faire peur aux actrices. Le but étant de me mettre des bâtons dans les roues.

Qu’est-ce qui peut les pousser à faire cela ?

En premier lieu, c’est l’homophobie. Je devrais même parler de la biphobie parce que c’est vraiment ciblé sur le fait que je suis bisexuel. C’est simplement un dégoût du fait de savoir que je couche avec des hommes. La deuxième raison, c’est plus de la jalousie de la part de certains acteurs qui colportent des rumeurs sur mon dos. En fait, ils ont l’impression que je prends leur travail. Que je suis un gay qui fait de l’hétéro pour l’argent et que ça leur fait donc moins de travail.

Des actrices ont-elles déjà refusé de tourner avec vous ?

Une minorité. Après, si je suis au courant, c’est parce que les producteurs me l’ont dit, mais il y a aussi toutes les fois où on n’en a pas parlé… Ça ne m’est arrivé qu’une dizaine de fois depuis un an.

Avant, ne rencontriez-vous pas ce problème ?

C’était différent. En gros, tout a commencé sur une rumeur par un acteur qui est farouchement homophobe. Il a tenté de retourner le cerveau des actrices en leur faisant croire que j’étais malade, que je n’étais pas fiable. Dès qu’il tombait sur une actrice un peu crédule, cette fille ne voulait plus tourner avec moi. Du coup, ça ne fait qu’un an que j’ai commencé à avoir des retombées négatives par rapport à ça.

Pourtant, vous étiez tout aussi ouvert à propos de votre bisexualité ?

Oui, tout à fait.

La seule chose qui a changé, c’est le fait qu’une personne a répandu des rumeurs ?

C’est ça. C’est pour ça qu’aujourd’hui, je ne vais pas forcément dire spontanément que j’ai tourné un film gay récemment. S’il y a une actrice avec nous, je vais rester un peu plus ambigu, sans forcément dire que c’est du gay tant que je ne suis pas sûr de savoir si la fille est ouverte à ça.

Les refus que vous avez essuyés, à chaque fois, c’était en amont ? Aucune fille n’a jamais refusé devant vous ?

Non. Ça a toujours été fait par-derrière. Parce que je pense que les filles n’osent pas trop assumer ce genre de choses. Il y en a même qui étaient assez hypocrites pour me faire croire qu’elles m’aimaient bien et allaient ensuite voir le producteur en pensant que le producteur n’allait pas m’en parler.

Avez-vous l’impression d’avoir une étiquette gay sur les tournages hétéros ?

Pas toujours. Je travaille régulièrement avec des productions qui sont très ouvertes par rapport à ça, donc je ne me sens pas catalogué comme bisexuel. Par contre, quand je suis avec des actrices qui ne veulent pas tourner avec moi mais qu’on se côtoie quand même sur un tournage sans avoir de scène en commun, il y a une ambiance pesante qui est due au fait que je suis bisexuel. Soit les gens savent que l’actrice en question pose problème par rapport à ça et ça devient un sujet tabou, gênant, soit la personne en parle, et en général fait une obsession là-dessus, et ça part très vite autour des maladies sexuellement transmissibles.

Le problème vient-il vraiment des MST ?

C’est sûrement le premier argument quant au fait que les actrices ne veulent pas tourner avec moi. Je suis bisexuel et je fais du porno gay. Certaines disent que je suis plus susceptible d’avoir des IST et d’en transmettre. L’autre argument qui m’est sorti, c’est que ça les dégoûte de me voir dans des films gay et ensuite de tourner ensemble. De même, elles ne veulent pas apparaître sur mon Twitter, pour ne pas associer leur image avec la mienne.

Quand elles disent que vous êtes plus susceptible de transmettre des MST, c’est un argument que vous comprenez ?

Je le comprends dans le sens où il est vrai que la communauté gay, dans son ensemble, est beaucoup plus touchée par les IST que les hétéros. Après, c’est un argument que j’explique très facilement aux personnes qui sont ouvertes d’esprit et disposées à en débattre avec moi. Je tourne uniquement avec capote donc ça évite grandement les transmissions d’IST. Quand je suis malade, c’est impossible de le cacher. Comme je travaille à temps plein dans la pornographie, et que je fais des tests toutes les trois semaines, comme c’est exigé par le milieu, s’il y a un trou, ça se voit tout de suite. En plus de ça, je fais très attention dans ma vie privée par rapport aux partenaires que je choisis. Je vérifie bien que ce ne sont pas des gens qui font n’importe quoi. Évidemment, le risque zéro n’existe pas, mais je pense que je minimise beaucoup plus les risques que certains acteurs hétéros qui pratiquent le libertinage ou qui baisent très souvent sans capote.

Dans les productions gay, les tests sont-ils les mêmes que dans l’hétéro ?

C’est en fonction des productions, il n’y a pas les mêmes exigences. Mais c’est vrai aussi dans l’hétéro, en réalité. Certaines productions ne demandent que le test du VIH, pas forcément un full test. Dans le gay, c’est pareil. Mais comme c’est un peu plus amateur, il y a davantage de productions qui ne me demandent pas toute la panoplie. Moi, par contre, quand je tourne avec un acteur, j’exige un test récent parce que je ne peux pas me permettre de prendre des risques inutiles. Les producteurs le savent. Je milite justement avec les productions françaises pour qu’il y ait un peu plus de responsabilité de la part des producteurs.

Est-ce que la bisexualité est un sujet récurrent sur les tournages auxquels vous participez ?

Pas vraiment récurrent, mais c’est un sujet qui est important. Je suis le seul acteur porno français à assumer ouvertement ma bisexualité. Donc si une actrice l’apprend dans la conversation ou en voyant mon Twitter, on en parle. Bien souvent, elles ont des questions et la plupart le prennent très bien. Il y a pas mal de femmes qui fantasment sur les hommes gay. Le fait de me voir coucher avec d’autres hommes, ça les excite. Du coup, ça ouvre tout un tas de questions de curiosité : comment ça marche ? Comment ça se passe ? Comment est le plaisir avec les mecs ? Avec les filles ?

Est-ce que la bisexualité vous a ouvert des opportunités de tournages ?

Absolument. De grosses opportunités même. C’est comme ça que j’ai rencontré John B. Root. Il cherchait désespérément un acteur bi parce qu’il voulait travailler avec Nikita Bellucci, qui songeait à arrêter le porno. Pour la motiver, il lui a demandé s’il y avait un fantasme qu’elle voulait réaliser. Là-dessus, elle lui a répondu « je veux bien participer à ton film si tu me permets de baiser un mec au gode-ceinture ! » Le problème, c’est qu’il n’avait pas ce genre d’acteur sous la main. Donc il a demandé à Christophe Soret et HPG. Ils ont tous les deux pensé à moi en disant qu’ils connaissaient un acteur ouvert à ce genre de choses. Ce fut ma première apparition dans un film diffusé sur Canal+.

Avez-vous l’impression qu’on accepte un peu mieux la bisexualité masculine à l’écran dans les productions hétéros ?

Je n’ai pas assez de recul pour répondre de manière sûre par rapport à il y a dix ou vingt ans. Avec la place médiatique de l’homosexualité, le Mariage pour tous, j’ai l’impression que ça a permis aux gens de s’ouvrir l’esprit, d’être plus tolérants, et aussi à des personnes qui se cachaient de s’assumer un peu plus. Donc la bisexualité masculine a un petit peu plus de visibilité mais il y a aussi une montée de l’extrémisme qui fait que certaines personnes, qui ne disaient pas grand-chose auparavant, ont moins peur aujourd’hui d’exprimer leurs opinions. Je me suis rendu compte qu’avec la banalisation de l’homosexualité, celle-ci est beaucoup mieux intégrée et acceptée par les gens. À l’inverse, c’est la bisexualité, qui était un peu un phénomène de mode dans les années 1980, qui devient un peu un tabou. J’ai vraiment l’impression que les gens sont ouverts à ça ou alors très fermés. Il n’y a pas de demi-mesure.

Aux USA, deux actrices ont estimé que plus de 75 % des acteurs X étaient en réalité bisexuels. Avez-vous un ressenti similaire en Europe ?

Alors, il y a des acteurs qui ne sont pas ouvertement bisexuels mais qui ont des pratiques qui peuvent être bisexuelles sans qu’elles ne soient forcément assumées. Ils gardent ça pour leur vie privée. Ce que je vois, c’est qu’au niveau officiel, ils ne sont pas caractérisés comme bisexuels. Alors, effectivement, pour une somme d’argent, ils peuvent être hétéro-flexibles, c’est-à-dire avoir des rapports sexuels avec un homme, mais sans être pour autant bisexuels. Aux États-Unis, c’est différent parce que la vision de la bisexualité n’est pas du tout la même qu’en Europe. Elle y est beaucoup mieux acceptée. Beaucoup d’acteurs ont une femme et des enfants, mais vont faire du porno gay et du porno hétéro, sans avoir aucun problème par rapport à leur famille et leurs amis. Ces acteurs-là, on les appelle des gay for pay, c’est-à-dire qu’ils sont hétéros et qu’ils font du porno gay. La différence avec la France, c’est que le porno gay est beaucoup mieux payé que le porno hétéro, c’est ce qui motive ces gens-là à faire un effort par rapport à leur orientation sexuelle personnelle. Pour des films à gros budget, le cachet est environ trois fois plus important dans le gay que dans l’hétéro. En France, le porno gay est très amateur, il y a très peu d’argent. Donc, un hétéro n’a pas vraiment d’intérêt à faire du porno gay. Ça va être plus dur pour lui d’assumer sans pour autant avoir les revenus qui vont compenser ça. Si quelqu’un fait du porno gay et du porno hétéro, c’est un vrai bisexuel qui fait ça pour le plaisir et non pour l’argent.

Pensez-vous que le fait de faire carrière en étant ouvertement bisexuel peut aider les gens à être plus ouvert au niveau de la bisexualité ?

J’en suis convaincu ! Il y a des gens qui me parlent sur les réseaux sociaux et qui m’envoient des messages très touchants pour me remercier de faire ce que je fais, d’assumer ma bisexualité. Ce sont des personnes ayant des problèmes d’identité et qui se sentent mieux et comprennent qu’elles ne sont pas seules en voyant un personnage médiatique parler non pas d’homosexualité et d’hétérosexualité, mais vraiment d’assumer le fait d’être dans les deux cases à la fois. Ça peut les aider de parler de ça, que la bisexualité ne soit pas tabou et qu’on ne rentre pas dans les clichés habituels du genre « si t’es bisexuel, c’est que tu n’as pas encore choisi ta sexualité », ou pire, « si t’es bisexuel, c’est que tu es un gay qui ne s’assume pas ». Ce qui est encore plus frustrant.

Au niveau des rapports avec les autres acteurs, comment ça se passe ? On sait que ça peut rapidement virer à l’humour de vestiaire avec des blagues un peu grivoises.

Oui, tout à fait. Entre mecs, il y a beaucoup de blagues avec des sous-entendus homosexuels. Mais les acteurs savent de toute façon que je suis bi. Donc s’ils font ce genre de blague, c’est du second degré et que je ne vais pas mal le prendre. Quand je les connais bien, je sais que je peux avoir une repartie où je les prends au premier degré et je joue leur jeu ou alors je ne réponds pas. En général, les gens qui font ces blagues sont des personnes qui ne se posent pas de questions par rapport à leur sexualité. Les personnes homophobes ne vont pas me tendre des perches ou faire des sarcasmes. Ou alors, ça ne va pas être pris sous forme d’humour, mais plutôt d’insulte. J’ai déjà tourné avec un mec homophobe et même les personnes autour de moi étaient vexées de la manière dont il parlait. On ne pouvait pas considérer ça comme de l’humour, c’était vraiment blessant. Il n’y a pas vraiment d’ambiguïté par rapport à ce que pense une personne. Si elle est ouverte par rapport à ça, elle va rigoler de manière légère alors qu’une personne qui se sent mal va avoir un humour très grinçant.

Mickael Cock

À propos de Mickael Cock

Michael Cock est journaliste et archiviste : il suit l'actualité et l'évolution de la communauté gay depuis plus de 20 ans. Militant de santé sexuelle, les nombreuses confidences qu'il a recueillies lui permettent de relativiser sur les sexualités. De formation scientifique et théâtrale, il décrypte avec humour et logique l'inconscient sexuel de tous les sujets trop sérieux. Il contribue régulièrement pour Garçon Magazine.