X en Chine : l’Empire de la délation

Fellation/délation : une seule syllabe change et toute une vie bascule. En effet, la Chine interdit et réprime le porno à un degré qui confinerait au ridicule si des vies n’étaient pas en jeu. Car derrière le porno, c’est la peur de perdre le contrôle sur sa population qui affleure. Enquête.

La culture de l’interdit

Construire un Etat policier, c’est d’abord travailler sur les mentalités. Il faut que les citoyens intègrent la culture de l’interdit et dans ce domaine, les Chinois ont des millénaires d’avance, bien avant l’avènement du Parti Communiste (P.C.C) en 1949. Le palais des Empereurs à Pékin n’est-il pas baptisé La Cité Interdite ? Tout un symbole. Alors, à la question pourquoi la Chine interdit le porno, une des réponses est toute simple : car il n’y a aucun besoin de ne pas l’interdire. Ce renversement du mode de pensée peut paraître absurde pour un Occidental, mais c’est ainsi que s’est construite la Chine moderne depuis Mao : interdire d’abord et autoriser, au cas par cas, si nécessaire. Car pour gérer une population de 1,3 milliards d’individus, pas de demi-mesure ou ce serait le bordel au carré. La politique de l’enfant unique en a été trente ans durant la parfaite illustration.

CAC sur le net

Juridiquement, les autorités qualifient de porno tout « contenu obscène perturbant l’ordre social ». Une expression fourre-tout qui peut aussi bien inclure des photos de trous de balle de chats qu’un bukkake japonais. Pour faire appliquer ce bannissement, les autorités ont créé le C.A.C pour Cyberspace Administration of China. Véritable aspirateur à données, le C.A.C, c’est la Gestapo du net chinois qui traque toute publication obscène et ceux qui en seraient à l’origine. En 2005, il débusque Chen Hui, fondateur du plus gros site porno chinois (Qingseluyuetian, mot compte triple) et le condamne à la prison à vie avec neuf autres accusés. A l’origine de la capture de Chen : une dénonciation. Car comme son pendant nazi, le C.A.C use d’une arme très efficace : la délation. Et pour encourager « l’acte de bravoure » qu’est la dénonciation de son voisin, le C.A.C vient juste de doubler la récompense : 600 000 yuan, soit à peu près 75 €. Y a du mieux depuis Vichy et ses tickets de pain…

75 € les 10 piges

Autre illustration, mais plus récente celle-ci, avec l’écrivain connu sous le nom de Tianyi. Ce dernier a pris dix ans et demi de prison le mois dernier pour avoir écrit et diffusé une nouvelle érotique gay écoulée à 7 000 copies digitales. Arrêté à Wuhu, près de Nankin, dans l’Est du Pays, Tianyi a été condamné pour obscénité car il contait l’histoire d’un amour interdit entre un professeur et son élève. Interviewé par la télévision, le chef de la police locale s’est érigé en gardien de la morale pudibonde : « Ce livre était plein de comportements sexuels pervers et déviants, comme de la violence, de l’abus et de l’humiliation. Un contenu intolérable à regarder ».

L’empire branché au porno japs

As usual, l’hypocrisie, voire la schizophrénie, sont totales. Que des milliers de prostituées de toutes les mégapoles chinoises tapinent sur des sites comme The Massage Republic ne semble pas défriser les autorités. En revanche, que le porno maté par les Chinois soit japonais est peut-être ce qui irrite le plus le politburo du tout puissant PCC. En effet, il existe peu de peuples au monde qui se détestent autant que les Chinois et les Japonais. Les seconds ayant largement massacré les premiers au siècle dernier. Toutefois, l’attraction exercée par les films du voisin nippon, premier producteur de porno au monde, fait exploser les vieilles rivalités. Sur les marchés de Shenzen, Guangzhou et d’ailleurs, les DVD japonais piratés s’étalent entre les composants électroniques et les choux Pe-Tsaï. A titre d’exemple, la star nippone Maria Ozawa possède un compte Weibo, le Facebook chinois et il est très populaire. Pourtant, aucune trace de dérapage (et encore moins de pneu) sur son compte. Maria s’illustre en dégustant des ramens et avec toutes sortes de banalités qui ne laissent jamais poindre le fait qu’elle soit une star du porn en Asie. A noter que consulter son profil Weibo depuis l’étranger vous fait passer par une page de chargement intitulée « Sina Visitor System » qui laisse peu de place au doute sur le fait que vous êtes fliqué d’entrée. Heureusement, nous sommes du bon côté de la muraille…

Google dans la ligne de mire

Second ennemi intime de l‘Empire du Milieu : l’Oncle Sam et ses G.A.F.A. Les rouges ont une frousse bleue de Google et le porno est le meilleur prétexte pour censurer le moteur de recherche américain beaucoup trop libertaire à leur goût et surtout, en concurrence frontale avec les moteurs made in China que sont Baidu, Qihoo 360, Shenma et Sogou. Par ailleurs, en 2009, la Chine imposa l’installation d’un logiciel de filtrage du net sur tous les ordinateurs à destination de son marché domestique. Baptisée le « grand pare-feu », cette Grande Muraille 2.0 est depuis, un caillou dans la chaussure du géant de la Silicon Valley qui peine à dépasser les 1% de part de marché en Chine tandis qu’il s’accapare 92,9 % du trafic web mondial. Alors qu’on estime que la moitié de la population a accès au net, ça donne quand même 6 à 7 millions de Chinois connectés aux idées subversives de l’étranger, le plus souvent via un proxy. Un cache-misère dans le fond : les autorités ont les moyens de pister qui bon leur semble.

En résumé, le constat n’est pas très jouasse pour les fapeurs de l’Empire du Milieu. Derrière un simple mouvement de la main se dessinent des enjeux géopolitiques majeurs dont l’internaute n’a probablement rien à branler. C’est bien là le problème…

Dimitri Largo

À propos de Dimitri Largo

Journaliste professionnel depuis 2003. Rédacteur du magazine Hot Video de 2007 à 2014.