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1954 – 1986 : les années qui ont libéré la France

Pierre Des Esseintes

Publié

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Pendant trente ans, entre 1954 et 1986, la France vécut une période ponctuée de combats victorieux contre un ordre moral vieillissant. Liberté sexuelle, contraception, avortement, érotisme, pornographie : des années d’insouciance, mais aussi de conquêtes arrachées de haute lutte, que Marc Lemonier nous raconte dans un album délicieusement vintage. Rencontre.

La Voix du X : Vous présentez cette période comme une « parenthèse enchantée », selon l’expression de Françoise Giroud. Pourtant, aujourd’hui, la pornographie est en accès libre, gratuit et illimitée sur Internet, et le Marquis de Sade est édité dans la Pléiade. Parler de parenthèse enchantée, ce n’est pas un peu nostalgique ?

Marc Lemonier : En effet, cette parenthèse a eu un début et une fin, mais certains de ses effets ont perduré. L’un des aspects marquants de cette période, c’était le progrès constant, et l’insouciance absolue. Tous les désirs exprimés à l’époque étaient satisfaits. La parenthèse s’est refermée avec le début de l’épidémie de SIDA. Mais il y a également des phénomènes beaucoup plus insidieux : d’abord la banalisation, illustrée à la fin du livre par l’émission de Stéphane Collaro et ses playmates à moitié nues, et la virtualité, symbolisée par les débuts du Minitel rose. C’était, d’un côté, la fin des revendications, et de l’autre la fin d’une sexualité ancrée dans le réel. Mon livre s’achève là-dessus. Dans un autre de mes livres, consacré au tabac (Au temps béni de la clope au bec), j’ai décrit cette période comme une adolescence de l’Occident.

Ces révolutions ont été récupérées par le commerce ?

Oui, mais on ne récupère que les choses qui marchent. Le commerce ne s’empare que de choses déjà acquises. Quand le commerce s’en mêle, ça veut dire qu’on est passé au-delà du stade de la revendication.

Qu’est-ce qui vous apparaît comme l’événement le plus important  de toutes ces années?

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La contraception. Il y a un avant et un après. Le reste, ce sont des ajustements. Il faut se souvenir que jusqu’aux années 60, pour un homme et une femme qui faisaient l’amour, les conséquences pouvaient être désastreuses : une grossesse indésirable, un mariage forcé, ou un avortement clandestin. Faire l’amour était un jeu dangereux. La contraception, puis l’avortement, ont complètement transformé la sexualité.

Dans les années 80 est né le politiquement correct. C’est un effet inattendu, et finalement assez pervers de ces révolutions…

Ces révolutions sexuelles ont transformé en opinions majoritaires ce qui était complètement marginal. L’homosexualité est entrée dans le cadre légal, le divorce a été facilité, de même que la sexualité entre adolescents, la pornographie, l’érotisme… La question est de savoir ce que l’on préfère. Il y a autant d’effets bénéfiques que d’effets pervers. Par exemple, selon moi la pédophilie n’est pas un effet pervers. On a dit que la permissivité de cette période a permis des dérives pédophiles. Moi, je crois plutôt que ce sont des pervers qui se sont glissés dans le mouvement pour vivre leurs obsessions. On a vu beaucoup de gourous qui jouaient sur ce phénomène de liberté sexuelle pour vivre leur sexualité et rendre leurs crimes plus discrets !

Vous consacrez un chapitre à la secte des enfants de Dieu. C’est plutôt surprenant. En quoi s’agit-il d’une révolution ?

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A l’époque, ça avait l’apparence d’une révolution. Leur image publique, c’était la sexualité libre. Ils se sont servis de l’amour libre comme image de marque, et comme un hameçon. Les adhérentes se livraient à une sorte de prostitution sacrée. J’ai parlé de ça, car c’était dans l’air du temps. Je me suis mis dans une chronologie. J’ai vécu tous ces événements au jour le jour. On ne savait pas ce que ça allait devenir. A l’époque, on voyait juste des illuminés en chemises transparentes qui chantaient chez Drucker. Dans les sectes A.A., c’était encore plus insidieux, car ces gens s’inscrivaient dans un univers de thérapie psychologique. Ils s’adressaient à des gens fragiles, mais néanmoins assez fortunés !

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Peut-on encore secouer la société aujourd’hui ?

Il faut faire en sorte que les droits acquis soient préservés, pour que la société ne recule pas. On voit que quelques pays veulent remettre en cause le droit à l’avortement. Certains films sont interdits aux mineurs, on se demande pourquoi ! Je parle beaucoup de nudité dans mon livre. Même s’il y a deux millions de naturistes en France, il est de plus en plus difficile d’être à poil. Regardez la censure sur Facebook ! L’expression de la nudité, qui était une sorte d’expression de la liberté, est de plus en plus difficile à vivre. Dans toute l’histoire des civilisations, on n’a jamais été aussi libre sexuellement, à cette période donnée dans quelques pays européens. Je parle d’une liberté sexuelle accessible au plus grand nombre.

Le droit à la GPA pourrait–il être un nouveau combat ?

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Le droit à la  GPA relève du problème de la parentalité, pas de la sexualité récréative. Je ne sors pas de ce domaine-là.

La visibilité des transsexuelles et des transgenres, par exemple, pourrait-elle constituer  une nouvelle révolution ?

A l’époque que je traite, il existait des transgenres, des transsexuelles, mais il n’y a pas eu de personnages emblématiques, ou de revendications spécifiques. La visibilité des trans fait partie des combats qui restent à mener. Mais dans le domaine de la sexualité, la plupart des choses sont acquises.

Pour rester dans la question du genre, on pourrait imaginer que l’homme, dans le futur, se détachera de plus en plus de la nature, et qu’il pourra choisir librement son appartenance au masculin ou au féminin.

Dans mon livre, je ne parle pas des problèmes d’identité sexuelle. Je reste dans le domaine des pratiques. Mais c’est un débat qui peut être tranché facilement, puisqu’il ne concerne que l’état-civil.

Parmi les acquis de cette période, il y a l’idée que chacun peut faire ce que bon lui semble de sa sexualité, sans répression de la part de l’Etat.

Exactement. En donnant des droits aux homosexuels, en facilitant le divorce, en donnant l’accès à la contraception, la sexualité est sortie de la sphère publique… Ça ne regarde plus l’Etat. Avant, il y avait des censeurs pour les livres, des pourfendeurs de la contraception, des flics pour repérer les homos dans les sous-bois. La sexualité est devenue une affaire strictement privée.

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A l’époque, une grande partie de la censure était liée à l’Eglise…

Evidemment. A l’époque dont je parle, certains journaux donnaient la côte catholique des films. La moindre apparition d’un bout de nichon vous mettait immédiatement dans la catégorie la plus vile. Le Pape Paul VI a produit une encyclique interdisant aux françaises d’avoir recours à la loi Neuwirth (loi votée en 1967 autorisant l’usage des contraceptifs, NDLR). Sous l’influence des lobbys catholiques, Pompidou a freiné des quatre fers pour publier les décrets d’application de cette loi. Aujourd’hui, on a changé de censeurs ! Derrière la manif pour tous, par exemple, il y a le désir d’en revenir à une période bien antérieure à la parenthèse que j’évoque !

Qui sont, selon vous, les personnages centraux de cette aventure ?

Il y en a trois : Giscard, Gisèle Halimi et Brigitte Lahaie.

Giscard ?

Oui, même s’il venait de la grande bourgeoisie catholique, il a été le premier président qui ne se sentait plus tenu par cet électorat, ni par cette culture-là. Giscard, par certains côtés, était un libertin. Ce poids de la religion a commencé à disparaître avec lui.

Pour parler d’une autre religion, Houellebecq écrit dans son dernier roman que l’engouement actuel pour l’islam relève d’un désir de revanche des hommes sur les femmes. Vous êtes d’accord avec ça ?

Oui, certainement. Ça me déprime profondément, mais ça fait partie du lot. Les femmes ont été les principales bénéficiaires de toutes ces révolutions. Ce sont elles qui ont le plus à perdre. Une femme qui collectionne les amants est un peu mieux considérée de nos jours. Dans les années soixante, c’était inimaginable ! Comme les sites de rencontre que l’on voit aujourd’hui. Le fait de picorer ainsi, sexuellement, ce n’était même pas envisageable !

Pourriez-vous me raconter une anecdote personnelle liée à cette période ? 

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Chaque année, avec des amis de mon village du Beaujolais, nous organisions un petit voyage pour le weekend du 14 juillet, avec des gens de deux ou trois générations. Cette année là, en 1974, au lieu d’aller en boîte ou de faire une sortie dans un bar, on est allé voir Emmanuelle au cinéma. C’est d’ailleurs la seule fois que j’ai vu Emmanuelle de toute ma vie. Ce fut une révélation. Ce qui était encore interdit et invisible quelques mois plus tôt, était devenu un  spectacle quasiment familial…

Liberté, égalité, sexualité, les révolutions sexuelles en France, Marc Lemonier, éd. La Musardine, 192 p., 22 €.

Pierre Des Esseintes est auteur et journaliste, spécialisé dans les questions de sexualité. De formation philosophique, il est également sexologue. Il a publié, aux éditions La Musardine, Osez la bisexualité, Osez le libertinage et Osez l’infidélité. Il est aussi l’auteur, aux éditions First, de Faire l’amour à un homme et 150 secrets pour rendre un homme fou de plaisir.

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