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Laurent Benaïm : « La sexualité est un champ d’investigation infini »

Pierre Des Esseintes

Publié

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Le photographe Laurent Benaïm, récemment installé en Allemagne, poursuit son exploration artistique de la sexualité humaine, dans une liberté absolue, et dans un style reconnaissable entre tous, grâce au procédé ancien de la gomme bichromatée. L’œuvre de cet artiste hors normes fait l’objet d’un ouvrage chez Taschen, et commence à être reconnue dans les galeries du monde entier. Rencontre.

LVDX : Les éditions Taschen sortent ces jours-ci un magnifique album dédié à ton œuvre photographique. C’est une consécration ?

Laurent Benaïm : Oui ! En tout cas, j’’ai été plus que surpris qu’ils décident de faire un livre sur mes photos. Ils m’ont contacté par mail, en me demandant si j’étais d’accord pour faire un livre avec eux. Je suis tombé de ma chaise !

C’est toi qui as effectué la sélection des images ?

Pas du tout ! Je n’ai eu aucune influence ni sur la maquette, ni sur le choix des images. C’est un travail intéressant, car c’est l’interprétation de mon travail par Dian Hanson [l’éditrice de Taschen]. Il n’y a aucune chronologie, des photos qui ont vingt ans sont mélangées avec des photos prises d’il y a trois ans. En gros, j’ai fourni les images, et ils ont fait un livre avec !

Tu te sens parfois un peu bridé dans ton travail, avec le politiquement correct en vigueur actuellement ?

Non, je n’en tiens pas compte. Ça me rappelle une blague : « ce n’est pas parce qu’on casse la gueule d’une personne avec une pelle que l’on fait du jardinage ! ». Le SM ou les pratiques hors-normes, la domination, ça n’a rien à voir avec des scènes de viol. Si certaines personnes interprètent la photo d’une femme attachée, en posture de soumission, comme quelque chose de dégradant, ils n’ont rien compris.

Pourquoi avoir choisi de t’installer en Allemagne ?

J’avais envie de changer d’air. J’ai fait une liste de pays potentiellement intéressants ou je pouvais bouger, et l’Allemagne est tombée en premier ! Je ne pense pas qu’il y ait en Allemagne plus de modèles ou des gens intéressants qu’en France. En fait, je suis parti de France parce qu’il ne s’y passait rien pour moi. Je n’ai jamais reçu de proposition intéressante en France, que ce soit en termes d’édition, ou d’exposition. Mon travail suscite beaucoup plus d’intérêt en Belgique, en Suisse, en Allemagne, en Angleterre.

Tu ne te sens pas isolé à Leipzig ?

C’est une expérience cognitive passionnante. Je ne parle pas allemand, je n’ai aucun contact avec personne, et ça modifie ma perception des choses. Je ne comprends rien à rien, et c’est vraiment intéressant. Je vis comme un moine ! Sinon, Leipzig est une ville très enrichissante. L’effervescence culturelle y est incroyable. Ce n’est pas une ville bourgeoise, provinciale. C’est très agréable.

Tu arrives à trouver des modèles ?

Pas ici, mais des berlinois viennent me voir. Je ne suis qu’à deux heures de Berlin.

Tu peux nous rappeler en quoi consiste ton procédé photographique ?

Je mélange la gomme arabique avec du bichromate de potassium, une substance sensible à la lumière, et un pigment. Puis, j’étale le mélange au pinceau sur le papier, dont la surface devient photosensible. Je transfère le négatif de la photo sur une feuille d’acétate. Le papier enduit et le négatif sont ensuite pressés l’un contre l’autre et exposés à la lumière. Puis on développe à l’eau, et on applique une deuxième couche, une troisième, une quatrième, pour faire monter les contrastes.

C’est un processus long ?

Disons que ça prend quatre jours, en moyenne.

As-tu fait évoluer cette technique photographique ?

Oui, énormément ! Je travaille en ce moment sur du multicouches très noir, avec de très forts contrastes. Mais la technique de base ne change pas, c’est toujours de la gomme bichromatée.

Tu as choisi ce procédé pour atténuer le côté très cru de tes photos ?

Pas vraiment. Mais ce qui est intéressant avec la gomme arabique, c’est qu’elle théâtralise beaucoup l’image. Je ne l’utilise pas pour atténuer l’intensité pornographique de mes photos, mais au contraire pour en rajouter, pour donner davantage de puissance à la photo. Je ne veux rien édulcorer.

C’est aussi pour donner un côté intemporel ?

Oui, absolument. Mais parfois, je m’amuse à ajouter des choses très contemporaines à l’image, pour donner un côté anachronique. En tout cas, je ne veux pas faire de fausses vieilles photos. Ça ne m’intéresse pas du tout !

Tu considères ton œuvre comme un catalogue de différentes pratiques sexuelles ?

Moi, ce qui m’intéresse, c’est de faire passer une émotion. Je veux que ce soit drôle, pervers, excitant. Et surtout, travailler sur la sexualité, qui est une source d’énergie fabuleuse. C’est cette énergie qui m’intéresse, plus que les pratiques en elles-mêmes !

A propos de pratiques sexuelles, tu as l’impression d’aller vers une sorte de surenchère ?

Non, ce sont les gens qui m’apportent leur univers. Je ne me dis pas : « tiens, je n’ai pas encore abordé telle ou telle pratique extrême », c’est vraiment le hasard. Par exemple, je n’ai pas tellement de gays dans mes photos. Ce n’est pas parce que je n’en ai pas envie, mais simplement parce que je n’ai pas rencontré beaucoup de gays prêts à travailler avec moi. Ce qui me plaît, c’est de rencontrer des gens qui me parlent de leur vie. Je leur fais des propositions de scénarios, ils m’en font d’autres. C’est une collaboration. Parfois j’ai une idée, et je la propose à certaines personnes, parce que je sais qu’elle s’intégrerait à leur univers.  Mais ça n’a pas forcément de rapport avec mes fantasmes perso.

Tu cherches toujours des profils atypiques pour tes photos ?

Pas forcément. C’est une question de rencontre, d’entente, et d’énergie. J’ai besoin d’aimer les personnes que je photographie. Des actrices porno qui me demandent 300 euros, ça ne m’intéresse pas. Je cherche des gens qui veulent avoir du plaisir à poser pour moi.

Les gens te contactent ou tu fais des recherches de modèles ?

Je ne fais plus de recherches. Les gens viennent à moi, souvent à travers d’autres personnes. C’est un petit réseau.

Tu commences à être reconnu, à l’international ?

Oui. Là, je reviens tout juste de Kiev. Ça s’est passé comme dans un rêve ! J’ai reçu un accueil extraordinaire. Dans ce pays très conservateur, j’ai rencontré des gens qui veulent ouvrir le pays à la culture. En France, je n’ai jamais rien fait de très intéressant, au niveau diffusion. C’est pour ça que je suis parti.

Tu diriges tes modèles, ou tu les laisses faire ce qu’ils veulent ?

De plus en plus, je prépare mes scènes. Mais il m’arrive parfois d’être en immersion au milieu des gens, et de capter des moments. J’aime bien écrire un petit scénario, dessiner mes scènes à l’avance. Je prépare un shooting pour le mois de septembre qui sera très construit : j’aurai une ensemblière, des assistants… Je travaille moins à l’instinct.

Il te reste des choses à apprendre sur la sexualité humaine ?

Évidemment ! La sexualité est un champ d’investigation infini. Mais je ne me vois pas comme un documentariste, ou un ethnologue. Je ne travaille qu’avec des gens qui me plaisent. Un ethnologue qui va étudier une tribu ne se souciera pas de savoir si les gens sont des connards ! Si je tombe sur des gens dont les pratiques m’intéressent, mais qui ne vont pas me correspondre humainement, je ne vais pas travailler avec eux.

Tu t’es déjà dit que certaines personnes allaient trop loin dans leurs pratiques ?

J’ai déjà refusé des shootings ou les gens n’étaient pas consentants. Je me suis retrouvé dans des situations ou je ressentais vraiment une dissonance dans le comportement des participants. J’ai déjà vu des filles lobotomisées par de sales mecs manipulateurs. Ce n’est pas parce qu’on a une sexualité d’apparence très libre que l’on est forcément bienveillant.

Parmi toutes les pratiques que tu as fixé sur pellicule, lesquelles t’ont le plus surpris ?

Il y a vingt, quand un mec m’a dit, pour la première fois : « je vais fister ma copine », j’ai fait « waouh, ça va être terrible ! » Je n’avais jamais vu ça ! Aujourd’hui, pour moi, c’est presque du quotidien (rires) ! Quelle que soit la pratique sexuelle, ce qui est intéressant, c’est la première fois qu’on la vit !

Tu as toujours la même émotion quand tu photographies les gens ?

Quand la pratique est complètement étrangère à ma sexualité, je jubile grâce au cadrage, à la lumière, aux gens qui s’éclatent devant moi. En général, je ne suis pas excité par ce que je photographie. J’essaie juste de tirer le meilleur de ce que les gens me donnent. Et je ne suis jamais blasé.

Tu arrives à être encore surpris par tes modèles ?

Oui, ça m’arrive. La dernière fois, c’était un garçon avec un collier de barbe, très poilu. Je me suis rendu compte qu’il avait une chatte. C’était un transsexuel. Une personne charmante, qui assume sa sexualité, dans la bienveillance, sans militantisme ni agressivité, comme cela arrive trop souvent. C’est tout ce que j’aime.

Ton prochain shooting, ce sera quoi ?

Mon plus gros projet, c’est un shooting à Bordeaux, en septembre, sur le thème de l’asile de fous. J’ai hâte !

Dian Hanson, Laurent Benaïm, éd. Taschen, 21,5 x 30 cm, 216 pages, 40 €.

www.laurentbenaim.fr

Pierre Des Esseintes est auteur et journaliste, spécialisé dans les questions de sexualité. De formation philosophique, il est également sexologue. Il a publié, aux éditions La Musardine, Osez la bisexualité, Osez le libertinage et Osez l’infidélité. Il est aussi l’auteur, aux éditions First, de Faire l’amour à un homme et 150 secrets pour rendre un homme fou de plaisir.

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