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Kink sans défense

Dimitri Largo

Publié

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En vendant l’Armurerie de San Francisco : Kink a perdu plus qu’un lieu, il a aussi perdu une partie de son âme. En contrepartie, son boss Pete Acworth se consolera avec 65 millions de dollars. Sera-ce suffisant pour compenser la fuite de dizaine de milliers d’abonnés et la baisse de 50 % de son chiffre d’affaire ?

Et dire que ça allait passer inaperçu… La légendaire Armory de San Francisco, monument historique de la ville remontant à 1912 n’arborera plus jamais les drapeaux avec le nom Kink inscrit en lettres gothiques sur ses tours. Ça fait quelque chose. Le studio Kink s’est donc délesté de son légendaire Donjon, victime de la folie immobilière qui s’est emparée de San Francisco et de sa baie. Avec le pognon qui se déverse de la Silicon Valley à deux pas, la gentrification du quartier de Mission district a eu raison de ce pan complet de l’histoire du porno, acheté 14,5 millions de dollars par le studio BDSM en 2006.

Un symbole de puissance, mais aussi un foyer

Presque 15 briques, ça fait un paquet pour un château qui en compte des millions, des briques, mais à cette époque, Kink était en plein boom et cherchait un lieu à la mesure de sa démesure. Il fut tout trouvé avec cet ancien arsenal de la Garde Nationale d’une surface de presque un hectare, laissé à l’abandon et aux skateurs durant 30 ans. En plein cœur de la capitale LGBT américaine, Kink avait aussi trouvé la ville idéale, celle qui collait à l’esprit du studio. L’actrice Lotus Lain se souvient : « Ce bâtiment en imposait vraiment ! Il avait l’air si menaçant avec l’air frais de la baie qui vous pique le visage. Et pourtant, une fois à l’intérieur de ces grands murs sombres, il régnait une vraie chaleur humaine, comme dans une communauté, voire une famille. L’armurerie a servi de lieu de rendez-vous pour tous les performers des communautés marginalisées : les performers queer et gais, transgenre, d’un soir, les maîtres et leurs soumis. Les gens bizarres, les étranges… Tous considéraient l’armurerie comme leur maison ». Dans la convention qu’il a signé avec la municipalité de San Francisco en 2006, le propriétaire de Kink, Peter Acworth, s’est engagé à restaurer le bâtiment séculier, inscrit aux Monuments Nationaux, moyennant quoi personne ne venait l’emmerder car il y tournait du porno SM. « Peter Acworth fut un grand gardien pour cette demeure s’est félicité Michael Buhler qui dirige un groupe de préservation pour l’héritage historique de San Francisco, SF Heritage. Il a pris ce morceau d’histoire qui était un éléphant blanc insolvable depuis des décennies et l’a transformé en un endroit très branché sur le marché de l’immobilier ». En effet, à côté du studio de production qui s’organisait autour de la chambre verte, la fameuse Green Room, Kink a surtout aménagé les 40 000 m2 marbre blanc au sol en salle de concert et d’expo, tapissant les murs d’œuvres d’art contemporain tournant autour du fétichisme BDSM. « Vous pouviez devenir amis avec des performers de niche que vous n’aviez aucune chance de croiser ailleurs, partager un breakfast, une soirée dans la Green Room » conclut nostalgique Lotus Lain.

Des trous dans la muraille

Que s’est-il passé alors ? La crise est passée par là, mais les pertes ont surtout été compensées par la formidable opération immobilière réalisée par Acworth sur l’Armory l’année dernière. Une vente à 65 millions de dollars, ça représente plus de 4 fois le prix d’achat et nonobstant les nombreux travaux qu’il a dû entreprendre durant 10 ans, la plus value est impossible à refuser dans le contexte actuel. Car ce dernier n’est pas bon pour Kink. Entre 2013 et 2016, le San Francisco Chronicles nous apprend que les sites sous la bannière de Kink ont perdu 20 000 abonnés mensuels, passant de 50 à 30 000, tandis que les revenus étaient impactés de 50 %. Dans le même temps, les réalisateurs ont vu leurs cachets se réduire de moitié à mesure que les directeurs de production se succédaient. Le réalisateur et performer Matt Williams témoigne : « Orlando est parti en premier, puis moi, puis Donna, ensuite Tomcat et Marty. Tous en moins d’un an. Au bout de deux ans et demi, il n’y avait plus personne. C’est la version courte de la chute d’une superpuissance porno ». Le constat est cinglant mais désormais, oui, Kink a réduit la voilure et se contente de louer. Du côté des performers, on déplore aussi la fin d’une époque. « C’est différent et pareil à la fois. Les super réalisateurs sont toujours super, mais on ne voit plus autant de membres de l’équipe qu’avant, comme les maquilleurs, les gens chargées des garde-robes, ceux des bureaux. Maintenant, sur le set, les équipes sont au strict minimum. Je pense qu ce qu’on a vécu dans cet immeuble nous manque tous » témoigne une actrice sous anonymat. Pour une autre, ce n’est carrément plus pareil : « on n’a juste plus les mêmes vibes que lorsque nous étions tous ensemble dans le même espace et que nous partagions la green room ».

Du côté du crew, il y a moins de nostalgie, sans doute car les survivants de l’époque récente ont morflé. « On n’a pas besoin d’un immeuble branché pour sortir le porno le plus diversifié et éthique qui soit témoigne un membre de l’équipe de prod. Tout ce qui a changé, c’est l’endroit. La camaraderie, le professionnalisme et les performances sont toujours là ». Si l’esprit y est, il n’y a pas de raison d’en douter. Des réalisateurs comme Five Stars officient toujours et d’après les retours, le studio n’a rien perdu de son organisation.

Journaliste professionnel depuis 2003. Rédacteur du magazine Hot Video de 2007 à 2014.

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