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Pornhub : haro sur la vie privée

Dimitri Largo

Publié

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A partir de juillet, le Royaume-Uni imposera un contrôle sur l’âge de ceux qui se connectent à des sites pour adultes. Problème : le système qui contrôle, le bien nommé Age ID System est géré par Mindgeek, la maison-mère de Pornhub, entraînant un possible conflit d’intérêts. Et de votre côté, voudriez-vous leur confier vos infos les plus privées ?    

Comme je l’avais écrit dans un précédent article sur la situation du porn au Royaume-Uni, les Anglais sont confrontés à une situation sociale préoccupante. Le nombre de filles-mères explose, le lien social se délite dans sa jeunesse. Pour tenter de redresser la barre, les autorités ont voté une batterie de mesures dont la plus emblématique porte sur un contrôle de l’âge de ceux qui se connectent à des sites porno depuis le territoire d’Albion. Charge à l’internaute de fournir une pièce d’identité, une carte de crédit valide ou un permis de conduire pour justifier de son âge auprès du site sur lequel il se connecte. Le système sera opérationnel au 15 juillet et c’est la British Board of Film Classification (BBFC) qui s’assurera que les sites de porn marchent au pas. Ceux qui refusent de se plier seront purement et simplement bannis. Des amendes sont aussi prévues pour les réseaux et les moteurs de recherche qui renvoient vers des sites sans ce disclaimer 2.0.  

Mindgeek is watching you

Le site Privacy News Online nous apprend que le gouvernement britannique a choisi l’outil créé par la société canadienne Mindgeek pour appliquer dans les faits ce contrôle : l’AgeID. En effet, il ne faut guère fouiner plus de quelques secondes pour savoir qui se cache derrière MG Licensing Europe S.a.r.l, la société qui édite le fameux logiciel. Mindgeek, pour ceux qui n’auraient pas suivi, c’est un peu mon Antechrist. Holding propriétaire de Pornhub, Youporn, Redtube, Brazzers, Playboy, Digital Playground et autres antiques studios devenus des skins, des CMS (ou coquilles vides pour les non geek), Mindgeek et ses dirigeants se sont comportés avec le porn comme Attila en Europe centrale, appliquant une politique de la terre brûlée au tournant des années 2010 : le contenu des studios ciblés était bombardé gratos sur leurs tubes avant qu’ils ne bectent ce qui restaient de la dépouille à moindre frais.

Voilà pour l’histoire. Mais aujourd’hui, quel est l’intérêt pour Mindgeek de fournir aux autorités anglaises un système qui va perturber les connections aux sites de cul, y compris les siens ? Primo, il récupère un gros marché, une commande de l’état pour un système qui est imposé à tout le monde, y compris ses concurrents. Deuxio, il récupère les données des utilisateurs. Là, c’est jackpot. Que va faire Mindgeek de cette masse d’informations ? Les vendre bien sûr. Et si législateur prétend veiller, on est en droit d’avoir des doutes au regard du scandale Cambridge Analytica qui a éclaboussé Facebook.

En outre, les autorités ont reconnu que par manque de moyens, leur contrôle s’exercerait en priorité sur les plus gros sites, ceux avec les plus gros flux de trafic. Les petits sites de niches avec du contenu extrême passeront donc entre les mailles du filet et risquent de se révéler attractifs pour tous les ados qui surfent en loosedé.  

Chimère et Belerophon

Le plus consternant est que dans le même temps, Mindgeek propose une solution pour contourner le système de vérification en utilisant un système maison : le VPN Hub. Le VPN, c’est un réseau privé virtuel qui permet une connexion directe entre les ordinateurs distants (type réseau intranet d’entreprise) et de surfer dans l’anonymat, où que l’on soit. Ainsi, armés du VPN Hub sur leur laptop ou leur smartphone, les internautes peuvent se connecter à Pornhub et à la galaxie des sites de Mindgeek depuis des pays où le porno est interdit comme en Chine ou en Inde. Evidemment, ce système fonctionne également sur le territoire anglais.

Sont-ils futés ! A l’instar de ces compagnies qui créent des antivirus et qui sont fortement soupçonnées d’avoir d’abord créé le mal pour ensuite offrir le remède, Mindgeek offre aux Anglais l’opportunité de surfer incognito et de contourner son AgeID. Chez le concepteur d’antivirus McAffee, John Fokker, Responsable des cyber investigations, pointe la surenchère qui se prépare dans la recherche d’anonymat : « un internet censuré va pousser les utilisateurs à contourner les contrôles ». Le VPN Hub sera-t-il largement utilisé dès juillet ? Mystère et boule de gomme, mais dans tous les cas de figure, Mindgeek en sort gagnant.

Tumblr pour cible

Il ne faut pas se leurrer : Alphabet, Amazon, Facebook, Apple, Netflix et autres ne jouent pas le jeu de la concurrence. Le Gafa du porn qu’est Mindgeek ne cherche que la position hégémonique, le contrôle horizontal et vertical. Quand il ne peut racheter une licorne ou une entreprise qui marche, il tente de la détruire et la détruit parfois d’abord, pour mieux l’acheter ensuite. D’ailleurs, le dernier joyau sur lequel lorgne le Léviathan de Montréal est Tumblr. En déliquescence depuis que son propriétaire, le puissant opérateur de télécoms Verizon, a décidé d’y interdire le porno, le réseau Tumblr est à vendre et intéresse très fortement la maison mère de Pornhub. Elle aurait l’idée d’y ré-autoriser le contenu porno et d’ainsi capter datas et trafic par trillions. Acheté pour plus d’un milliard de dollars par Yahoo en 2013 avant que ce dernier ne soit avalé par Verizon, Tumblr ne vaut plus aujourd’hui que la moitié de sa valeur de l’époque. Ça fait quand même un billet de 500 millions à sortir. Pas de quoi indisposer le Majin Boo du porn mondial qui continue d’avaler ses proies.

Derrière tout ça, le but final reste le placement de produits. Beaucoup s’en fichent d’être la cible de pubs, moi le premier. Beaucoup se disent qu’ils ne sont, de toute façon, pas assez important pour que leurs données intéressent qui que ce soit, moi le premier. Beaucoup se disent aussi qu’ils n’ont rien à cacher. Moi, pas tout à fait le premier. Certes, mais quelque part dans un gros entrepôt réfrigéré (plus joli d’appeler ça : cloud), de préférence à l’autre bout du monde, une suite de milliards de 0 et de 1 code un nom, une adresse, une photo, un job, un IBAN, le nom de jeune fille d’une mère, la couleur favorite d’un pantalon en velours côtelé, un goût supposé pour les hommes habillés en femme, un historique de clics avec, une fois, pour voir, des dromadaires qui s’enculent. Ce nom, c’est le vôtre, le mien, celui du voisin. Qui sait ce que des individus mal intentionnés pourraient en faire ? Qui sait si un jour ces informations ne seront pas divulguées ou utilisées comme des moyens de pression ?

Êtes-vous bien sûr que cette question n’a absolument aucune espèce d’importance ?

Journaliste professionnel depuis 2003. Rédacteur du magazine Hot Video de 2007 à 2014.

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