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Deniece Waidhofer attaque ThotHub, Chaturbate et BangBros sur le banc des accusés

Clint B

Publié

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« L’avenir est-il un long passé ? » s’interrogeait Manau au siècle dernier. Alors que le modèle OnlyFans s’installe durablement dans le paysage la luxure numérique, de vieux démons ressurgissent des tréfonds du web pour semer le chaos. Les pirates sont de retour, avec les mêmes desseins, les mêmes méthodes, les mêmes arguments bouffis de mauvaise foi. Ainsi ThotHub est à OnlyFans ce que Youporn, XVideos et Pornhub étaient au porno de studio voilà bientôt 15 ans : un siphon infernal, aspirant toute la production du business pour la redistribuer gratuitement sur ses canaux, en faisant la culbute grâce au trafic généré. Sauf que cette fois-ci, tout ne s’est pas passé comme prévu. Attaqué en justice par Deniece “Niece” Waidhofer, cosplayeuse et modèle lingerie monétisant ses charmes chez le nouveau Uber du X, le « hub des trainées » (la traduction littérale de « thot hub », excusez-nous) a baissé le rideau deux jours plus tard, ce mercredi 5 août au soir. Victoire anecdotique ou changement de paradigme, une chose est sûre ; cette nouvelle guerre du piratage ne fait que commencer…

ThotHub.tv relevait d’une démarche simple : chasser la e-girl. Parodiant Twitch.tv, dont il reprend pour partie la charte graphique, le site avait un but assumé, diffuser autant que possible tous les contenus payants érotiques et pornographiques des e-girls, ou e-thots (les termes étant synonymes dans le jargon incel des geeks frustrés), ces « trainées numériques » et gameuses opportunistes usant de la célèbre plateforme de streaming vidéoludique comme tremplin promotionnel pour leur matériel à branlette ; un archétype personnifié par Belle Delphine, la « gamer-girl » controversée qui vendit à prix d’or l’eau de son bain. Le succès aidant, le concept s’est élargi. Très vite, ThotHub est devenu le relai clandestin de toutes les productions tarifées des modèles indépendantes du net : streameuses, youtubeuses, cosplayeuses, mais aussi mannequins et actrices porno. Bien planquée derrière la sempiternelle excuse du statut d’hébergeur, l’île aux pirates se pensait à l’abri des poursuites. C’était sans compter sur Deniece “Niece” Waidhofer, une modèle texane vivant de cosplays érotiques et de photos de lingerie, qui a dégainé l’artillerie lourde.

La page d’accueil de ThotHub

 

Le 3 août, l’Américaine dépose, par l’intermédiaire de son avocat, une plainte circonstanciée à l’encontre de Thothub et de ses partenaires devant la Cour Centrale de Californie ; soit un dossier à charge de 91 pages ! D’abord, elle y fait évidemment valoir le préjudice financier subi. Le partage à titre gracieux de ses productions payantes sur le site incriminé constitue un manque à gagner certain pour son business. Mais, bien consciente du statut juridique protecteur dont jouit ThotHub, Deniece s’applique à souligner le caractère sciemment malveillant de l’entreprise : « sa raison d’être est de voler ce contenu exclusif et soumis à souscription depuis les sites agréés et de le distribuer illégalement à ses millions d’associés. » D’ailleurs, elle ne manque pas de dénoncer la réthorique détestable du site « qui la décrit à des millions de spectateurs comme un objet sexuel déshumanisé n’ayant aucun pouvoir ou contrôle sur son corps et son travail, sur la façon dont de son corps et son travail sont utilisés et par qui », épinglant dans la foulée le terme de « thot ».

Ce profond mépris, l’accusé ne s’en est jamais réellement caché, se définissant lui-même comme « l’adresse des photos de nu gratuites siphonnées aux modèles les plus chaudes d’OnlyFans et Patreon. » Pour faire bonne mesure, l’agrégateur promettait même l’anonymat à tous ses généreux contributeurs, sur sa page de soumission : « Toutes les images traversent un processus automatique de suppression des données. Toutes les données GEO, Exif et tous les noms de fichiers sont supprimés/renommés. Aucune image ne pourra être attribuée au responsable de la fuite. » On dépasse ici largement les prérogatives de l’hébergeur neutre et impartial. De là à y voir une association de malfaiteurs, il n’y a qu’un pas, que franchit allègrement la très déterminée Niece Waidhofer.

Aussi, la modèle lésée étend ses accusations aux partenaires commerciaux du portail ThotHub, à savoir ceux qui achetaient la providentielle publicité du site, diffusée à quelques 20 millions de visiteurs chaque mois. Et c’est donc par un heureux hasard qu’on retrouve BangBros et Chaturbate sur le banc des accusés, à qui l’on reproche d’avoir grassement financé le piratage des indépendants du secteur opéré par ThotHub, ainsi que Cloudflare, propriétaire des serveurs hébergeant ThotHub qui, selon Niece Waidhofer, ne pouvait ignorer l’activité illicite qui avait cours sur son réseau. À leur sujet, la plaignante invoque carrément RICO, non pas le sympathique acteur porno, mais le Racketeer Influenced and Corrupt Organizations Act, la loi fédérale qui engage la responsabilité des associés directs et indirects de toute organisation criminelle.

Devant l’accumulation des charges et la perspective d’un séjour en cabane toujours plus long en compagnie de ce qui se fait de mieux en matière de trafiquant d’armes, de drogues et d’êtres humains, le fier opérateur de la plateforme pirate, un certain « Captain Thotcakes » (ça ne s’invente pas), n’a pas fanfaronné longtemps. Alors qu’il se vantait de gérer plus de 200 requêtes de copyright par semaine, de disposer d’une équipe entière dédiée à cette tâche, en contact avec des avocats du monde entier, et de n’avoir reçu en définitive aucune demande légitime de la plaignante, sinon un bref message, le capitaine de bateau-lavoir plie les gaules fissa. Deux jours après la plainte, le site cesse toute activité, ne relayant qu’une élégante infographie du système solaire en guise de page d’accueil. Parallèlement, l’affaire trouve un écho médiatique, à la faveur d’un article publié dans Vice. C’en est trop. Le jour suivant, le site est hors ligne.

Du côté des partenaires commerciaux et potentiels complices, chacun botte en touche. Ni Chaturbate, ni BangBros ne seraient responsables des canaux sur lesquels est diffusée leur réclame, cette charge étant déléguée à « une entreprise tierce » spécialisée dans la redirection de trafic. Les représentants de BangBros, évidemment scandalisés par de telles révélations, affirment même avoir pris contact avec leur réseau publicitaire pour placer le site, dorénavant offline, sur une liste d’exclusion. Ouf !

C’est oublier que BangBros est une filiale de WGCZ s.r.o., la holding propriétaire de XVideos, pour qui le porno piraté n’a jamais été un cas de conscience. C’est oublier aussi que pour les sites porno gratuits comme XVideos, le clic est le nerf de la guerre, et le trafic n’a pas d’odeur. De ce point de vue, la plateforme pirate d’aujourd’hui n’est rien d’autre que le partenaire commercial de demain, un collègue en attente de régulation. C’est oublier enfin que les réseaux publicitaires de BangBros et Chaturbate, respectivement Traffic Factory et Multi Media LLC, ne sont pas à proprement parler de lointaines entreprises tierces, mais bien plus sûrement des succursales parentes complètement intégrées à leurs groupes. À vrai dire, la gestion de trafic est le cœur économique de ces empires numériques du porno gratuit, dont les plateformes de streaming (Chaturbate, Xvideos) et les studios (BangBros) ne sont finalement que les vitrines. De quoi mettre à mal l’argument du « on ne pouvait pas savoir »…

Traffic Factory, la régie pub maison de WGCZ. Du « high quality traffic » garanti sur facture…

Toujours est-il que les accusations à leur encontre ont peu de chances d’aboutir. D’après Jason Tucker, spécialiste de la propriété intellectuelle dans l’industrie pornographique interrogé par XBiz, le recours à RICO à été théorisé de longue date par les studios, dans l’espoir de prévenir le piratage ; sans grand succès. Il serait en réalité très difficile d’engager la responsabilité d’un hébergeur quant au contenu que les visiteurs de son site partagent. Pour ce qui est alors d’impliquer les affiliés profitant indirectement de cette situation, n’en parlons même pas. Ainsi, la charge de Deniece Waidhofer ne serait donc qu’un grand coup de bluff ?

Pas exactement. L’initiative est déjà une victoire en soi, peu importe le résultat du procès. Non seulement les productions de la plaignante ne sont plus disponibles sur ThotHub, mais le site lui-même a mis la clé sous la porte à peine 48 heures après le dépôt de plainte. Un précédent qui devrait inciter toutes les modèles indépendantes à attaquer en justice les plateformes tirant profit de leurs vidéos illégalement partagées. Qui plus est, l’attention médiatique portée à l’affaire témoigne vraisemblablement d’un intérêt grandissant de la société pour les réalités du X-business, quand 15 ans plus tôt, personne ne s’est inquiété de voir les grands studios porno dépecés par la concurrence pirate. Plus grande considération des sex workers ou respect accru accordé à l’entreprise individuelle devant la production pornographique classique, nul ne le sait. Il n’empêche que le retentissement de l’affaire a pesé de tout son poids dans la disparition express de ThotHub.

Plus encore, cette procédure judiciaire fait la lumière sur l’écosystème financier opaque des sites de cul clandestins qui siphonnent les pornographes. En apparence autonomes, ces soudards sont en réalité soutenus par les régies publicitaires des géants du trafic adulte, comme WGCZ s.r.o. ou Multi Media LLC, qui de fait continuent d’appauvrir le business « à l’insu de leur plein gré. » Maintenant que Deniece Waidhofer leur a mis le pif dans leur crotte, on est en droit d’attendre quelques changements dans leur politique d’affiliation douteuse voire, pourquoi pas, une toute nouvelle jurisprudence permettant de frapper les pirates directement au porte-feuille.

Quoi qu’il en soit, la bataille est loin d’être terminée. Avec l’afflux récent de candidats à l’auto-entrepreneuriat pornographique, les cas de modèles lésés et dépossédés vont très certainement se multiplier. À voir si la justice saura protéger comme il se doit toutes les victimes…

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.

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