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« Truly Naked » : quand le cinéma post-#MeToo rejoue le procès du porno de manière idiote
Le premier long-métrage de Muriel d’Ansembourg, sorti en salles cette semaine avec une interdiction aux moins de 16 ans, raconte l’histoire d’un ado qui filme les tournages X de son père. La critique a adoré. Regardons-le d’un peu plus près.
Le pitch qui fait mouche
Alec, adolescent anglais, vit seul avec son père Dylan alias « Wade Savage » sur les tournages. Un père acteur et producteur porno amateur qui a transformé son fils mineur en cameraman, accessoiriste et monteur. Au lycée, Alec tombe amoureux de Nina, avec qui il doit, hasard scénaristique très commode, préparer un exposé sur l’addiction au porno en ligne. Le choc de deux imaginaires sexuels : celui fabriqué sur les tournages paternels, et celui qui se construit, balbutiant, dans les premiers émois adolescents.
Présenté à la Berlinale et salué par Le Monde, Trois Couleurs, Culturopoing et une bonne partie de la critique française, Truly Naked a tout du film consensuel de la saison : bien filmé, bien joué, bien intentionné. Le Dauphiné Libéré le qualifie de « radical ». Culturopoing y voit un « teen-movie en pleine cure de réhabilitation ». Et tout le monde s’accorde à dire qu’il arrive « post-#MeToo, sous un angle politique, avec toute la prudence requise ».
Prudent, vraiment ?
L’angle mort du film (et de sa réception)
Soyons clairs sur ce que le film montre, parce que c’est important. Un père qui instrumentalise son fils mineur dans une activité strictement réservée aux adultes. Des tournages amateurs où une actrice doit se battre pendant toute une scène pour obtenir un minimum de considération humaine. Un ado confronté à des conditions de production douteuses, sans cadre, sans régulation, sans rien.
Rien de tout cela n’est défendable. Et ce n’est pas défendu. C’est illégal.
Faire tourner un mineur sur un plateau X, c’est un délit. Le faire tourner clandestinement, depuis le salon familial, sans contrat, sans déclaration, sans visite médicale, sans rien du cadre professionnel auquel sont soumis les vrais tournages, c’est plusieurs délits empilés. Dans n’importe quel autre secteur : bâtiment, restauration, cinéma grand public , un film sur un patron qui ferait bosser son gamin de 16 ans au black dans des conditions limites serait présenté comme un film sur l’exploitation et le travail illégal. Pas comme un film « sur le secteur ».
Mais voilà : parce qu’on parle de pornographie, le glissement s’opère presque naturellement dans toute la couverture presse du film. Truly Naked, film « sur la pornographie ». Film qui « dénonce » l’industrie. Film qui questionne « les mécanismes » d’un secteur entier à partir du cas d’un père dysfonctionnel qui filme en amateur depuis chez lui.
C’est exactement le procédé qui pose problème. Et ce procédé, il a un nom.
De l’abus particulier à la généralisation
La réalisatrice le reconnaît elle-même, dans une phrase qui aurait dû faire tiquer les journalistes : « Comme je ne suis pas quelqu’un qui regarde régulièrement du porno, j’ai été surprise… » Dont acte. Muriel d’Ansembourg a construit son film à partir d’une image, un ado tenant une caméra sur un tournage, et n’a pas cherché à distinguer ce qu’elle filmait d’une industrie qu’elle ne fréquente pas.
Résultat : un père abuseur, un mineur exploité, un tournage illégal sont donnés à voir comme représentatifs de toute la production adulte. Et la critique suit : parfois avec enthousiasme. Le Bleu du Miroir écrit que le film « [dénonce] les dangers d’une industrie que l’on ne questionne plus ». Questionner quoi, au juste ? Le fait qu’un adulte ne devrait pas transformer son fils en technicien X ? On est d’accord. Mais ça, ce n’est pas un problème d’industrie. C’est un problème pénal.
La couverture la plus honnête, c’est finalement celle d’Avoir-à-Lire, qui finit par lâcher le morceau : « Truly Naked est donc moins un film sur la pornographie que sur les relations empreintes de maltraitance entre un père et son fils. » Exactement. Mais alors pourquoi toute la promo et la moitié de la critique continuent-elles à le vendre comme une charge contre le secteur ?
Parce que c’est vendeur, évidemment. Et parce que ça s’inscrit dans un agenda politique précis.
Le contexte : l’offensive abolitionniste
Truly Naked arrive en salles au moment exact où l’offensive contre le porno est à son apogée. Les associations comme Osez le féminisme, qui militent ouvertement pour une interdiction de la pornographie (et pas seulement pour sa régulation), saluent chaque œuvre culturelle qui va dans leur sens. Le vocabulaire employé est révélateur : on parle d’« industrie pornocriminelle », de « pornocrates », d’« érotisation de la violence ».
Et là, il faut distinguer. Deux choses très différentes sont en train d’être mélangées dans le débat public :
Premier débat, légitime : comment empêcher qu’un enfant de 11 ans tombe sur du contenu adulte en naviguant sur son téléphone ? Question sérieuse, qui mérite des réponses sérieuses (vérification d’âge, éducation, responsabilité parentale, contrôle technique). Personne dans le secteur légal ne conteste ça. Les acteurs, actrices et producteurs adultes sont les premiers à dire que leur travail ne s’adresse pas aux mineurs.
Second débat, beaucoup plus douteux : faut-il interdire la pornographie adulte aux adultes ? Et c’est là que les militants abolitionnistes s’engouffrent en utilisant le premier argument (protection des mineurs) pour atteindre le second objectif (suppression pure et simple du secteur).
Truly Naked — sans doute sans que sa réalisatrice ne le veuille consciemment — tombe pile dans cette confusion. Le film montre un abus sur mineur, et on en fait un procès de la sexualité adulte filmée en général.
Ce que le film aurait pu filmer
Voici ce que Truly Naked ne montre jamais : un tournage légal. Avec contrats. Avec tests médicaux. Avec coordinateur d’intimité. Avec acteurs et actrices adultes, informés des scènes à tourner, libres de refuser un geste, un partenaire, une pratique.
Ça existe. C’est même la norme dans une bonne partie de la production française et européenne. Ce n’est pas du « porno militant », ce n’est pas un label marketing : c’est juste ce qu’on appelle travailler dans la légalité, comme n’importe quel autre métier du spectacle. Les actrices et acteurs du X sont des travailleurs majeurs et consentants qui exercent une activité légale, taxée, encadrée par le droit du travail et le droit pénal.
On peut évidemment discuter des conditions concrètes, des rapports de force économiques, du cadre réglementaire à améliorer — c’est vrai dans tous les secteurs, de la restauration à la livraison de repas. Mais la ligne qui compte, celle qui sépare le défendable de l’indéfendable, elle est simple : majeur / mineur, consentant / non-consentant, légal / illégal.
Truly Naked filme précisément ce qui est du mauvais côté de cette ligne. Et fait semblant d’en tirer des conclusions sur ce qui est de l’autre côté.
« Pour un porno plus sain », vraiment ?
Le Bleu du Miroir résume ce qu’il perçoit comme le message du film : « Pour un porno plus sain ! » La critique présente ça comme louable. Posons la question autrement : est-ce qu’on a lancé des campagnes « pour un bâtiment plus sain » après un reportage sur un chantier au black qui faisait bosser des sans-papiers de 15 ans ? Non. On a poursuivi les patrons en question. On n’a pas fait le procès du BTP.
La différence de traitement dit quelque chose. On tolère — et on applaudit, même — des généralisations sur la pornographie qu’on ne tolérerait dans aucun autre secteur économique. Parce que la gêne morale fait glisser le raisonnement. Parce qu’il est toujours plus facile de parler du malaise que provoque le porno que de parler des faits qu’il faudrait poursuivre quand ils sont illégaux.
Le vrai problème, et ce qu’il faut en faire
Le vrai problème, il est ailleurs, et il mérite qu’on le nomme.
Le problème, c’est l’exposition précoce des enfants à du contenu adulte : problème de contrôle d’accès, pas de contenu légal produit pour adultes.
Le problème, c’est la production illégale, celle qui opère en dehors du cadre légal, sans contrats, sans vérification d’âge des acteurs : à poursuivre pénalement, comme le reste du travail dissimulé.
Le problème, c’est parfois la qualité de l’information sexuelle des adolescents : problème d’éducation à la sexualité, pas d’existence du porno.
Aucun de ces problèmes ne se règle en interdisant aux adultes de regarder, produire ou jouer dans du contenu adulte légal. Et aucun de ces problèmes n’est véritablement traité par Truly Naked, qui préfère le frisson moral du père abuseur à la discussion ennuyeuse de la régulation.
Un film à voir quand même
Tout ça ne veut pas dire que le film est mauvais. Muriel d’Ansembourg filme bien, son jeune comédien Caolán O’Gorman est juste, et l’histoire d’amour entre Alec et Nina a de beaux moments. L’interdiction aux moins de 16 ans semble proportionnée. Certaines scènes, notamment celle où une actrice exige et obtient du respect au milieu d’un tournage, auraient même pu, dans un autre film, servir un propos plus fin.
Allez le voir. Mais allez le voir en sachant ce qu’il filme vraiment : un père criminel, pas une industrie. Un abus sur mineur, pas un métier d’adulte. Un fait divers, pas une sociologie.
Et si la discussion doit avoir lieu, qu’elle porte sur les vrais sujets : contrôle d’accès, vérification d’âge, éducation, et sanction de ce qui est déjà illégal. Pas sur l’interdiction déguisée d’une activité adulte que des adultes consentants exercent et que d’autres adultes consentants regardent.
C’est moins radical qu’un film post-#MeToo. C’est juste le droit commun.
Truly Naked, de Muriel d’Ansembourg, avec Caolán O’Gorman, Andrew Howard et Alessa Savage. En salles. Interdit aux moins de 16 ans.
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