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Bio/Milieu du X

Kikobook : une bonne dose de Kikoïne

Pierre Des Esseintes

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Pour les fans de porno, Gérard Kikoïne, dit « Kiko », est une légende vivante. Son nom se confond avec une glorieuse époque de liberté sexuelle où l’on projetait des films pornos (qu’il appelle des « films d’amour ») dans les salles, où arborer une toison pubienne n’était pas honteux, où Brigitte Lahaie et Marilyn Jess nourrissaient les fantasmes de milliers d’hommes… La Voix du X l’a rencontré à l’occasion de la sortie du Kikobook, chatoyant pavé financé par le crowdfunding, fourmillant d’anecdotes et de photos de tournages, témoignant d’un indéfectible amour du cinéma.

Propos recueillis par Pierre Des Esseintes

LVDX : En quelle année vous êtes-vous lancé dans le cinéma ?

Gérard Kikoïne : J’ai commencé en 1964 avec mon père, qui avait une société de doublage. J’avais 18 ans, je venais de rater brillamment mon bac, et je suis rentré dans cette société en tant que stagiaire. J’ai fait mes classes comme monteur son, ce que l’on appelle aujourd’hui sound designer. En 1970, je suis devenu indépendant, et trois ans plus tard j’ai décidé de faire un film. Avec des potes, nous avons trouvé 500 000 francs pour tourner notre projet, L’Amour à la bouche. C’était un tout petit budget (à l’époque, le budget moyen pour un film devait être de 5 millions de francs). Dans l’équipe, personne n’avait jamais vu une caméra, nous n’avions même pas de distributeur. Nous prenions tous les risques… mais nous étions des aventuriers ! Nous avons tourné le film en trois semaines.

Qui a financé ce film ?

C’est resté longtemps un secret de fabrication, mais je peux le dire aujourd’hui : c’est le père de Pitof (le réalisateur de Catwoman, de Vidocq, NDLR), le grand patron d’un labo pharmaceutique. L’année suivante, j’ai monté mon premier film hard, Le sexe qui parle, de Claude Mulot (Frédéric Lansac, NDLR). Je montais aussi des films d’Alain Payet. Mais je voulais vraiment réaliser.

Dans Maison de plaisir, les femmes disposent des hommes…

Pourquoi avoir choisi de faire du X et pas du traditionnel ?

J’étais un monteur reconnu dans le cinéma traditionnel, mais mes relations étaient plutôt dans le X : Francis Mischkind d’Alpha France, le producteur Francis Leroi… J’ai réalisé Parties fines (indécences 1930). Le film a fait 200 000 entrées. Puisque ça marchait, j’ai continué !

Les scénarii de vos films étaient très construits…

C’est vrai qu’on était loin des vidéos d’aujourd’hui, avec le livreur de pizza qui sonne à la porte et se fait sucer deux minutes après… J’ai toujours voulu qu’il y ait, dans mes films, un premier et un deuxième degré. Parties fines est un film sur le manque et l’ennui, avec le sexe comme grand ordonnateur.

La dimension politique est très présente dans vos films, à travers les dialogues notamment…

Oui, dans Parties fines on trouve une critique de la bourgeoisie… Moi, je viens de 68 ! Désolé, ça fait un peu vieux con de dire ça (rires) ! Je n’étais pas un révolutionnaire fou furieux, mais j’avais quand même des convictions politiques affirmées. Les films X, au début des années 70, c’était l’écho de mai 68.

Kiko, aux petits soins, rafraîchit son actrice

Le porno avait tellement de succès à l’époque, que l’on insérait même des scènes porno dans les films traditionnels qui ne marchaient pas…

Avant 1974, les distributeurs achetaient des films à deux balles, souvent en Espagne. Des acteurs tournaient des scènes hard qui duraient une à deux minutes. Le distributeur gardait ces scènes à sa disposition. Il achetait un pauvre petit film espagnol, en général un mélo, et les y insérait. Une fellation de deux minutes, par exemple. Ça n’avait rien à voir avec le reste du film ! Cela donnait souvent des résultats absurdes : on pouvait retrouver les mêmes scènes hard dans des films différents. Aujourd’hui, cela paraîtrait ridicule, mais à l’époque, voir une scène hard sur grand écran, c’était extraordinaire ! En plus, c’était interdit ! Mais cela n’empêchait pas la surenchère. Puis, en 1974, avec l’élection de Giscard, le X est devenu officiel.

Quand la vidéo porno est apparue en France, en 1979, vous faisiez encore du cinéma ?

Oui, je n’ai jamais fait de vidéo. J’ai réalisé des films jusqu’en 1982. Mais il faut savoir que jusqu’en 1982, les réalisateurs de porno contournaient la loi X de 1975. Les films passaient devant la censure sans les scènes hard, et on les rajoutait ensuite. Cela faisait une énorme concurrence aux films traditionnels, surtout en province ! Entre 1977 et 1982, j’ai totalisé, avec mes films, quatre millions d’entrées !

Mais après l’élection de Mitterrand, Madame Gouze-Raynal, sa belle sœur, a décrété qu’il était inadmissible que la loi de 1975 soit détournée. Jack Lang a envoyé les flics dans les salles, et en 1982, tout s’est arrêté. Avant, 12 % de chaque place de cinéma était reversé au CNC (Centre national de la cinématographie), pour le compte du producteur. Après 1982, ces 12 % ont servi à financer les films traditionnels. Alban Ceray a eu cette phrase magnifique : « à partir de maintenant, tous les films traditionnels auront un peu le goût de ma bite ! »

Ce n’était donc plus rentable de faire du X…

Non, plus du tout. J’ai abandonné. Mais j’ai eu la chance de réaliser des films soft. J’ai rencontré Harry Alan Towers, qui connaissait mes films, et j’ai réalisé avec lui Lady Libertine, pour Playboy Channel, avec Sophie Favier. Je l’ai revu il y a peu, je n’en ai pas honte, l’image est magnifique ! J’ai ensuite réalisé La ronde de l’amour, Le feu sous la peau… Puis un jour, Harry Alan Towers m’appelle, et me propose de tourner Dragonard, avec Oliver Reed. J’ai accepté bien sûr, et j’ai même réalisé la suite, Master of Dragonard Hill. Alan Towers m’a ensuite proposé Doctor Jeckyll et Mister Hyde, avec Anthony Perkins.

Le faviez-vous ? Sophie Favier a joué une coquine chez Kiko

Comment s’est passée votre rencontre avec Anthony Perkins ?

On m’a emmené voir Perkins, dans sa maison à Beverley Hills. Je me suis retrouvé dans sa cuisine, assis à une table qui faisait six mètres de long. Perkins était assis à l’autre extrémité. Il avait posé, au milieu de la table, le couteau du film Psychose. Nous parlons du scénario, et à un moment il me dit (en français) : « Gérard, pourquoi tu veux faire ce film ? » A ce moment-là, je me lève, je prends le couteau, et je le fais glisser sur la table, jusqu’à Perkins. Je lui dis alors  : « Je suis venu libérer Norman Bates !». A partir de là, nous nous sommes très bien entendus. Il m’appelait « my dad ». C’était un acteur génial, un grand professionnel. Il sentait la lumière, les contrejours… Il était toujours en place.

Ce qui frappe dans vos films, et notamment vos films X, c’est l’attention apportée aux cadrages.

Oui, j’essayais d’étourdir le spectateur. Je voulais qu’il se sente impliqué. J’appelle ça prendre le spectateur par la paupière. Je lui imposais des angles de caméra : plans cassés, contre plongées, très gros plans… Dans mon livre, je montre le découpage d’une séquence avec Cathy Ménard. On se rend bien compte à quel point chaque plan était construit.

Que penses-tu de la façon dont le porno est fait aujourd’hui ?

A l’époque, nous étions des naturalistes. Par exemple, dans mes films, à moins d’être au lit, il n’y avait aucune raison pour que les acteurs baisent à poil. Aujourd’hui, ils se retrouvent à poil en moins de vingt secondes ! Les acteurs sont tous musclés et épilés, c’est de l’eugénisme ! Ça se veut propre, mais c’est laid. En plus, les mecs défoncent les filles ! Nous, nous les respections. Nous leur parlions beaucoup, étions attentifs à ce qu’elles voulaient ou pas. Pour les sodos, on prenait des doublures. Brigitte Lahaie, Marilyn Jess, Olinka… aucune ne pratiquait la sodo ! Un couple venait, ils enfilaient les fringues d’Alban ou de Brigitte, et on les filmait en sodo, uniquement en gros plan.

Marilyn Jess, dirigée de main de maître

A quel moment tout cela a-t-il changé ?

Sous l’influence du porno américain, je pense. En 1980, les Américains avaient dix ans d’avance. Les filles ne travaillaient pas au menu comme chez nous mais à la carte : pour une pipe c’est tel tarif, vaginal c’est tant, sodo c’est tant, etc. Les filles ont commencé à se faire sodomiser, car c’était la pratique la mieux rémunérée.

Vous avez eu l’occasion d’assister à un tournage, récemment ?

Oui, j’ai été invité par  B. Root et Jack Tyler à tenir un rôle soft dans un film. Ça m’a fait marrer…  Dans l’équipe de tournage, ils étaient trois, alors que nous, on était douze ! Je me souviens avoir demandé à une actrice comment ça se passait pour elle, elle m’a répondu : oui ça va, c’est un peu chargé, j’ai fait une anale ce matin et j’ai deux vaginales cet après–midi !  Je me suis demandé où j’étais ! Maintenant, elles se font toutes défoncer et c’est devenu la norme ! Nous, nous étions au service des actrices, c’est grâce à elles que nous pouvions faire nos films, nous n’étions pas là pour qu’elles se fassent défoncer !

Y a-t-il un réalisateur de porno que vous estimez aujourd’hui ?

John B. Root. C’est le dernier qui fasse quelque chose qui ressemble un peu à du cinéma. Mais les contraintes financières sont énormes. John B. Root dispose aujourd’hui du budget que j’avais il y a 35 ans !

Quel est le film dont vous êtes le plus fier ?  

Vous me demandez de choisir entre mes enfants (rires) ! Je pense que c’est Parties Fines. Ensuite viennent Bourgeoise et pute, et Deux sœurs lubriques.

Et l’actrice qui vous a le plus marqué ?

Marilyn Jess. Sur un plateau elle était vivante, sexy, drôle. On se marrait vraiment avec elle.

Marilyn Jess, prête à faire son office

A l’époque, il n’y avait pas de Viagra. Ça se passait comment, quand un acteur souffrait d’une panne ?

Avec Alban ou Jean-Pierre Armand, ça n’arrivait jamais ! Mais quand un nouvel acteur débarquait, on prévoyait une doublure, au cas où (rires) !

Si vous deviez réaliser un porno aujourd’hui, vous feriez quoi ?

Un road movie, dans le genre Thelma et Louise.

Vous auriez envie de refaire un film, aujourd’hui ?

Oui, c’est quelque chose qui ne vous lâche jamais ! J’ai des projets de films traditionnels. Et aussi un projet de série télé, dont le cadre serait une clinique vétérinaire.

D’où est venue l’idée du Kikobook  ?

L’idée m’est venue il y a quatre ans. L’un de mes assistants m’a dit qu’il possédait environ 500 photos de tournage, ce qui constituait un très beau fond iconographique. J’ai voulu montrer comment cela se passait backstage : la préparation d’un plan, la fabrication d’une scène hard, la technique… avec ma femme nous avons mis au point un fil conducteur. Je parle de ma jeunesse, d’ou je viens… Je suis atypique. Je suis passé d’Abel Gance à Alban, de Gina Lollobrigida à Brigitte Lahaie… J’ai touché à tout, en tant que monteur j’ai bossé avec Arrabal, Joël Seria (réalisateur du cultissime Les Galettes de Pont-Aven, NDLR), Ricardo Freda, Edouard Luntz… Je me suis nourri de tout ça.

Que pensez-vous du porno amateur d’aujourd’hui, comme Jacquie et Michel ?

J’adore le gimmick « Merci qui ? Merci Jacquie et Michel ! » Je trouve ça génial ! J’aime bien le X amateur tant qu’il y a un peu d’humour, que ce n’est pas trop con.

Comment vos films sont-ils accueillis par les jeunes générations ?

Ils m’appellent « la légende». Ils se sont habitués aux tubes pornos et aux gonzos. Quand ils regardent mes films, avec des scénarii et des poils, ils hallucinent !

Kiko chez lui, avec sa chienne Blackie, la bien nommée

Que pensent les femmes de vos films ?

Les femmes ont plus de mal à m’en parler que les hommes. Tout ce que je sais, c’est que jamais les féministes ne se sont attaquées à mes films.

A la fin du film Adorable Lola, il y a cette réplique : «méprise les hommes autant que tu les aimeras». J’ai le sentiment que toute votre production pornographique est un hymne à la femme…

Absolument. Je voulais exprimer la primauté de la femme. Vous savez, à l’époque, les hommes étaient prêts pour ce genre de film. Mais c’est grâce aux femmes que tout cela a pu se faire.

Kikobook, Gérard Kikoïne, préface d’Olivier Rossignot, éd. de l’Oeil,

368 pages, 20 x 27 cm, 69 €. Sortie le 14 février 2016.

Pierre Des Esseintes est auteur et journaliste, spécialisé dans les questions de sexualité. De formation philosophique, il est également sexologue. Il a publié, aux éditions La Musardine, Osez la bisexualité, Osez le libertinage et Osez l’infidélité. Il est aussi l’auteur, aux éditions First, de Faire l’amour à un homme et 150 secrets pour rendre un homme fou de plaisir.

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