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Quand le porno était tabou

Paul Bauer

Publié

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Aujourd’hui, le sexe est partout. Depuis Internet, le porno a envahi l’espace public et se retrouve vanté et diffusé jusque sur des sites comme Facebook et Twitter. La formule « Merci Jacquie et Michel » est connue de la France entière, y compris dans les collèges et lycées, tandis que les tee-shirts « Merci qui ? » sont arborés sans complexe (et non floutés !) par des routiers grévistes interviewés au JT de TF1.

Il n’en a pas toujours été ainsi, très loin de là. Flashback dans les années 70, dont les plus anciens se souviennent. Dans ce temps-là, le porno était tabou. Impossible d’en trouver ailleurs qu’en librairie, dans un recoin dédié où le libraire veillait à ce que les publications les plus explicites ne soient pas accessibles aux mineurs. À la rigueur, un ado pouvait espérer se faire refiler discrètement une BD cheap du type « Salut les bidasses », « Zara la sorcière » et autre « Terrificolor » à base de femmes dénudées et violentées par des sadiques ou créatures démoniaques, mais pas question de pouvoir acheter du vrai X destiné aux seuls adultes. Côté cinéma, il fallait bien sûr être majeur afin de se rendre en salles « classées X », interdites d’affichages mais aux titres ô combien évocateurs : L’arrière-train sifflera trois fois, Blanche fesse et les sept mains, Le sexe qui parle, La chatte sur un doigt brûlant, etc.

En ce temps-là, les ados tourmentés par leurs hormones et fascinés par le sexe devaient donc faire preuve d’ingéniosité pour avoir accès à du vrai porno bien hard, que ce soit en photos couleur ou en films. Xhamster et YouPorn n’existaient évidemment pas, à peine le Minitel émergeait-il. Pour fantasmer, on n’avait guère que l’occasion de regarder des films à la télé arborant le fameux « rectangle blanc ». Placé (comme Jean-Vincent) en bas à droite de l’écran, celui-ci signalait des scènes possiblement olé olé : l’occasion d’entrevoir une paire de fesses ou de seins, ou une partie de jambes en l’air chastement simulée. Au mieux. Et encore fallait-il avoir la permission des parents pour regarder ce genre de programme subversif, ce qui n’était jamais gagné.

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Les BD pour bidasses, l’une des rares sources de branlette des années 70.

Savoir dénicher la cassette porno de papa !

Ceux qui avaient la chance d’avoir un papa un peu porté sur la bagatelle devaient fouiller toute la maison en cachette afin de dénicher LA planque où le paternel stockait sa ou ses quelques cassettes VHS inavouables. Dans ce cas, on visionnait ça le cœur battant, le doigt sur l’avance rapide en espérant que les parents ne rentrent pas à l’improviste. Et on prenait soin de bien remettre ensuite la cassette en place pour que papa (et maman) ne se rendent compte de rien.

C’était l’époque des débuts de la vidéo. Le duel Sony-Betamax/VHS s’était soldé par une victoire du standard VHS, qui permettait d’enregistrer et stocker des films sur de grosses cassettes à bande magnétique. L’image était assez pourrie comparativement à la HD contemporaine, mais on s’en satisfaisait. Les arrêts sur images étaient flous et tremblotants, mais suffisants pour une branlette. On s’en contentait largement car on assistait somme toute à une révolution : le porno entrait dans les foyers. Même Canal + s’y était mis, attrapant l’essentiel de sa primo-clientèle grâce à la diffusion du « porno du premier samedi du mois ». Côté vidéo, divers producteurs et distributeurs de X s’étaient emparés du créneau et proposaient leurs produits à des prix prohibitifs : 600 francs (près de 100 € !) la cassette de « Sweet savage », vendue comme le premier western-porno.

Le prix élevé de ces cassettes faisait que ce genre de spectacle se méritait ; de ce fait, le porno de l’époque était difficilement accessible à un vaste public, plutôt réservé à une sorte d’élite. Il fallait en effet être sérieusement motivé pour accepter de dépenser pas mal d’argent dans le but de se soulager devant l’une de ces productions. À ces prix, impossible de se constituer une grosse collection, cela revenait trop cher. On possédait quelques films mais on les appréciait à leur juste valeur, les visionnant et se les échangeant entre potes avec le sentiment d’appartenir à une petite caste de privilégiés libidineux branchés « high-tech ».

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« Terrificolor », ses histoires bien saignantes et ses filles à poil.

Les plus belles années du porno

Les années 70-80 resteront sans doute dans l’histoire comme les plus belles années du porno. Le marché n’était pas saturé de productions, le X bénéficiait de l’effet nouveauté et les producteurs pouvaient espérer rentrer dans leurs fonds. Ce qui leur permettait de produire régulièrement, avec des moyens impensables aujourd’hui. Certes, on était loin des moyens d’une production non X, mais les films pornos de l’époque se payaient quand même le luxe de tourner volontiers en 35mm et sur plusieurs jours (5 à 10 jours de tournage en moyenne). Il y avait des scénarios, des scènes de comédie à jouer, un chef opérateur digne de ce nom (souvent venu du cinéma classique, sous pseudo), une maquilleuse, et le résultat était un porno de qualité avec un esprit bon enfant où tout le monde semblait s’amuser et prendre du plaisir – et pas que dans les scènes de baise. Tous les amateurs de porno connaissaient les Richard Allan, Alban Ceray, Jean-Pierre Armand, Claudine Beccarie, Marylin Jess, Cathy Stewart, Helen Shirley et autre Brigitte Lahaie : des « stars » un peu particulières mais des stars quand même, que l’on retrouvait dans toutes les œuvres de réalisateurs prolifiques et eux aussi starisés : Gérard Kikoïne, Burd Tranbaree, Jean-Francois Davy, Frédéric Lansac, Pierre Reinhart…

Les films X étaient interdits d’affichage : seuls les titres (très explicites!) s’affichaient en grand sur les frontons des salles.

Tout le monde à poils !

Caractéristique de cette époque : les pilosités broussailleuses. Loin de la mode actuelle de l’épilation intégrale, femmes et hommes arboraient des toisons velues certifiées naturelles, qui s’entremêlaient lors des pénétrations. La « Bourgeoise et pute » avait le tablier de sapeur bien garni, et il fallait parfois de l’imagination pour discerner le gros membre turgescent du monsieur rentrer dans la petite fente de madame noyée dans son buisson pileux. Idem pour les cunnilingus, qui laissaient aux messieurs des cheveux sur la langue, et sans doute de bonnes odeurs musquées dans les narines.

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Richard Allan et Hélène Shirley, deux stars incontournables de l’époque.

Le porno est devenu mainstream

« Ah, c’était le bon temps », diront les plus anciens, qui gardent sans doute en tête de nombreuses images nostalgiques de ces visages (et de ces corps) d’un passé révolu. Aujourd’hui, plus besoin pour un ado de retourner toute la maison pour trouver la cachette à cochoncetés de papa : il lui suffit de surfer sur son smartphone ou son ordi, et tout le porno du monde est à sa disposition sur le Net via les tubes et autres systèmes de chats-webcams pour adultes en accès gratuit. Pas de contrôle d’identité à l’entrée de la salle de cinéma ou lors de l’achat de la revue, il suffit de mentir innocemment en cliquant sur « Je suis majeur, j’entre ». Et hop, à moi les foufounes béantes et les braquemarts qui giclent.

Force est donc de reconnaître que, aujourd’hui, le porno a bel et bien quitté le sympathique ghetto dans lequel la législation des années 70-80 le maintenait pour le confiner à l’usage d’une minorité. Internet est devenu le support privilégié du porn (« Internet is for porn », dit l’adage des années 2000), et tout le monde ou presque y a désormais accès. Tous les gouvernements de la planète adoreraient pouvoir contrôler (et censurer) le Net, mais le porno n’est peut-être pas leur priorité actuelle. Il n’empêche que certaines associations de protection de l’enfance commencent à s’agiter, dénonçant le fait que l’âge moyen de visionnage des premières images pornos est de 11 ans. Précoce, en effet, surtout si l’on compare avec les années précédant l’apparition du Net. Dans ces conditions, certains activistes commencent à parler d’une souhaitable censure de Google, espérant que les gouvernements du monde entier arrivent un jour à faire pression sur le géant de la recherche au point qu’il se décide à bannir de son moteur tout le contenu X.

On est bien sûr loin d’en être là. Car, avant que qui que ce soit n’arrive à imposer sa loi à Google, sans doute que bien des années passeront, et que des millions de mineurs continueront de fantasmer et se masturber sur les images et scènes X qui foisonnent sur les écrans contemporains.

Que l’on soit pour ou contre la prolifération du porno, on peut cependant s’interroger sur les conséquences à long terme d’une « culture porno » aujourd’hui omniprésente et (trop ?) facilement accessible aux mineurs. Quels adultes deviendront en effet les enfants des années Internet ? Les années 2020-2030 verront-elles éclore plus de pervers, de désaxés et de violeurs potentiels que dans les années 70-80 ? Ou, au contraire, l’étalage de porno en libre accès peut-il contribuer à « dédramatiser » la pratique sexuelle, et donc contribuer à former des adultes plus décomplexés, plus sereins ?

Nul ne peut le deviner pour l’instant. Rendez-vous dans une vingtaine d’années pour de premiers éléments de réponse.

Consommateur de porno, obsédé sexuel et journaliste pigiste pour la presse respectable. Sous couverture ici car je tiens à conserver mes jobs ailleurs, merci de votre compréhension.

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