Y a-t-il un UsulGate ?

Usul 

Qui est donc ce Usul dont tout le monde parle aujourd’hui ?

Si vous n’êtes familier ni de la sphère vidéoludique, ni du milieu de la gauche militante, ce nom vous est sans doute relativement inconnu. Usul est le pseudonyme d’un vidéaste français issu du Web, et pionnier à plusieurs titres. Pionnier tout d’abord dans le domaine de la chronique de jeu vidéo sur Internet. De 2008 à 2014, il écrit, réalise et anime, avec l’aide de Dorian Chandelier et de Karim Debbache notamment, l’émission 3615 Usul, une pastille hebdomadaire humoristique diffusée sur Jeuxvideo.com puis sur YouTube et Dailymotion. Si l’émission se veut légère, elle n’en n’est pas moins ponctuée de références culturelles, de réflexions économiques, de questions de société. Bref, elle est subtilement politique.

À 2 minutes 56 secondes, le grain de beauté sur le torse d’Usul a une importance capitale pour la suite.

Ce qui nous amène à la seconde source de sa notoriété. Après l’arrêt de sa série, Usul poursuit sa carrière, en prenant, par la même occasion ses auditeurs à contre-pied. Alors que l’univers du loisir électronique jouit d’une image au pire apolitique, au mieux bassement capitaliste, le vidéaste lance Mes Chers Contemporains une émission d’analyse et de vulgarisation politique, aux accents de gauche radicale qui plus est. Son concept, alors novateur, fait de lui, et sans doute malgré lui, l’avant-garde, le porte-étendard d’une nouvelle mouvance de gauche, à la fois moderne et profondément anti-capitaliste. Reconnu par les institutions médiatiques, il se voit commander par le journal Médiapart une série de vidéos à propos de l’échéance présidentielle de 2017, L’air de la campagne, puis une revue d’actualité politique : Ouvrez les guillemets. 

Dans un épisode de sa dernière série sorti le 29 janvier 2018, il invite la camgirl Plum à intervenir autour du #balancetonporc, des rapports hommes-femmes, des questions de séduction et du travail sexuel. C’est, en soi, un fait assez rare qu’une travailleuse du sexe ait l’occasion de prendre la parole publiquement au sujet des rapports de pouvoir, d’argent et de sexualité qu’implique la séduction, alors même que les travailleurs sexuels exercent justement au cœur de ce processus.. En outre, la séquence médiatise le travail et les convictions politiques de la talentueuse Plum : on peut être travailleuse du sexe et féministe.

Plum

Plutôt qu’une mauvaise citation, je vous conseille le visionnage de cette séquence qui condense sa position.

Alors, les choses dérapent. Dans les vidéos pornographiques que Plum publie sur Pornhub, on reconnaît Usul dans le rôle du partenaire anonyme de la modèle. Ce dernier, par son parcours médiatique (le jeu vidéo puis la politique), agrège contre lui ce qu’il y a de plus virulent en matière de trolls et de haters présents sur le web. Avant la moindre prise de parole des intéressés à ce sujet, une version peu flatteuse des événements circule sur le réseau : « Usul, le chantre du gauchisme bon teint, est en fait un porc comme tous les autres, qui loue, contre monnaie sonnante et trébuchante, les services d’une pauvre fille déboussolée (car entre temps, Plum n’est plus cam-girl mais prostituée), pour vivre son petit délire porno de vicelard. Pire, il ose se prévaloir de féminisme dans ses pastilles engagées et cache son visage lors de ses apparitions porno, laissant sa partenaire exploitée assumer seule la disgrâce d’une telle activité. »

Vous aussi, comme les acharnés qui ont reconnu Usul, retrouvez le grain de beauté qui l’a trahi.

Moins que les intentions d’Usul et de Plum, moins que la profondeur de leurs convictions politiques, ce que cette analyse trahit, c’est sa propre grille de lecture, toute patriarcale : les hommes sont davantage mus par leurs pulsions sexuelles que par leur conscience politique, les femmes ne passent au premier plan que sous le joug d’un homme, qui en profite nécessairement,  toute femme qui monnaie sa sexualité est une prostituée, toute prostitution est dégradante. 

C’est Plum qui débunke le propos, car c’est avant tout à elle que revient ce droit. C’est sa vidéo, sa démarche, son couple. Car oui, Plum et Usul forment un couple. Elle a demandé à son compagnon de participer à sa vidéo, dans le cadre de sa profession, voire des convictions qu’elle défend.

Le UsulGate n’en n’est pas un, en ce que le vidéaste n’était que le figurant phallique de cette situation. Croire qu’Usul est à l’initiative de cette démarche, c’est déposséder Plum de sa création et nier la vision politique qu’elle défend. C’est invalider, du même coup, toute critique qu’on pourrait lui opposer. C’est, en outre, donner beaucoup d’importance à un apprenti-hardeur qui n’a  rien produit d’autre, dans ce domaine, que quelques éjaculations.

Quant à savoir si les idéaux gauchistes sont compatibles avec la pratique de la pornographie, la question n’est pas tranchée. Mais n’en déplaise aux anti-porno, qu’ils se réclament du féminisme abolitionniste du travail sexuel ou des mouvements réactionnaires prônant l’ordre moral, le porno et a fortiori le travail sexuel sont politisés. Tout simplement car, à l’inverse du quidam moyen, les travailleurs du sexe n’ont pas le luxe de se passer de conscience politique. Capitalisme dévorant, exploitation libérale de son propre corps ou de celui des autres, démarche libertaire, les travailleurs sexuels, dans l’espoir d’améliorer leur condition, sont bien souvent amenés à penser et à concevoir une société qui les stigmatise.

Nous souhaitons donc la bienvenue à Usul que ce soit pour nous instruire sur les arcanes du marxisme pornographique ou pour se faire kiffer en s’envoyant en l’air. Nul n’est indigne du porno, le porno n’est indigne de personne. 

Quant à Plum, nous la remercions de crier haut et fort ses convictions, et de mettre à l’épreuve les contradictions qu’impliquent sa thèse dans un business pornographique qui n’en manque pas.

Clint B

À propos de Clint B

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.