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Enquêtes

New York, 1976, quand la police réalisa des films porno pour infiltrer la pègre

Clint B

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Odeur prégnante d’ordures laissées à l’abandon, putes et pimps battant le pavé à longueur de journée, criminalité rampante et police en sous-effectifs, le Time Square des années 70 n’a pas grand chose à voir avec le carrefour new-yorkais baigné de lumière qui fait aujourd’hui rêver les touristes. C’est un cloaque sordide dans lequel il vaut mieux alors ne pas s’égarer. Pour lutter contre la pègre, qui a noyauté le business juteux des cinémas porno et autres peep-shows, des policiers du tout nouveau Département de la Moralité Publique montent en sous-marin une opération insensée : réaliser des loops pornographiques pour infiltrer le milieu. L’initiative de ces flics de la mondaine, mi-têtes brûlées, mi-pieds-nickelés, tourne au fiasco et engendre un scandale retentissant dans les annales de la police new-yorkaise. Cette histoire, invraisemblable bien qu’authentique, est aujourd’hui exhumée par The Rialto Report.

Le job de Robert Quinn, agent de police ordinaire de la ville de New-York, n’a rien de facile. Chargé d’arpenter the Deuce, cette intersection de la 42ème qui débouche sur Time Square et Broadway, véritable « quartier rouge » de Manhattan, sa mission consiste à faire respecter la loi dans un quartier où la prostitution et la pornographie, toutes deux illégales, ont pignon sur rue. Aussi, sachant pertinemment que toute descente dans un peep-show ou un lupanar conduira au mieux à quelques heures de détention pour le contrevenant et une amende ridicule que ce dernier aura tôt fait d’éponger, contre des heures de paperasse et de comparution pour lui-même, l’éloignant toujours plus de sa famille, il est réduit au laisser-faire, s’assurant simplement que les débordements de violence réguliers ne frappent pas un honnête citoyen qui passerait par là ou une pauvre putain qui n’aurait rien demander. Dans un tel contexte, la criminalité est endémique ; il le sait. Pour changer les choses, rien ne sert d’élaguer le quartier des petites frappes qui le hante. Il faut couper le mal à la racine : infiltrer la pègre et saper le réseau de l’intérieur.

Le filon, c’est la distribution de films pornographiques, se dit-il avec ses collègues. S’ils mettaient la main sur quelques loops hardcore et inédites, ils finiraient sans doute par trouver des contacts en les vendant sous le manteau, et sous couverture. Reste que personne dans le secteur n’acceptera de refourguer les précieuses vignettes pornographiques à la flicaille, pas plus que la maison n’acceptera de leur allouer des fonds pour se procurer cette immorale et délictueuse marchandise. Le taulier, Michaël ‘Straight Arrow’ Codd, aussi rigide que son alias le suggère, est de la vieille école ; un ancien soldat pétri de discipline militaire qui voit encore en l’institution policière le parangon de la probité.

C’est alors que l’idée germe. Et s’ils réalisaient eux-mêmes les films porno ? Après tout, on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Avec un certain talent pour la dissimulation, ils réussissent à s’allouer un petit budget de 2000 dollars d’alors (soit environ 11 000 dollars d’aujourd’hui). En plus, par l’ami du neveu d’un collègue, étudiant à la NYU film school, ils ont leur cadreur. En outre, le jeune est parfaitement inconnu du milieu et particulièrement emballé par le concept. Le projet est entériné et les dés sont jetés.

Pour n’éveiller aucun soupçon, ils évitent de louer un studio. Ils préfèrent la discrétion d’une chambre d’hôtel miteuse, ce qui ne manquera pas d’interloquer la jeune modèle engagée pour le rôle-titre, la plantureuse Michelle Lake, habituée à la propreté sobre des studios où, d’usage, on tourne ce genre de saynètes. Sur le plateau, le malaise est palpable. Robert Quinn, respectable policier très peu porté sur ce vice infamant qu’est la pornographie, endosse avec l’une de ses collègues les rôles de réalisateurs. Trois séquences sont tournées, toutes plus convenues les unes que les autres. Il faut dire que les agents, qui découvrent amèrement le prix de la justice et de l’ordre public, préfèrent détourner les yeux le plus souvent possible de l’avilissante tâche à laquelle ils sont contraints de se livrer. L’épreuve dure jusque dans la soirée. Mais les images sont finalement là. De l’avis de Robert Quinn lui-même, le résultat est objectivement médiocre, mais il préfère considérer un autre angle de vue : la qualité est « suffisante ». Plus qu’à passer à la seconde phase de l’opération. Lorsque les nababs mafieux de la pornographie seront derrière les barreaux, cet épisode insignifiant sera de toute façon de l’histoire ancienne.

Les bandes ne changeront malheureusement jamais de mains, l’inconcevable affaire ayant fuitée dans la presse avant même que de potentiels acheteurs puissent être contactés. « Des policiers réalisant un porno, au frais du contribuable », le scoop est trop juteux pour ne pas déclencher instantanément un shitstorm d’anthologie dans la société new-yorkaise, paradoxalement amplifié par les précautions prises par les soudards de la brigade des mœurs impliqués. Contactée, la hiérarchie policière ne peut que démentir, n’ayant jamais été mise au courant d’une telle opération. Mais le fait est que tout est véridique, tout est authentique, l’enquête interne arrivant aux mêmes conclusions que les journalistes. Désaveu, rétro-pédalage, ça bégaye jusqu’aux plus hauts échelons de l’institution. Et la presse en fait son chou gras. On invite Michelle Lake sur les plateaux de télévision, où la modèle, loin des clichés de la pauvre fille démunie, narre sa mésaventure avec force détails, déclame des poèmes à l’antenne, raconte son parcours. On finit inévitablement par mettre la main sur les bandes, pour en livrer une critique au vitriol. Partout, on se gausse de l’absurdité quasi-providentielle de cette expédition policière dans les rouages de la machine porno. L’image du service est sérieusement entachée et plus jamais on ne retentera pareille opération clandestine.

À ce jour, elle reste sans doute l’une des tentatives ratées les plus flamboyantes et les plus dingues jamais orchestrées par les forces de l’ordre de la grosse pomme.

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.

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