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Générique de fin pour le Beverley

Clint B

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Ultime représentant d’une époque aujourd’hui révolue, Le Beverley a fermé ses portes samedi dernier. Il était le dernier cinéma de Paris, et sans doute de France, à projeter des films X au sens canonique : ces longs-métrages cochons, sur pellicule 35mm, d’avant l’aseptisation du cinéma promue dans les années 80. Plombé par des recettes s’affaissant d’année en année, Le Beverley n’aura pas survécu à la deuxième décennie du XXIème siècle. Et il emporte avec lui un peu du patrimoine coquin qui faisait le charme et la spécificité de notre culture pornographique française. Autre temps, autres mœurs ?

C’était la dernière séquence, C’était la dernière séance

L’histoire du Beverley débute dans les années 60. D’abord appelé Le Bikini, ce petit cinéma de quartier, à un jet de pierre du Grand Rex, ne prend son nom à consonance américaine qu’en 1970, pour se concentrer sur la programmation de films grivois (la dénomination X ne naîtra qu’en 1975 à la faveur de la loi du même nom, promulguée le 30 décembre). Il est racheté en 1993 par Michel Laroche, son ultime propriétaire, malgré le durcissement de la législation à l’encontre des exploitants de métrages pornographiques. En dépit de l’effondrement du porno sur péloche au profit du format vidéo et de la consommation en sex-shop puis sur Internet, la petite salle de 90 places perpétue une formule désuète à l’heure du ticket à 15 balles chez Gaumont-Pathé : 12 euros la séance, sans limite de temps ; deux films pornographiques étant projetés consécutivement et en continu de midi à 21 heures. Et Le Beverley tient bon, pendant plus de 25 ans. La fréquentation baisse cependant d’année en année, passant, selon son gérant, de 1500 spectateurs hebdomadaires à l’aube du nouveau millénaire, à 500 aux dernières saisons de son existence. Parait-il que dans les années 70, la salle écoulait plus de 7 000 entrées par semaine.

Le 23 février 2019, c’est donc une page de l’histoire pornographique qui s’est tournée. Pratiquement cinquante années d’activité ininterrompue, neuf heures par jour, sept jours sur sept. Tous comptes faits, Le Beverley aura dispensé plus d’1,6 millions d’heures de plaisir érotique à son public, des habitués pour la plupart : baby-boomers nostalgiques, pornophiles avertis et amateurs de curiosités filmiques.

Il finira en garage, En building supermarché…

Septuagénaire discret et élégant, Michel Laroche semble n’avoir qu’un seul regret quant à la fermeture de ce lieu mythique : ses murs de briques rouges n’accueilleront ni salle de cinéma, ni théâtre. Faute de repreneur investi de la même passion, ils ont été vendus à un promoteur immobilier qui inhumera sans doute à tout jamais ce temple de la pornographie vintage, vestige devenu culte car ridiculement anachronique. Aussi, lors de son dernier week-end d’ouverture, tout était à vendre au Beverley : les deux cents films sur pellicule 35mm, les affiches osées qui ornaient les murs, et même les sièges en skaï rouge ; tout, on vous dit.

S’il est naturel pour tout amateur de X de s’émouvoir de la disparition d’un tel monument, son trésor éparpillé au quatre vents (espérons-le, entre les mains de connaisseurs), force est de constater que l’existence même d’un authentique cinéma pornographique en plein Paris, en 2019, relevait de l’absurde. Mais accuser Internet et la « génération Youporn » d’avoir dilapidé notre patrimoine grivois, c’est aller un peu vite en besogne. Bien sûr, l’instantanéité et l’accessibilité des tubes ne sont pas pour rien dans la désertion des cinémas pornographiques, mais c’est oublier que l’on a creusé la tombe de ce genre cinématographique bien avant la naissance du web ; et que Valéry Giscard d’Estaing puis Jack Lang se sont relayés dans le rôle du fossoyeur. Le premier, en instaurant la loi X du 30 décembre 1975, a institué le rançonnage du cinéma pour adultes par une scandaleuse taxation de ses recettes en salle. Le second, par la chasse aux sorcières qu’il perpétra en 1982 contre les exploitants, entérina la mise au ban sociale et culturelle des pornographes et de leurs spectateurs. Le panurgisme et la pruderie comme norme sociale firent le reste. Lorsque le Grand Méchant Web arriva, il n’eut qu’à se servir.

Bye bye les filles qui tremblaient, Pour les jeunes premiers…

Michel Laroche est formel, ce qui faisait, en dépit de toute conjoncture, le succès de la programmation du Beverley, c’est l’authenticité : « des films avec une histoire et sur lesquels on peut se projeter humainement. On voit des bistouquettes à taille humaine. Des femmes avec des poils et des seins non siliconés. » Fait intéressant, la fin de l’âge d’or esthétique du porno français, des chefs-d’œuvres de Gérard Kikoïne aux performances de Brigitte Lahaie, est concomitante avec son exclusion des salles obscures, au milieu des années 80. Coïncidence ? Je ne crois pas. Il faut dire que l’exception culturelle sur laquelle se pâme le CNC, et qu’il défend à grands coups de millions contre le rouleau compresseur hollywoodien, n’a jamais inclus le X dans son giron, le laissant à la merci du gonzo américain dans un premier temps, moins cher à produire, puis du pillage des tubes. Sans sortie en salle, pas de recettes captives, encore moins de reconnaissance critique. Pire, en stigmatisant la consommation de pornographie dans les salles obscures, ces initiatives puritaines ont réduit le porno à une pratique solitaire et infamante, une compulsion exclusivement masturbatoire.

Le Beverley était justement le symbole de cette contre-culture polissonne, bon enfant, collective et érudite où le porno était encore synonyme de charme (ceci n’est pas une emphase) et où le X se concevait encore comme un cinéma. Loin d’être un sujet de badinage pour vieux nostalgiques des années érotiques, sa fermeture signe très certainement la fin de ces idéaux. Toutefois, le succès de ses dernières heures témoigne peut-être d’un désir de renouveau.

C’était la dernière séquence,

C’était la dernière séance

Et le rideau sur l’écran est tombé.

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.

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