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Êtes-vous un sex addict ?

Pierre Des Esseintes

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La sexualité peut parfois cesser d’être épanouissante pour devenir aliénante. Quand elle conditionne totalement la vie jusqu’à provoquer, comme la dépendance à une substance, une réelle souffrance, on parle d’addiction sexuelle. Enquête sur un symptôme des temps.

Antoine, parisien hétéro de 28 ans, nous a confié qu’il souffrait « d’une véritable dépendance au sexe. A la recherche perpétuelle de nouveaux partenaires, j’utilise beaucoup les sites de rencontres comme Tinder, Grindr ou Gleeden, entre autres. Il m’arrive ainsi d’avoir des rapports sexuels avec trois ou quatre partenaires différents par jour. Avant, je pensais qu’il n’y avait que les gays qui faisaient ce genre de trucs. Je ne suis jamais vraiment satisfait. Je perds aussi beaucoup de temps à me masturber devant des vidéos X. Un jour, je suis tombé amoureux, je me suis même installé avec une fille, Nathalie, pendant six mois. Je continuais, malgré cette stabilité relative, à avoir trois ou quatre rapports par jour. En plus de cela, je me masturbais le matin en prenant ma douche, et le soir, pendant que Nathalie s’endormait. Nathalie a fini par me quitter. Je ne peux pas envisager une relation stable. Alors, je continue les rencontres par Internet. J’ai entamé une psychothérapie, mais je ne parviens toujours pas à changer de comportement. D’ailleurs, je ne sais pas si j’en ai vraiment envie. »

Les cas comme celui d’Antoine sont-ils de plus en plus fréquents ? En tout cas, les sex addicts osent de plus en plus parler de leur pathologie. Ils font l’objet de documentaires (Sex Addicts de Florence Sandis et Alexis Marant, en septembre 2015 sur France 5), ou de films : Choke (2008), Shame (2011), Don Jon (2013) ou Nymphomaniac (2013). Rares sont les domaines ou l’on ne trouve pas de drogués du sexe : sport, politique, musique, cinéma… Les médias ont relayé les frasques de Tiger Woods, Michael Douglas, David Duchovny, DSK, Charlie Sheen…

Mais il faut d’abord distinguer ceux qui aiment (beaucoup) le sexe, et les vrais addicts. Les premiers y pensent beaucoup, et sont considérés comme des « jouisseurs », dont les besoins sexuels sont au-dessus de la moyenne. Ce ne sont pas pour autant des sex addicts. On parle d’addiction quand la sexualité ne peut s’épanouir pleinement qu’au détriment de toute autre activité. Le sexe exerce alors une emprise telle que le sujet ne peut la maîtriser.

L’addiction sexuelle est comparable à la dépendance à une substance. Les drogués du sexe connaissent en effet, de manière permanente, la peur du manque. « On bascule de l’hypersexualité à l’addiction lorsqu’on ne cherche plus le plaisir dans le rapport sexuel, mais quand on est dans un besoin », explique le psychanalyste et addictologue Jean-Benoît Dumonteix (Les Sex Addicts. Quand le sexe devient une drogue dure, Hors Collection, 2012). Quand le besoin est assouvi, l’orgasme vient en fait tromper l’angoisse. Il joue le rôle d’anxiolytique naturel.

Photo 1La vie des sex addicts s’organise autour de la préoccupation de satisfaire un manque. A tel point qu’ils n’ont plus beaucoup de temps à consacrer à autre chose. La vie se résume alors à la satisfaction de la pulsion sexuelle : recherche effrénée de partenaires, masturbations à répétition… Un sex addict peut éprouver l’impérieuse nécessité d’obtenir dix à quinze orgasmes par jour.

Fatalement, cela aboutit à un isolement. Le sex addict ne peut plus assumer les contraintes de sa vie professionnelle, se coupe de ses amis, de sa famille. De plus, il arrive fréquemment qu’il souffre d’un sentiment de culpabilité lié à ses pratiques. Ce qui ne fait qu’aggraver les choses. Le profil psychologique du sex addict est sensiblement e même que celui de n’importe quel drogué. Vis-à-vis de son entourage, il refuse d’admettre son addiction et a tendance à nier son comportement.

En 1988, deux psychiatres américains, les docteurs Reed et Blaine, distinguent quatre phases dans le cycle de l’addiction sexuelle :

La première est la phase obsessionnelle. Selon Reed, « le sujet addict tombe dans un état d’absorption interne dans lequel son champ mental est totalement occupé par des préoccupations sexuelles. »

La deuxième correspond à la ritualisation : « le sujet addict exécute certaines actions spécifiques qui précèdent le comportement sexuel. Le rituel intensifie les obsessions, augmentant la stimulation ou l’excitation. »

La troisième phase est celle de la réalisation de l’acte sexuel. Durant cette phase, le comportement du sujet est incontrôlable.

La dernière phase est dépressive : le sujet addict prend conscience de son comportement et se sent totalement désemparé. Ce sentiment d’impuissance s’accroit avec le temps, les addicts ne parvenant pas à vivre, avec un ou une partenaire, une relation saine et stable.

Photo 2 I am a sex addict, de Caveh Zahedi (2005)

I am a sex addict, de Caveh Zahedi (2005)

Comment traiter l’addiction sexuelle ?

Un individu dépendant devra, s’il veut se soigner, subir un sevrage. Une suppression totale et radicale de la substance est nécessaire. Dans le cas de l’addiction sexuelle, on ne peut, bien sûr, supprimer la sexualité du comportement. Seul le comportement sexuel compulsif doit être éradiqué, pour laisser place à une sexualité épanouie.

Les traitements principaux sont :

Les médicaments

Le traitement pharmacologique de l’addiction s’avère efficace. Des résultats positifs ont été obtenus grâce aux antidépresseurs, ou aux régulateurs de l’humeur. Les substances agissent sur la dépression que le sujet tente de compenser par l’addiction. Elles agissent également sur le versant psychique et comportemental de la dépendance.

Les associations

Sur le modèle de l’association des alcooliques anonymes, certaines associations, comme celle des Dépendants Affectifs et Sexuels Anonymes, proposent des programmes de sevrage. Venues des Etats-Unis, ces associations sont généralement basées sur des valeurs chrétiennes.

Les thérapies comportementales et cognitives

Elles ne proposent pas de cures très longues. Elles tentent de guérir les comportements qui nous gâchent la vie, et dont nous voudrions venir à bout. Les addictions sexuelles en font partie. Ces thérapies jouent sur deux processus de pensée : le comportement et la cognition. Le présupposé fondamental est le suivant : on considère que les comportements dont nous voudrions nous débarrasser ont été mal appris. Il est donc nécessaire, avec l’aide d’un thérapeute, d’envisager un nouvel apprentissage. Ces thérapies proposent des exercices concrets, du même ordre que ceux utilisés pour guérir les phobies. Le sujet devra se mettre en situation pour se désensibiliser. Autrement dit, affronter la situation qu’il redoute. Le sujet est alors invité à imiter le comportement du thérapeute. Il répétera ensuite les exercices en solo, quotidiennement. À ces expériences correctrices doivent s’ajouter une action sur les processus de pensée. En effet, chacun de nos comportements est déterminé par un processus de pensée immuable. Si l’on fait prendre conscience au sujet de la rigidité de ces processus, il sera en mesure de les modifier. Dans ces thérapies, on utilise également la relaxation et les jeux de rôles.

Les thérapies doivent être adaptées au profil de chacun. Il peut être nécessaire de les combiner. Une psychothérapie peut s’accompagner, par exemple, d’une prise en charge pharmacologique. Attention : certaines thérapies sont excessivement onéreuses, et leurs méthodes si peu scientifiques et culpabilisantes qu’elles peuvent faire douter de l’existence même de la pathologie ! La journaliste américaine Hanna Rosin expliquait en 2010 sur le site Slate : «La dépendance sexuelle est (…) théoriquement branlante ; les structures médicales ont du mal à trouver des financements pour mener des recherches sur le sujet, ce qui fait que les études statistiquement fiables sont rares.»

Certains n’y voient d’ailleurs qu’un business exploité par des médecins peu scrupuleux, tel Patrick Carnes, dont la clinique, dans le Mississipi, propose des programmes de six semaines pour sauver votre mariage. Tiger woods y aurait déboursé la modique somme de 40.000 dollars pour des consultations psychiatriques, une abstinence sexuelle totale et, pour couronner le tout, un « jour de la révélation », pendant lequel le malheureux a du confesser à son épouse toutes ses infidélités.

Quoiqu’il en soit, les souffrances des sex addicts sont bien réelles. Et il importe de les prendre en compte. La sexualité nous déborde souvent, comme une force incontrôlable. Dans nos sociétés hypersexualisées, certains ne peuvent raisonnablement gérer toutes les sollicitations. Et cela ne va certainement pas s’arranger.

Les accros du sexe en ligne

Photo 3Rappelons quelques données. En 2012, le site YouPorn révèle qu’il totalise à lui seul 100 millions de pages vues par jour. L’un des sites les plus populaires, XVideos, compte 4,46 milliards de pages vues par mois, et environ 350 millions de visiteurs uniques… Pour vous donner une idée, cela représente un tiers du trafic mensuel de YouTube. En 2013, une étude d’Online MBA révèle que le porno représente environ 12 % du web mondial.

Certains diront qu’après tout, la manière dont le réseau est utilisé ne fait que refléter les centres d’intérêts de la plupart des gens… et celui qui arrive en première position est évidemment le sexe !

«Il n’est pas facile, constate avec humour Alain de Botton dans Comment mieux penser au sexe (Pocket, 2014), de résister à ce poison. (…) Un individu dont la libido est programmée à l’origine pour réagir tout au plus à la déambulation occasionnelle d’une femme aux seins nus dans la savane, devient sans défense face à un déferlement d’images l’invitant à participer à des scénarios excédant largement les rêves les plus fous éclos dans le cerveau détraqué du marquis de Sade. »

Aujourd’hui, la consommation de porno ne connaît plus de limites. On peut s’y adonner partout (grâce au smartphones), et gratuitement. On comprend dès lors que l’habitude s’installe facilement : chez soi, ou même sur son lieu de travail, à toute heure, l’accès au plaisir est immédiat.

Selon une étude IFOP de janvier 2014, 7 % des Français consomment du porno quotidiennement. Et ils se plaignent de la place que ce comportement prend dans leur vie. Certains avouent même surfer sur les sites pornographiques plus de onze heures par jour. Isolement progressif, dépression, angoisse : les signes d’une véritable addiction sont là. En France, Florent Badou, un ex « sex addict » a créé un site, stopporn.fr, proposant des solutions pour se sortir de la « porno dépendance ». Le problème n’est évidemment pas le porno en lui-même, mais le fait de ne pas pouvoir s’en passer.

Si l’on ne se sent pas prêt à consulter un médecin sexologue ou addictologue, différentes méthodes permettent de reprendre le contrôle. En se fixant des objectifs, dans le cadre d’activités sportives, par exemple.

Il s’agit également de rompre l’isolement qui va de pair avec la consommation de porno. Le besoin de se retrouver pour se masturber seul peut devenir une véritable prison psychologique. Si l’on vit en couple, les conséquences de la cyberdépendance peuvent être désastreuses. Le porno peut parasiter la vie sexuelle au point de ne plus pouvoir éprouver de désir sans stimulation visuelle via une vidéo X. Et cet isolement ne concerne pas que les hommes. Aujourd’hui, un accro au porno sur trois est une femme.

Alors, s’il serait dommage de vous priver d’une vidéo X de temps en temps (et pourquoi pas en couple), attention à vos mauvaises habitudes en solo… Tout n’est qu’une question de dosage !

« Derrière toute addiction, il y a un sujet qui lutte contre l’anxiété, la tristesse et la dépression. »

Nous avons interrogé l’un des plus grands spécialistes de la question des addictions sexuelles, le docteur Jean-Roger Dintrans, psychiatre et sexologue. Il détaille pour nous les symptômes de l’addiction, et stigmatise notre société, qui produit de plus en plus de dépressifs.

La VoixduX : Qu’est-ce qui distingue un sex-addict d’un séducteur, ou de quelqu’un que l’on dit « très porté sur la chose » ?

Dr Jean Roger Dintrans : La distinction se trouve dans la définition même de l’addiction. Celle-ci implique le sentiment que ça prend trop de temps, que ça envahit la vie, tout en procurant de moins en moins de plaisir. Cela va de pair avec la tentative incessante et infructueuse de contrôler son besoin sexuel. Un dragueur invétéré n’est pas un « addict » si son activité sexuelle ne s’exerce pas aux dépens de sa vie affective, relationnelle ou professionnelle. S’il n’y a pas un envahissement destructeur de l’ensemble de la vie du sujet, on ne peut parler d’addiction.

Photo 4 Statuettes de Priape, dieu gréco-romain de la fertilité, à l'érection permanente

Statuettes de Priape, dieu gréco-romain de la fertilité, à l’érection permanente

À partir de quel moment peut-on considérer que la sexualité devient aliénante ?

Quand la sexualité a des répercussions sur les autres secteurs de la vie. Quand le sujet ne voit plus sa famille, ses amis, est moins performant dans sa vie professionnelle. Mais certains « sex addicts » sont très performants professionnellement. En allant un peu plus loin, on peut dire que dans le processus de l’addiction, il y a une importance moindre accordée à l’autre, dans son altérité. Dans ce cas, ce qui est sacrifié, c’est la profondeur de la relation affective. Les « sex addicts » ne parviennent pas à aborder l’autre dans on altérité, dans sa réalité. Ils sacrifient leur vie affective sur l’autel de cet investissement, qui n’apporte qu’une satisfaction fantasmatique. L’addiction a pour but de lutter contre les affects anxio-dépressifs. Le sujet peut ne pas s’en apercevoir et passer totalement à côté de sa vie affective. C’est le ou la partenaire qui va le rappeler à l’ordre, pour lui dire : « tu ne t’occupe pas de moi ».

Les addictions sexuelles touchent-elles essentiellement les hommes ?

Oui. Les femmes ont davantage des troubles du comportement alimentaire. Elles peuvent également se livrer à la manipulation affective. La perversion, au lieu d’aboutir comme chez l’homme, à des comportements sexuels particuliers, se traduira chez la femme par des comportements relationnels et sentimentaux spécifiques. En général, les hommes ont davantage d’intérêt pour les relations sexuelles avec peu d’affect. Chez les femmes, l’addiction sexuelle correspond plutôt à une période précise. Une femme avouera très facilement que sa frénésie sexuelle correspond à une lutte contre la dépression.

Le sexe virtuel a-t-il tout changé ?

J’ai aujourd’hui en consultation beaucoup de gens qui se plaignent de passer trop de temps devant Internet. C’est souvent parce qu’ils ont eu des problèmes avec leur femme. Un jour, elles découvrent les pages visitées par leur compagnon, et c’est tout un monde qui tout à coup s’impose à elles, visuellement. Elles savent que leur mari se masturbe, et cela ne les dérange pas. Mais avec Internet, elles découvrent des formes de sexualité à l’opposé de la leur. Les fantasmes masculins sont très différents de ceux des femmes. Ils sont moins développés, moins précis et théâtralisés, que chez l’homme.

Quels sont les traitements de l’addiction sexuelle ?

Ce sont en général des psychothérapies comportementales ou cognitives, d’inspiration béhavioriste. On va mettre au point avec eux des prescriptions du comportement, qui peuvent être soutenues par des traitements antidépresseurs. Il semblerait qu’en général, toute addiction est un mécanisme de lutte contre les affections anxio-dépressives. Avec les antidépresseurs, on obtient de bons résultats. Dans le cas des addictions à Internet, il est important que le patient s’adresse à quelqu’un. On peut également prescrire une thérapie de type analytique, comme par exemple, dans le cas des addictions à Internet, ou il est important que le patient effectue une rencontre, s’adresse véritablement à quelqu’un. Dans tous les cas, il faut aider les gens à changer leur comportement, leur environnement, et tous les paramètres qui favorisent leur addiction. Il faut également déterminer quel est l’ancrage de l’addiction, ce qu’elle cache. Et peut-être envisager une autre thérapie, parallèle s’il s’agit du même thérapeute, ou séquentielle, avec quelqu’un d’autre. Il peut aussi être utile de participer à des groupes, sur le modèle des alcooliques anonymes.

Existe-t-il un profil-type du sex-addict ?

Je n’aime pas la notion de profil type. Tous ne sont pas « sur le même moule ». Il existe néanmoins une constante. Ce sont des gens qui au fond d’eux-mêmes sont dans une lutte contre le sentiment de séparation, d’abandon, souvent associé à un manque d’estime de soi. On peut quand même isoler un sous-groupe qui relève d’une pathologie assez lourde, et qui regroupe beaucoup de sex addicts : les personnalités-limite, ou « borderliners ». Ces personnalités luttent avec différents moyens de défense contre des angoisses très violentes. On va trouver dans cette catégorie des sujets qui ne supportent pas les frustrations, qui ont des expressions d’explosion agressive, des troubles relationnels, et qui présentent d’autres addictions. Ce type de personnalité est de plus en plus répandu.

Pour quelle raison, selon vous ?

La société en produit. La société permet d’exister selon différents modes défensifs, mais en même temps elle structure moins les êtres. Le sex addict utilise les addictions comme mode défensif. Derrière toute addiction, il y a un sujet qui lutte contre l’anxiété, la tristesse et la dépression.

Pierre Des Esseintes est auteur et journaliste, spécialisé dans les questions de sexualité. De formation philosophique, il est également sexologue. Il a publié, aux éditions La Musardine, Osez la bisexualité, Osez le libertinage et Osez l’infidélité. Il est aussi l’auteur, aux éditions First, de Faire l’amour à un homme et 150 secrets pour rendre un homme fou de plaisir.

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