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Jean-Marc Beausoleil : « il faut valoriser les gens qui travaillent dans le porno ! »

Pierre Des Esseintes

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Ancien journaliste, écrivain et professeur de lycée, Jean-Marc Beausoleil a écrit une douzaine de livres sur les sujets les plus variés, d’Haïti à la naissance du jazz, et des livres-reportages relevant de la méthode du « journalisme narratif » . Il se définit comme un « homme qui gagne sa vie en racontant des histoires ». Pour son dernier livre, Pornodyssée, il s’est plongé, à la manière d’un journaliste gonzo, dans les coulisses de l’industrie du X de la Belle Province. Rencontre.

 

Pourquoi écrire un livre sur le porno ?

J’écris beaucoup, j’éprouve une vraie jubilation à manier le langage. Début 2018, je venais de terminer un manuscrit que j’avais beaucoup de mal à faire éditer. J’ai donc décidé d’écrire un livre que personne ne pourrait ignorer, sur un sujet qui intéresse un maximum de gens, et j’ai pensé à la pornographie. Ce livre est aussi une forme de provocation. J’ai commencé à faire des recherches sur la pornographie, sur Internet, et je me suis rendu compte que beaucoup de gens de cette industrie communiquaient sur les réseaux sociaux. J’étais stupéfait de constater que des gens lambda, qui pourraient être mes voisins de palier, se décrivaient sur leur page Facebook comme des pornstars ! C’était une vraie découverte pour moi ! J’ai pris contact avec eux et ils m’ont répondu. De fil en aiguille, j’ai rencontré toutes sortes de gens de cette industrie, et j’ai décidé d’en faire un livre.

 

Quelles sont selon vous les spécificités du porno québécois ?

C’est une excellente question, car la pornographie c’est quelque chose d’assez universel, finalement ! Mais si on parle de spécificités du porno québécois, il y a deux réponses à votre question. Depuis plusieurs années, Montréal est une ville dont l’activité économique est axée sur les produits électroniques, les jeux vidéo, la post-production, l’intelligence artificielle, toutes ces technologies liées à l’informatique et à l’Internet. Je me suis rendu compte que la pornographie utilisait toutes ces technologies : post-production, diffusion massive via Internet… En marge de toutes ces industries que l’on a voulu attirer à Montréal, pour en faire une sorte de métropole de la technologie, la pornographie a suivi, et nous avons maintenant des géants comme Mindgeek et Gamma Entertainment. Les plus grands distributeurs de porno diffusent à partir de Montréal. L’électricité est bon marché, la main d’œuvre est moins chère qu’à Los Angeles, ça attire les grands de cette industrie.

Il y a une autre particularité intéressante. Tous les ans, le site Pornhub publie les résultats de ses moteurs de recherche. Par exemple, tout le monde peut savoir quelle genre d’activité sexuelle intéresse le plus les habitants du Wisconsin ! Or, on sait quel est le mot-clé le plus recherché au Québec : ce mot, c’est justement « Québec » ! Ici, les gens veulent voir de la pornographie avec des Québécoises et des Québécois ! Certaines compagnies comme Pégas font un produit local qu’ils essaient d’exporter. On a des performeuses et performeurs du Québec qui travaillent à Los Angeles, qui font des films en version française et en version anglaise. Ils espèrent ainsi percer sur le marché américain !

Siège de Mindgeek à Montréal

Vous citez le monteur Woody All-In : «En ce qui concerne le porno, j’aime dire que Los Angeles est le cœur, mais que Montréal est le cerveau. » Le Québec est vraiment devenu la capitale mondiale du porno aujourd’hui ?

L’une des capitales mondiales, en tout cas. Il y a quand même moins de tournages à Montréal que dans la porn valley, à Prague ou à Budapest. Mais les sites les plus fréquentés sur Internet sont basés à Montréal. C’est ici que se prennent les grandes décisions pour monétiser le porno. Ce qui est incroyable, c’est que toutes les technologies qu’ils développent pour faire de l’argent avec le porno en ligne, ils les revendent aux banques ! C’est l’industrie de la pornographie qui a développé les mécanismes de sécurité les plus poussés pour les paiements en ligne. Ils arrivent à revendre ces technologies à des institutions financières très réputées ! Mais ces gens-là ne veulent pas nous parler. Je leur ai écrit, téléphoné, ils ne répondent jamais. Ils considèrent qu’ils n’ont de comptes à rendre à personne.

 

Selon vous, les Québécoises sont particulièrement ouvertes, sexuellement, par rapport aux Françaises ?

J’ai beaucoup questionné des Français venus s’installer au Québec. Si on compare la condition féminine en France et au Québec, je pense que la grande différence, c’est que nous, au Québec, nous sommes beaucoup influencés par les Amérindiens. Les arrivants francophones ont beaucoup fricoté avec les Amérindiennes. Dans la société amérindienne, les femmes sont extrêmement importantes dans les prises de décision. Ici, au Québec, nous sommes très proches de ces sociétés matriarcales. Nous sommes l’un de rares pays dans le monde ou l’égalité des sexes est acquise. En France, la société est plus traditionnelle, je dirais plus patriarcale, et plus machiste. Au Québec, par exemple, les hommes ne draguent pas. Ce sont toujours les femmes qui font le premier pas ! Je pense que les hommes sont tannés de se faire rabrouer. Est-ce que les femmes sont sexuellement plus ouvertes ? C’est clair qu’il y a beaucoup de gens ici qui ont le goût d’explorer ! Tant mieux, et bravo aux audacieuses qui vont au-delà des interdits !

 

Vous racontez que les productions Pégas mettent souvent en scène des rapports « incestueux » , entre demi-frères, demi-soeurs etc. Comment expliquer cela ?

 Ce n’est pas particulier au Québec. Ça existe partout ! Pégas s’adapte à la demande. A une époque, ils tournaient beaucoup de scènes de massage. Puis, ils sont passés aux scènes « artistiques » avec de longs plans, des décors champêtres…  Je parle souvent avec une performeuse québécoise qui travaille aux États-Unis. Elle tourne dans de nombreux family role play : je couche avec la fille de la blonde [la femme] de mon père, ou même avec la blonde de mon père… Ce n’est pas incestueux, car les personnages ont toujours des beaux-pères, des belles sœurs, etc., mais on joue à l’inceste, cet interdit à la base de toute société humaine ! C’est troublant de constater que cela excite les gens partout sur la planète ! On teste toujours les limites de l’interdit.

Lydya Moser, stagiaire chez Pegas Productions

Vous dites qu’ « aux États-Unis, la religion et le sexe avancent main dans la main sur la route pavée d’or des interdits transgressés. » C’est la même chose, selon vous, au Québec ?

 L’histoire du Québec a été marquée par l’influence de l’Eglise catholique, jusqu’aux années soixante. Mais la droite religieuse, qui sévit aux États-Unis, n’existe pas au Québec. C’est sûrement lié au fait que la condition féminine est développée. Par exemple, au Québec, il n’y a aucun débat sur l’avortement ou la peine de mort.

De plus, au Québec, nous sommes beaucoup moins nombreux qu’aux USA. Si vous faites du porno au Québec, vous êtes tout nu devant tout le monde ! Tout le monde va le savoir. Vous êtes obligé d’assumer. C’est ça, finalement, la plus grosse pression exercée sur les performeuses et performeurs.

 

Comment voyez-vous l’avenir de la pornographie ?

Je suis favorable aux acquis de la révolution sexuelle des années 60 et 70. Je pense que les gens ont le droit de faire ce qu’ils veulent et d’explorer leur sexualité entre adultes consentants. Si les gens veulent se filmer en train de faire l’amour, entrer dans ce trip narcissique total, et diffuser les images, je trouve ça très bien. Le problème, c’est que cette industrie de la pornographie qui pèse des milliards de dollars n’est pas toujours très tendre avec ses acteurs. Je pense au suicide d’August Ames, par exemple. Cette jeune canadienne est partie travailler aux États-Unis, elle a fait une carrière fulgurante sur trois ans, et elle n’a plus été capable, à un moment, d’assumer cette vie-là.

Pour éviter cela, il faut valoriser les gens qui travaillent dans le porno. Il faut reconnaître qu’ils font un travail qui fait l’affaire de tout le monde. Il faut faire attention à ce que l’on consomme. Comment cela a-t-il été produit ? Par qui ? Comment est-ce diffusé ? Il faut s’efforcer d’adopter un regard critique sur la pornographie que l’on consomme. Il ne faut pas que cela devienne de la barbarie, que l’industrie de la pornographie devienne une énorme machine qui se nourrit de chair humaine.

 

Vous appréciez beaucoup les gens de cette industrie, semble-t-il…

 C’est toujours étonnant de voir que certaines personnes se servent du porno comme instrument de lutte socio-économique. Les acteurs et actrices porno ne sont pas des enfants de neurochirurgiens. Ce sont des gens de la classe populaire. En transformant leur sexualité en spectacle, ils parviennent à éviter l’anonymat, et aussi l’exercice d’un boulot inintéressant. C’est une forme de révolte par rapport à leur condition, dans une société ou plus on est vu, plus on est regardé, et plus on a de pouvoir. Il y a un côté porno punk, porno anarchiste, chez certaines personnes du milieu, et ce sont celles que j’ai le plus appréciées.

 

Mélodie Nelson, une ancienne actrice porno, se demande dans la préface de votre livre : « pourquoi détestons-nous les personnes qui sont, pour un moment, un fantasme ? » Pourriez-vous tenter de répondre à cette interrogation ?

 Comme le dit Michel Houellebecq, la sexualité est de plus en plus une affaire de professionnels. La société ne cesse d’attiser notre désir, en faisant tout pour que la réalisation de ce désir soir de plus en plus difficile. Cela crée des situations très pénibles.

Je vous renvoie au Contrat social de Rousseau. Pour avoir une part de sécurité dans le groupe, on accepte d’abandonner une part de liberté. J’accepte, après le travail, de rentrer à la maison et de retrouver mon partenaire sexuel. Même si je vis dans une société qui suscite sans arrêt mon désir à travers la publicité, la musique populaire, le cinéma, etc., j’accepte d’être un citoyen sage. Les performeurs et performeuses du porno eux, refusent le contrat social et revendiquent une exploration de leur sexualité. Ce n’est pas donné à tout le monde.

Quand on les regarde, on peut les envier, ils peuvent nous exciter, mais ils peuvent aussi nous remettre en question. Et là, on se rappelle qu’il y a une partie de nous que l’on accepte de ne pas explorer à fond, pour faire partie du contrat social. Le porno nous rappelle que l’on aurait peut-être envie de changer de partenaire, envie d’essayer des choses, mais la société nous interdit de le faire. Et finalement, on finit par être fâché contre eux… Mais si l’on acceptait de se donner un peu plus de liberté, peut-être qu’on les jugerait moins sévèrement. On pourrait même leur ressembler un peu.

 

Comment votre livre a-t-il été reçu ?

Très bien. Le but de ce livre est de donner aux gens l’opportunité de parler de pornographie, sans que ce soit gênant. On peut parler du livre sans avoir l’air d’un obsédé !

Et les gens du porno sont toujours contents que l’on parle d’eux avec respect.

Quel sera votre prochain livre ?

Ce sera un livre sur Zïlon, l’un des premiers artistes de rue de Montréal à être reconnu et exposé dans les galeries aujourd’hui. C’est un livre sur le graffiti, une sous-culture marginale, un peu comme la pornographie.

 

Jean-Marc Beausoleil, Pornodyssée, éditions Somme Toute, 176 p., 21,95 $.

Pierre Des Esseintes est auteur et journaliste, spécialisé dans les questions de sexualité. De formation philosophique, il est également sexologue. Il a publié, aux éditions La Musardine, Osez la bisexualité, Osez le libertinage et Osez l’infidélité. Il est aussi l’auteur, aux éditions First, de Faire l’amour à un homme et 150 secrets pour rendre un homme fou de plaisir.

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