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Actrices

Vera King. La vérité nue

Dimitri Largo

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le

Singulier. Voilà comment on pourrait qualifier le parcours de Vera King, apprentie journaliste infiltrée dans le porno pour en dépeindre la réalité, mais qui finit par ne plus en sortir. Pourtant au regard de son expérience, elle avait toutes les raisons de fuir, ce qu’elle n’a pas fait et aujourd’hui, elle ne regrette rien. A la lumière de son témoignage, on ne peut toutefois s’empêcher de penser qu’il y a quelque chose de pourri à pornoland.

Vera King est une néo-professionnelle consciencieuse, prête à donner de sa personne pour alimenter ses velléités d’écriture. Lol. Retour en 2016. Diplômée de l’Université d’Arizona à 29 ans, l’ex-Wild Cat (surnom donné à leurs étudiants) ambitionne de devenir journaliste. En parallèle, ça fait longtemps que les questions de sexualité la fascinent. Pour preuve, elle a validé une thèse sur « La sexualité féminine dans la littérature », a grandi à San Dimas, à 15 minutes de Chatsworth, l’épicentre de la Porn Valley et ado, s’amusa à se trouver un alias porno en accolant le nom de son premier animal et celui de sa rue. Le résultat fut Ginger Saint-Croix et c’est d’ailleurs sous ce blaze qu’elle entreprit son enquête sous couverture dans le X. « J’ai envoyé une candidature spontanée à Buzzfeed avec l’idée de trouver un mentor qui puisse m’aider à traiter ce que j’allais découvrir. J’avais en tête de faire comme Gloria Steinem en 1963 avec son essai « A Bunny’s Tale », mais au lieu d’être une bunny dans un club de strip, j’allais passer une audition porno » raconte-t-elle dans le journal intime qu’elle consacre à son expérience sur Tumblr.

Investiguer et se faire tirer, c’est mieux que de choper un deuxième trou de balle en Afghanistan au nom de la liberté de la presse. Plutôt un AVN Award entre quatre mecs qu’un Pulitzer entre quatre planches… Elle démarcha donc les responsables d’une agence de modèles qu’elle désigne respectivement sous le nom de Jekyll et Hyde. Si elle ne tient pas à révéler leur véritable identité, c’est que Vera King a plus que jamais les pieds dans le business, tout comme eux. « Ils m’ont dit qu’ils avaient plus de 40 ans d’expérience et qu’à côté de leur boulot d’agents, ils étaient des réalisateurs et des performers qui avaient remporté des prix. Le premier rendez-vous s’est bien passé. Ils m’ont invitée à venir dans leurs bureaux qui étaient en fait l’appartement de l’un des deux. Ils ont fermé les rideaux et m’ont demandé de me désaper. Nue devant eux, ils ont commencé à juger mon corps : joli ventre, ferme… mais j’avais besoin de faire plus de squats. « Les gars qui regardent du porn préfèrent les attributs féminins comme les longs cheveux et un petit cul m’expliquèrent-ils. On veut que tes fesses soient musclées au point qu’elles puissent retourner une pièce de monnaie (sic) ». Petit cul ou pas, les deux « agents » sont emballés à l’idée de travailler avec Vera, la « taupe », bien que leurs conseils se révèlent souvent contradictoires : « J’avais une frange, que j’ai toujours, comme une de mes idoles, Louise Brooks. Ils m’ont dit : « les pornstars aux cheveux courts ont moins de chances de réussir ». Pourtant, je pourrais citer des filles comme Riley Nixon ou Janice Griffith qui ont réussi avec des looks différents. Tandis qu’ils me demandaient d’avoir le corps d’une athlète olympique, ils me recommandaient de prendre quelques kilos car les hommes raffoleraient des formes. Ils voulaient que je m’épile et dans un même temps, affirmaient que les bushes (chattes poilues) étaient à la mode ».

Une fois rhabillée, Jekyll et Hyde, cyniques mais corrects, livrent à Vera King quelques clés du business : « Il n’y a que deux types de performeuses : les teens et les milfs. Et les filles qui ne font pas d’anal ne travaillent pas. Une partie du boulot consiste aussi à faire des choses que tu n’as pas envie de faire ». Cette dernière phrase ne plaît pas du tout à Vera King. « En tant que féministe, je considère que le consentement est le point cardinal de la sexualité. Je leur avais dit également au dîner que j’étais rétive à l’idée d’être impliquée dans ce que le porn appelle les jeux de rôle familiaux, faux-cest et les histoires de sœurs par alliance ». Quand ils lui demandent ses objectifs de carrière, la jeune femme de 29 ans glisse qu’elle souhaite s’acheter une maison, payer son crédit étudiant et se retirer. Ce dernier point fait marrer l’un d’eux : « il n’y a pas des tonnes d’argent à se faire pour la performeuse moyenne. Une seule peut espérer approcher le million pour être en mesure de prendre sa retraite ». Si Vera King apprend qu’elle peut diversifier ses sources de revenus, elle percute aussi que la durée de vie d’une hardeuse est courte, très courte : « ils ont un mot pour ça, ils parlent de « shot out ». Quand tu es nouvelle, tu es engagée par tous les studios, au moins une fois, avant d’être considérée comme cramée et faire place à la suivante. Hyde m’a prévenue que ma carrière peut faire flop après une seule mauvaise scène ».

Ce qui se passera le lendemain est de nature à apporter de l’eau au moulin des anti-porn : celui qu’elle appelle Hyde va l’inviter à revenir au même endroit afin de discuter plus en profondeur. Il est seul. Le ton est plus personnel, il la drague et tente de l’embrasser. « J’étais choquée. Etais-je vraiment tombée dans le cliché du casting sur canapé dans un deux-pièces de la Vallée ? Au moins dans un casting, les filles sont payées à leur tarif. Là, je n’avais même pas encore signé de contrat ». Heureusement, elle ne subit pas de coup de pression. « Je lui ai dit que j’avais besoin de plus de temps pour réfléchir. Il m’a raccompagnée à la porte ». Toutefois, le soir, il retente sa chance par texto, lui décrit ses fantasmes et aimerait lui dire des trucs vicelards au téléphone. Elle l’évince, à chaque fois poliment, ce qui ne fait que renforcer le respect qu’elle inspire. Fin du jour d’après. 

Le troisième jour, après moultes discussions familiales, elle contacte l’autre, Jekyll, celui qu’elle appelle aussi le nice guy afin de lui signifier qu’elle n’ira pas plus loin. « Au-delà d’une tentative de baiser et de quelques sextos, personne ne m’a fait de mal. Je l’ai remercié et je suis retournée à une vie normale, rythmée par les mensualités de mon prêt étudiant ».

Un an et un contrat chez Starbucks plus tard, les rêves de Buzzfeed de Vera King se sont heurtés à une fin de non-recevoir. Aucune major du cinéma ne l’a recrutée comme scénariste, aucune rédaction ne lui a ouvert ses portes, mais le porn lui a ouvert ses bras. « J’ai recontacté Jekyll et Hyde car les autres agences m’ont eu l’air d’être encore moins pro. Ils furent agréables pour le coup et toujours prêts à me représenter. Tous deux m’ont précisé qu’ils vivaient avec leur petite amie et qu’ils travaillaient désormais depuis l’appartement de Jekyll. Après quelques tractations, j’ai signé ». Au passage, elle troque le Ginger Saint-Croix pour un Lexi Foxy aussi classe qu’un rat mort. La suite le sera encore moins. Jekyll, le plus sympa de ses agents, prend de la distance pour fonder un foyer et Hyde, le lascar qui lui faisait du rentre-dedans, ne fait pas correctement son job : elle n’est bookée en moyenne qu’une fois par mois. Prise à la gorge financièrement, elle accepte de partir à Prague tourner pour Legal Porno, avec à la clé, la promesse de rentrer aux States lestée de 10 000 dollars. « Mon agent m’a dit : « Tu seras bookée pour trois scènes anales, si tu acceptes d’essayer la double-anale pour au moins l’une d’entre-elles. Regarde la réalité en face. Aucune production, ici, ne donnera autant pour la première anale d’une milf ». Une fois de plus, mon destin s’est joué sur un coup de dés. Mon premier voyage hors de mon pays allait être payé par l’un des studios les plus hardcore au monde ». Pour une actrice qui n’a jamais pratiqué l’anal, être baptisée chez LP, c’est comme si un appelé du contingent était parachuté au Mali… Pour le coup, Vera alias Lexi foxy fût naïve et pour le moins, très mal représentée par un Mister Hyde qui a décidément tout de la belle ordure. Ceci-dit, elle ne se dégonfla pas.

Un beau jour d’août 2018, elle se retrouva conduite à deux heures de Prague, dans un obscur village de la campagne tchèque, là où trône l’immeuble qui sert de siège à Legal Porno. « Le début de mon trip européen ressemblait au film Hostel explique-t-elle sur son Tumblr. J’ai été installée dans une chambre qui donnait sur un parking. Le sol était couvert de fringues sales, de godes et de poires de lavement usagés. J’ai été mordue par ce que je n’espère être que des punaises de lit. C’était pire qu’un camp, c’était un boot camp anal. Les journées étaient chaudes et humides, les nuits froides. Heureusement que j’étais logée avec une autre Américaine (qu’elle appelle Angel) ». Après avoir esquivé les acteurs qui déambulent le zgeg à l’air et lui sautent dessus à chaque fois qu’ils la croisent, Lexi-Vera accomplit sa première anale en Europe de l’Est avec un performer nommé D.J. « Angel m’avait prévenue qu’ici, les acteurs se shootaient la bite. C’est la première fois que j’entendais parler de ça, mais j’ai vu ensuite D.J. s’injecter une substance dans le pénis. Lors de ma scène en double, il a commencé à se battre avec l’autre acteur car celui-ci avait mis de la crème anesthésiante dans le pot de lub. Il disait qu’il ne pouvait plus bander à cause de ça. Au fur et à mesure que sa frustration montait, il devenait violent. Ce n’est qu’après avoir reçu une injection de chaque côté du pénis qu’il a pu terminer. Il a éjaculé dans mes fesses, s’est retiré et le réal m’a demandé de lécher le sperme qui sortait. La scène devait durer 45 minutes, sans coupures, et au final, elle a pris cinq heures. Quand j’ai pris ma douche, je me suis assise sur le carrelage et j’ai pleuré ».  

 

Comment défendre le X dans ces conditions ? Qui osera un jour se pencher sur la question de l’Edex, la fameuse piquouse pour bander, comme on se penche sur celle du dopage ? Car c’est un secret de polichinelle que sort Vera King : la plupart des acteurs se piquent la queue et ne s’en cachent même plus sur les tournages. Quelles sont les répercussions sur leur santé à long terme ? Peut-on encore faire du porn sans aiguille, ni fausse éjac, sans types qui pètent les plombs parce qu’ils sont chargés ? C’est quoi la prochaine étape chez les Tchèques et les Hongrois, après la pisse et les mastards dans la gorge jusqu’à l’étouffement ? Bouffer des déjections ?

A son retour aux States, la jeune femme consulte. Elle a une infection au rectum et une réaction allergique à la Doxycycline qui lui fout des plaques violettes. Elle découvre que son agent, qui a volontairement squeezé ses textos, a empoché 6 600 $ et elle, seulement 4 800. Sur les 10 000 $ promis, il a croqué largement plus du double. En contactant directement l’un des réalisateurs de LP sur Twitter, elle apprend que son agent lui a menti. Il n’a jamais été question qu’elle encaisse cette somme. Déprimée, entamée physiquement, elle informe les bandits qui la représentent qu’elle met fin à son contrat.

La suite de sa carrière se révèlera moins glaucasse. Elle intègre l’agence OC Modelling dirigée par des femmes. Aucune remarque ne lui est faite sur son âge et son corps. Son nouvel agent, Sandra, saura se montrer patiente et à l’écoute le temps qu’elle récupère. Aussitôt remise sur pied, la Californienne est bookée par Chick Media, un studio managé par Kelly Holland, ex-boss de Penthouse et spécialisé dans le porn écrit et réalisé par des femmes. « C’était une expérience formidable qui m’a redonné confiance et espoir pour ce métier. Je suis née à nouveau en tant que performeuse et j’ai changé de nom. Lexi Foxy en avait trop vu. Il était temps de dire au revoir à cette pauvre fille et bonjour à Vera King. Louise Brooks aurait été fière. Désormais, je suis une actrice pour adultes, bookée plusieurs fois par mois et j’ai enfin pu commencer à penser à mon avenir financier. Je suis reconnaissante de pouvoir travailler dans cette industrie et d’exprimer ma sexualité dans des films. Certaines journées sont si géniales que je ne peux pas croire que je suis payée pour les vivre. En dépit de quelques mauvaises personnes au début, j’ai rencontré des gens vraiment formidables » conclut-elle sur son Tumblr.

Le porn mérite plus d’actrices comme Vera King. Il ne devrait même accepter que des femmes qui possèdent son bagage, son recul et son analyse. Elle aurait pu pousser des cris d’orfraie et résumer le porno à une poignée de ses protagonistes et Dieu sait qu’en cette époque tourmentée, elle aurait reçu des soutiens. Au contraire, elle a su pousser la curiosité au-delà et découvrir que ce n’est pas une bande de moutons, aussi noirs soient-ils, qui forme la masse du troupeau.

Journaliste professionnel depuis 2003. Rédacteur du magazine Hot Video de 2007 à 2014.

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