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Prendre son pied : les 4 degrés de fétichisme

Clint B

Publié

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Exemple le plus commun d’altérité sexuel, le fétichisme du pied illustre par son amplitude l’infinie complexité de notre rapport au fantasme.

En matière de sensualité, le pied est un sujet pour le moins clivant. Pour la plupart, il n’éveille que mépris utilitaire voire dégoût profond envers un appendice informe et souvent malodorant. Mais à peine évoque-t-on un soupçon d’intérêt à son endroit qu’il faut se défendre de chourrer des groles en lousdé pour assouvir d’inavouables rituels olfactifs. Est-ce qu’on peut aimer les pieds comme certains aiment les mains, les épaules, les seins ou les fesses, sans souscrire pour la vie au club des fétichistes, forfait « livraison gratuite chez Zalando » ? Existe-t-il au moins plusieurs degrés de fétichisme du pied ? Car, ni réellement sale (Dois-je vous rappeler la fonction d’un anus ?), ni fondamentalement repoussant, le pied suscite des fantasmes souvent bien moins spectaculaires et marginaux que l’imaginaire collectif le suggère.

Les pieds dans le plat

Bien avant d’être des mises en scène sensationnalistes pour porno de niche, les fantasmes sont des inclinations intimes, personnelles et individuelles. Aussi, en fait de fétichisme, il existe pour chaque fixation érotique un éventail infini d’intérêts et de pratique. Cet éventail est un continuum qui s’étend de la curiosité émoustillée au blocage monomaniaque, où le plaisir sexuel décorrélé de l’acte n’est plus possible qu’à travers l’expression d’une pratique périphérique. C’est généralement le stade à partir duquel le fétichisme quitte le domaine de la préférence sexuelle pour infiltrer celui de la pathologie, a fortiori lorsque le ou la concernée affirme en souffrir.

Les pieds, passion intemporelle et incorrigible du grand Tarantino

Jusqu’à cette extrémité, on se gardera donc d’émettre un avis sur la teneur des activités et la santé mentale ceux qui s’y adonnent, pourvu que tout soit consensuel. D’abord, parce que la critique est moins une preuve de raison et de décence que d’étroitesse d’esprit et d’insécurité. Ensuite, parce que c’est passablement contre-productif. Par contradiction, le fétichisme se nourrit de son propre dénigrement, du tabou qui l’entoure. Et en la matière, la podophilie, aussi appelée fétichisme du pied, fait figure de cas d’école.

La fameuse énigme de « l’œuf ou la poule » : existerait-il un fétichisme du pied si l’on ne décrivait pas l’intérêt pour la chose comme profondément bizarre ? Après tout, personne n’interroge les innommables paraphilies cachées derrière le plaisir de sucer un téton ou de mordiller une oreille. Mais tétez un orteil… And everyone loses their minds. C’est que culturellement, le pied nu évoque dénuement, misère, saleté, à travers la figure notamment du va-nu-pieds, ce pauvre crasseux et mal dégrossi. En société, on se chausse donc, pour ne pas infliger à autrui la vue de cette parodie de mains aux doigts atrophiés, condamnée à fouler les immondices qui jonchent le sol. En outre, côté plumard, les convenances ont la vie dure, et l’on ne compte plus les complexes liés à cette norme : pieds trop grands, orteils trop courts, pilosité repoussante…

Pourtant, d’un point de vue strictement physiologique, la dimension érogène du pied ne fait aucun doute. Délicat, mobile voire, dans une certaine mesure, préhensile, et désespérément tactile, les petits petons (et même les grands) semblent avoir tout à fait leur place dans cette quête de jouissances diverses et insoupçonnées qu’est l’acte sexuel. Et, perversion oblige, c’est encore meilleur quand c’est désapprouvé par les bonnes gens.

Un « innocent » massage du pied…

Mille façons de prendre son pied

Adresser cet état de fait, et donc se livrer occasionnellement à quelques cochonneries podales, c’est donc déjà mettre un pied dans le premier niveau de fétichisme défini par Wilhelm Stekel en 1964, le partialisme : « une préférence discrète pour certains types de partenaires, de stimuli ou d’activités sexuelles ». Selon Stekel, on est donc déjà fétichiste si l’on se montre attentif à la pédicure de ses amant(e)s, si l’on connaît leur pointure, si l’on se livre occasionnellement au massage de pied à des fins érotiques. Quoiqu’à ce compte-là, on entre pratiquement dans le second niveau…

Le deuxième palier, nommé fétichisme de faible intensité, caractérise une forte attirance pour des traits, des rites ou des parties du corps spécifiques, au point que l’objet d’attention commence doucement à se faire une place lors des préliminaires. C’est là que le fétichisme du pied éclate en une galaxie de nuances en lesquelles chaque amateur se reconnaît ou non. Pieds nus et/ou sales, talons hauts, ongles vernis, chaussettes, goût, parfum, sensations tactiles, massage, léchage… Chacun son kif ! Certains inconditionnels souscrivent à tous, pourvu qu’il y ait du panard au menu, d’autres plus sélectifs ne se retrouvent que dans un cadre spécifique, sans réellement saisir ce qu’on peut bien trouver aux autres délires… 

Droit dans ses bottes

Contrairement aux idées reçues, la communauté podophile est donc loin d’être uniforme. L’intensité, mais aussi les centres d’intérêt précis varient d’un passionné à l’autre, ce qui peut s’avérer capital lorsqu’est atteint le troisième seuil de fascination fétichiste, dit d’intensité modérée. Le stimulus particulier devient essentiel à l’excitation ainsi qu’à l’accomplissement de l’acte sexuel. Par substitution des parties génitales, l’objet de la fixation n’est plus seulement une gourmandise annexe au plaisir sexuel, mais le point central autour duquel s’établit le rapport, une ligne de mire pointée droit sur l’orgasme. D’où l’importance de bien connaître son sujet avant de tenter de satisfaire un partenaire obsessionnel. Enfiler ses plus jolies tongs quand l’autre n’aime que le luxe de l’escarpin, qui dresse le pied sur un piédestal, c’est comme se déguiser en Chewbacca pour une convention Star Trek : le bide assuré.

Arrive enfin le quatrième niveau de fétichisme, celui dont on tire des personnages secondaires de sitcom et des tueurs en série de thrillers, le fétichisme de haute intensité. Statistiquement peu répandu, il caractérise les cas où l’objet de fixation supplante totalement l’acte dans la quête de plaisir sexuel. Concrètement, à ce stade, on ne se branle plus que sur des photos d’orteils, des Louboutins de collections, ou coincé entre les voûtes plantaires d’un(e) complice conciliant(e). Et c’est tout ! Le reste de la sexualité n’est que gymnastique absurde et contorsions laborieuses. Mais tant que chacun y trouve son compte…

En définitive, réjouissons-nous ! Concernant le pied, comme toute partie du corps ou activité érotique, il n’existe pas de sexualité classique et conventionnelle, opposée à une obsession malsaine, seulement des degrés de préférence et de fixation plus ou moins déclarés. Et au lieu de se diviser autour de normes sexuelles arbitraires, reconnaissons l’évidence : nous sommes tous fétichistes.

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.

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