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Anaïs de Lenclos : « La proposition de loi du RN sur les maisons closes, c’est uniquement pour faire le buzz ! »

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©Marie Rouge

Le député Jean-Philippe Tanguy (RN) a annoncé récemment que son groupe réfléchissait à une proposition de loi pour réautoriser les maisons closes, interdites en France depuis 1946, en modèle coopératif. Objectif affiché : démanteler les réseaux de prostitution et protéger les TDS. Nous avons demandé à Anaïs de Lenclos, TDS depuis 2012 et porte-parole de la Fédération Parapluie Rouge, ce qu’elle pense de ce projet. 

Plusieurs femmes assises sur un canapé

Le Sheri’s Ranch, célèbre maison close du Nevada

Que pensez-vous du projet de proposition de loi de Jean-Philippe Tanguy en faveur de la réautorisation des maisons closes ?

Déjà, on ne s’attendait pas du tout à ça. Pour moi, c’est un effet d’annonce, ça a très peu de chances d’aboutir. Le RN propose une réglementation. Ça n’a rien à voir avec ce que demandent les personnes sur le terrain, c’est-à-dire : obtenir le droit commun. Et ça ne résoudra pas les problèmes, puisque cela reste un système carcéral : enfermer des gens dans un lieu. Ça implique que les gens aient des papiers, et souhaitent se déclarer comme TDS. Ça laisse de côté toutes les personnes qui ne rentrent pas dans ce système-là, donc la très grande majorité.

L’idée revendiquée de Jean-Philippe Tanguy, c’est protéger les prostituées. Est-ce que la maison close ne serait pas la moins mauvaise solution ?

Non, le RN veut enfermer d’un côté les « bonnes prostituées » et expulser toutes les autres, c’est-à-dire les migrant(e)s sans papiers. Il ne s’agit pas de protéger les TDS. Historiquement, les maisons closes ont été faites pour parquer les prostituées dans un endroit, les surveiller, s’assurer qu’elles ne nuisaient pas aux bonnes mœurs, qu’elles ne faisaient pas tâche dans l’espace public. On est vraiment sur cette vision-là. Aujourd’hui, les raisons pour lesquelles les gens exercent dans des conditions difficiles sont liées aux règles et aux lois appliquées en France. Comme le dit l‘Organisation Mondiale de la Santé, ce n’est pas le travail du sexe en lui-même qui est source de dangers, c’est le contexte dans lequel il est exercé. Or, à l’heure actuelle, et depuis la loi de 2016 [sur la pénalisation des clients], les conditions se sont dramatiquement détériorées. Les personnes doivent se cacher pour protéger leurs clients. Le pouvoir appartient désormais aux clients qui négocient, alors qu’avant, les TDS pouvaient imposer leurs conditions.

Le député RN Jean-Phillipe TANGUY en costume bleu

Le député RN Jean-Phillipe TANGUY

C’est donc le contexte législatif qui rend l’activité dangereuse ?

Oui, un moindre mal serait déjà d’abroger cette loi, et toutes celles qui réglementent d’une façon plus ou moins directe le travail du sexe. Ce qu’on veut, c’est le droit commun, comme en Belgique, en Nouvelle-Zélande, certains états d’Australie

Ça fonctionne comment, dans ces pays ?

Les personnes qui exercent ont les mêmes droits que les autres travailleurs, donc bénéficient du droit commun, ce qui veut dire qu’en cas d’exploitation, elles peuvent déposer plainte. Et puis, ça permet aux personnes de faire appel à une femme de ménage si elles le souhaitent, ou de louer un appartement.

 A l’heure actuelle, ce n’est pas possible ?

Non, la loi sur le proxénétisme englobe tellement de choses, que si vous louez un appartement et que votre propriétaire apprend que vous êtes TDS, même si vous n’exercez pas dedans, il est tenu de vous mettre dehors, sinon il sera poursuivi pour proxénétisme. On aboutit d’ailleurs à des situations très perverses, parce qu’on a des propriétaires de Airbnb qui surveillent, qui voient que les personnes sont potentiellement des TDS, et qui vont les mettre dehors… bien sûr en gardant l’argent !

La prostitution s’exerce principalement dans les Airbnb ?

En fait, c’est impossible de savoir parce qu’il n’y a pas de chiffres. Il semblerait qu’une grosse majorité des personnes qui exercent le font sur Internet, donc il est probable que ce soit dans des appartements, des hôtels… Mais il y a encore beaucoup de TDS qui exercent dans la rue, parfois par choix. Depuis la loi de 2016, ils/elles travaillent souvent dans les bois, ou en périphérie des villes. Elles peuvent être facilement victimes de personnes qui profitent de la situation. C’est ce qui s’est passé avec Vanessa Campos en 2018. Ses assassins savaient qu’elle était isolée dans le bois, et qu’il n’y aurait personne pour la défendre.

Des jambes d'une prostituée dans la rue

La prostitution de rue, devenue plus dangereuse depuis la loi de 2016.

En prétendant protéger les prostituées, le RN ferait la chasse aux migrantes ?

Oui, bien sûr. Le député RN Thomas Ménagé a dit clairement [sur Vakita.fr] que celles qui auront des papiers pourront monter une coopérative, et les autres seront expulsées parce qu’elles n’ont rien à faire ici. Il faut savoir que 90 % des prostitué(e)s qui exercent sur le territoire ne sont pas français(e)s, et sans papiers pour la plupart. Quant aux 10% restants, je pense qu’ils n’en ont rien à faire. Dire que c’est pour protéger les gens, non, je n’y crois pas un instant parce que si c’était le cas, ils auraient déjà fait appel à nous pour discuter de ce qu’il convient de faire. Or, ils n’ont pas du tout contacté les personnes concernées. Ou alors, ils n’ont pas écouté ce qui s’est dit !

Donc, pour vous, la maison close ne peut pas être une solution ?

Ça peut être une option. Si toutes les autres règles sont abrogées et qu’on a accès au droit commun, certaines personnes seront intéressées par le fait de monter une coopérative. Travailler dans une maison, ça a un côté très confortable. Moi, je travaillais en maison quand j’étais en Suisse, il y a ce côté sympa d’être avec des collègues, de partager des moments, et puis de ne pas avoir à se préoccuper de la sécurité. Mais ce n’est certainement pas la solution universelle. Alors, quand j’entends que ce serait un moindre mal, je ne suis pas d’accord. Le moindre mal, ce serait d’abroger les lois qui ont été mises en place et qui ne fonctionnent pas. La loi sur le proxénétisme, par exemple, n’existe que pour le travail du sexe. Or, elle ne fait que pénaliser des choses déjà sanctionnées dans le droit commun : l‘exploitation, la traite, le viol… Mais si vous regardez dans le Code pénal la définition même du proxénétisme, cela concerne : toute aide ou assistance au travail du sexe. C’est tout. Il n’y est même pas question de contrainte, ou de retirer des revenus de la prostitution. Non : aide et assistance, c’est-à-dire des personnes qui s’entraident dans ce travail ! C’est une aberration.

Finalement, quel est l’intérêt politique du RN dans cette histoire ?

La proposition de loi du RN sur les maisons closes, c’est uniquement pour faire le buzz ! Et c’est aussi un moyen de diviser les TDS. Il y a ceux qui seront OK, et puis les autres… C’est peut-être aussi un moyen de diviser la gauche, qui n’a pas l’air de vouloir s’emparer du sujet et là, du coup, elle y est un peu obligée.

A gauche, il y a aussi un courant féministe anti-prostitution…

Le problème, c’est que vouloir abolir la prostitution, ça implique d’éliminer les TDS. Moi, je suis pour que les gens qui exercent ce métier puissent rentrer chez eux en vie. C’est tout. J’aimerais bien qu’il n’y ait plus du tout de prostitution. Parce que ça voudrait dire que plus personne n’aurait besoin de travailler pour vivre. Mais dans l’état de notre monde actuel, c’est mal barré. Il y a de plus en plus de pauvres. Si en plus, vous êtes migrante ou transgenre, c’est souvent la seule option pour manger.

Vous-même, vous exercez dans quelles conditions ?

Je suis ce qu’on appelle une escort. Je trouve mes clients par Internet, et je les rencontre en appartement ou en hôtel.

Vous êtes porte-parole de la fédération Parapluie Rouge. Quel est ce symbole ?

Il y a eu un rassemblement de travailleuses du sexe en 2001, à Venise, en marge de la 49e Biennale. Chacune portait un parapluie rouge, et c’est devenu le symbole de la résistance contre les discriminations. C’est un symbole utilisé partout dans le monde. La Fédération Parapluie Rouge regroupe la majorité des associations de santé dirigées et tenues par les TDS.

Une chambre d'une maison close à Berlin

Une chambre à l’Artémis, la plus grande maison close de Berlin © HANNIBAL HANSCHKE/REUTERS

Pierre Des Esseintes est auteur et journaliste, spécialisé dans les questions de sexualité. De formation philosophique, il est également sexologue. Il a publié, aux éditions La Musardine, Osez la bisexualité, Osez le libertinage et Osez l’infidélité. Il est aussi l’auteur, aux éditions First, de Faire l’amour à un homme et 150 secrets pour rendre un homme fou de plaisir.

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