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Vérification d’âge : douze mois plus tard, l’échec annoncé par la filière
Un an après que le Conseil d’État a définitivement rétabli l’obligation de contrôle de l’âge (15 juillet 2025), un sondage Ifop réalisé pour CAM4 livre le premier vrai bilan du dispositif issu de la loi SREN. Verdict : la consommation n’a pas reculé, elle a déménagé vers les sites qui ignorent la loi. Ceux qui ont joué le jeu paient l’addition, les autres encaissent le trafic. Exactement ce que les acteurs français répètent depuis 2020.
Les chiffres d’un naufrage
L’étude a été menée en ligne par l’Ifop pour CAM4 du 9 au 15 juillet 2026, auprès de 3 000 personnes représentatives de la population majeure, complétées par 500 adolescents de 15 à 17 ans1. Les chiffres sont sans appel.
69 % des adultes et 78 % des mineurs ayant consommé du porno au cours des douze derniers mois l’ont fait sur des sites qui ne demandent aucun âge. Près d’un majeur sur deux (48 %) et deux mineurs sur trois (65 %) ont abandonné les sites qui appliquent la loi, au profit de ceux qui ne l’appliquent pas. Autrement dit : l’obligation légale a créé de toutes pièces un avantage concurrentiel pour les plateformes hors-la-loi, et une pénalité commerciale pour celles qui ont investi dans une solution conforme. C’est le constat de l’institut de sondage lui-même, pas celui d’un lobbyiste de la filière.
Mineurs (15-17 ans)
Figure 1. Le grand report. Lecture : 69 % des adultes consommateurs sont passés par des sites sans contrôle d’âge ces douze derniers mois. Source : Ifop pour CAM4, 9 au 15 juillet 2026 (données publiées par Next.ink). Graphique : La Voix du X.
L’effet sur la consommation elle-même ? Marginal. Seuls 16 % des adultes et 22 % des 15-17 ans déclarent avoir cessé de consulter des sites pornographiques ; pour 52 % des majeurs, rien n’a changé. La consommation globale est stable par rapport à 2023, et les segments par abonnement (type OnlyFans, +8 points) comme les webcams (+4 points) progressent même. Cerise sur le gâteau : à peine la moitié des sondés dit avoir déjà croisé un écran de vérification, ce qui en dit long sur le taux de conformité réel du marché. Sans surprise, 64 % des Français jugent le dispositif peu ou pas du tout efficace.
Le détail le plus cruel concerne ceux qui acceptent de se soumettre au contrôle : 49 % des 50-64 ans s’exécutent, contre 24 % des 18-24 ans et 18 % des ados. « Les quinquagénaires se vérifient, les adolescents contournent », résume l’Ifop. Le dispositif filtre les adultes et laisse passer les mineurs les plus outillés, très précisément l’inverse de l’objectif affiché.
Le dispositif filtre surtout ceux qu’il ne vise pas.
Figure 2. La sélectivité inversée. Part des internautes qui effectuent la démarche de vérification lorsqu’elle leur est demandée. Source : Ifop pour CAM4, juillet 2026. Graphique : La Voix du X.
2020 : les Français essuient les plâtres
Pour la filière française, ce bilan n’a rien d’une surprise. C’est une chronique annoncée vieille de six ans, formulée dès les débats de la loi du 30 juillet 2020, celle qui a mis fin au simple avertissement « j’ai 18 ans » à l’entrée des sites.
Rappel des faits. En novembre 2020, le groupe Jacquie et Michel, alors l’un des sites les plus populaires du pays, lance My18Pass, une solution maison de vérification par carte bancaire, déployée sur l’ensemble de ses sites et proposée au reste du marché2. Un investissement, une friction assumée à l’entrée, des visiteurs perdus à chaque écran supplémentaire, pendant que les tubes étrangers continuaient de servir leurs contenus sans le moindre contrôle. Dorcel suivra avec ses propres expérimentations, jusqu’au double anonymat testé en 2023 avec GreenBadg (pièce d’identité, puis selfie vidéo analysé par une IA).
La récompense ? En juillet 2022, l’Arcom met en demeure les éditeurs de Jacquie et Michel, jugeant la vérification par carte bancaire insuffisante3. Le seul grand acteur à s’être équipé se retrouve dans le même sac que ceux qui n’avaient strictement rien fait. Détail savoureux : deux ans plus tard, le référentiel officiel de l’Arcom (octobre 2024) validera… la carte bancaire comme solution transitoire acceptable4. Ce qui valait une mise en demeure en 2022 devient la norme provisoire en 2024. Cherchez la cohérence.
« Chaque clic de friction imposé aux sites français a été un clic offert à la concurrence offshore. »
Pendant cinq ans, l’asymétrie a tourné à plein régime : des éditeurs nationaux identifiés, joignables, sanctionnables (et donc sanctionnés), face à des plateformes offshore intouchables. Les acteurs tricolores l’avaient dit, mot pour mot : « ça favorise les sites à l’étranger ». Six ans plus tard, c’est écrit noir sur blanc dans un sondage Ifop.
Le barrage et la rivière
Le Royaume-Uni offre le groupe témoin parfait. Depuis le 25 juillet 2025 et l’entrée en vigueur de l’Online Safety Act, les sites conformes s’effondrent : Pornhub a perdu 47 % de son trafic britannique en deux semaines (de 3,2 à 2 millions de visites quotidiennes selon Similarweb), XVideos 47 %, xHamster 39 %. Aylo évoquera même jusqu’à 77 % de visiteurs en moins8. Dans le même temps, une analyse du Washington Post portant sur les 90 sites les plus visités montre que les 14 plateformes dépourvues de vérification ont vu leur audience britannique quasiment tripler en un an7. Côté contournement : usage des VPN en hausse de 1 800 %, applications VPN occupant la moitié du top 10 de l’App Store britannique, Proton passant devant ChatGPT, et un nombre d’utilisateurs quotidiens bondissant de 650 000 à 1,4 million selon l’Ofcom8, 9.
En France, même mécanique. Le 4 juin 2025, trente minutes après la coupure décidée par Aylo, Proton VPN enregistrait +1 000 % d’inscriptions, davantage que lors du blocage de TikTok aux États-Unis selon l’entreprise, et NordVPN environ +170 %5, 6.
Figure 3. Les vertueux punis, les voyous récompensés. Baisses : Similarweb, 24 juillet au 8 août 2025. Hausse : analyse du Washington Post sur les 90 sites les plus visités au Royaume-Uni, août 2024 comparé à août 2025 (14 sites sans vérification). Graphique : La Voix du X.
Ofcom : 650 000 puis 1,4 million d’utilisateurs quotidiens de VPN au Royaume-Uni (pic mi-août 2025).
Figure 4. L’effet VPN. Sources : Proton VPN et NordVPN (4 juin 2025) ; presse britannique et classements App Store (juillet 2025) ; Ofcom. Graphique : La Voix du X.
L’Arcom, elle, revendique une baisse d’un tiers du temps passé par les mineurs sur les sites pornographiques (données Médiamétrie)10. Dont acte, et tant mieux pour ce tiers. Mais le même régulateur reconnaît courir derrière les reports de trafic, et le sondage Ifop rappelle que deux adolescents sur trois accèdent toujours aux contenus. Bloquer 31 sites par vague (13 blocages sous 48 heures, 13 procédures européennes au long cours, 5 lettres d’observation) quand il en existe des dizaines de milliers, clones et miroirs compris, c’est écoper la baignoire à la petite cuillère pendant que le robinet coule. Pire : chaque vague pousse un peu plus le trafic vers des plateformes sans modération, qui ne vérifient ni le consentement ni l’âge… des interprètes, cette fois.
Le contrôle au niveau du terminal, seule voie sérieuse
La solution existe, et tout le monde la connaît : la vérification au niveau du terminal. Un âge établi une seule fois, à la configuration de l’appareil et sous contrôle parental, puis un signal anonyme (« majeur » ou « mineur ») transmis par le système d’exploitation aux sites et applications qui le demandent. Pas de pièce d’identité envoyée à un site X, pas de selfie, pas de fichier de consommation pornographique qui attend tranquillement sa fuite de données. C’est la position défendue publiquement par Aylo : que la vérification soit opérée par Apple, Google et Microsoft, au niveau de l’OS5.
Et ce n’est plus de la théorie. L’Utah a ouvert le bal en mars 2025. Le Texas a suivi avec son App Store Accountability Act, dont la Cour suprême des États-Unis a laissé l’entrée en vigueur intacte en mai 2026, et qui impose aux magasins d’applications de vérifier l’âge de leurs utilisateurs. La Louisiane et l’Alabama ont emboîté le pas, et la Californie a voté une loi obligeant, dès 2027, les systèmes d’exploitation à transmettre un signal d’âge aux applications12. Apple a déployé son API « Declared Age Range », Meta et X soutiennent l’approche. Les briques s’assemblent. Aux États-Unis.
L’Europe, elle, a compris la moitié du problème. L’application de vérification d’âge de la Commission (développée par T-Systems et Scytáles), déclarée « techniquement prête » en avril 2026 et adossée au futur portefeuille européen d’identité numérique, va dans la bonne direction : une vérification unique, réutilisable partout, en double anonymat11. Sept pays pilotes, dont la France, doivent l’intégrer. Mais l’exécution inquiète : dépendance à l’API propriétaire Google Play Integrity, et un prototype dont des chercheurs ont falsifié les fichiers locaux en deux minutes. Le principe est bon ; le produit ne l’est pas encore. Les Français, eux, ont déjà choisi : 77 % plébiscitent cette approche, plus que toute autre modalité testée par l’Ifop1.
Voilà le vrai chantier : un standard mondial, interopérable, porté par les OS et les magasins d’applications, opposable à tous les services, y compris les non-coopératifs, puisque le signal est délivré par l’appareil au lieu d’être quémandé site par site. Aucun système n’est infaillible et les VPN ne disparaîtront pas ; mais un contrôle au niveau du device couvre par défaut 100 % des sites et des applications, là où le modèle actuel repose sur la bonne volonté de chaque éditeur. Autant dire sur rien.
Protéger les mineurs, pour de vrai
Le plus frustrant, c’est que tout le monde est d’accord sur l’objectif. 89 % des Français, et 86 % des adolescents eux-mêmes, soutiennent le principe d’une vérification d’âge ; 83 % veulent qu’elle s’applique à tous les sites sans exception, et 86 % souhaitent même l’étendre aux réseaux sociaux1. Le pays réclame exactement ce que la filière demande depuis 2020 : une règle universelle, appliquée uniformément, qui ne transforme pas la conformité en handicap concurrentiel.
Ce n’est pas ce qui a été construit. On a bâti un dispositif franco-français, site par site, référentiel après référentiel, arrêté après arrêté, suspendu puis rétabli, contourné en trente minutes par n’importe quel VPN, et dont l’application repose sur une autorité qui publie ses vagues de blocage entre deux cafés, pendant que les miroirs repoussent plus vite qu’on ne les fauche. Résultat, six ans plus tard : des acteurs nationaux sacrifiés en éclaireurs, un marché déporté vers des plateformes que personne ne régule, et des mineurs qui, sondage en main, accèdent toujours aux contenus.
La protection de l’enfance mérite une infrastructure, pas un bricolage. Elle se joue dans la poche des gamins, sur le terminal, et à l’échelle du monde, pas aux frontières administratives d’un référentiel national. Tant que les régulateurs s’accrocheront à la seconde option, les sites voyous continueront d’empocher la mise.
Les graphiques de cet article ont été reconstruits par La Voix du X à partir des données publiées par les sources citées.
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