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Agnès Giard : « Les nouvelles générations, nées avec les écrans, éprouvent des affinités pour les formes de sexualité “hors-sol” »

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Aujourd’hui, des millions de Japonais entretiennent une liaison avec un personnage fictif, poupée, chanteuse virtuelle ou autre avatar. L’anthropologue Agnès Giard dresse, avec son dernier livre, Les amours artificielles au Japon, le bilan de huit ans d’enquêtes de terrain, et tente de décrypter cet incroyable phénomène de société. Avec, en toile de fond, cette angoissante question : allons-nous suivre le même chemin ?

Agnès Giard en gros plan

Rencontre avec Agnès Giard ©Karym Bagoee

Votre nouveau livre, Les amours artificielles au Japon, se situe dans la continuité de votre travail sur les love dolls ?

Effectivement, c’est lors de mon enquête sur les love dolls, en 2012, que j’ai découvert l’existence des « petites copines » (kanojo) et des « beaux gosses » (ikemen) fictifs. Un designer de poupées pour adultes était tombé amoureux d’une des héroïnes du jeu LovePlus : il ouvrait souvent devant moi une console pour caresser sa chérie sur l’écran tactile, et pour lui envoyer des mots doux. Détail frappant : le jeu ne visait pas à offrir une simulation réaliste de femme mais, au contraire, un personnage très stéréotypé, programmé pour dire des choses naïves, avec une voix de pinson. Cela me paraissait factice. J’ai ensuite réalisé que le concept même du jeu reposait sur cette idée, centrale, d’une simulation volontairement indigente. Au Japon, l’industrie de l’amour « artificiel » présente cette caractéristique : le but n’est pas de « faire illusion » mais, au contraire, de transporter l’utilisateur dans un monde fabriqué, comme un petit théâtre avec des marionnettes.

Couverture du livre Les amours artificielles au Japon

Les Amours Artificielles au Japon, Agnès Giard, éd. Albin Michel

Le besoin de se connecter à un personnage fantasmatique concernerait 14 millions de personnes au Japon. Ce phénomène n’existe-t-il que dans l’archipel ?

L’attachement à des êtres « impossibles » est une tendance naturelle de l’humain : toutes les sociétés humaines sont traversées par les récits d’amour illicites avec des mirages. Fantômes, femmes-poulpes, androïdes, rêves incarnés dans des voix ou des odeurs… : l’humain possède la capacité de se projeter dans les choses qui l’entourent, de prêter vie à des formes et parfois même de désirer certaines personnes, entrevues par éclairs, sans même les connaître, par pure projection. Quelle est la différence entre un humain et un personnage ? Croyant aimer quelqu’un, on n’aime parfois qu’une chimère. Avec le personnage, au moins, il n’y a pas d’erreur possible : on sait dès le départ qu’il s’agit d’une fabulation.

Femme en costume de mariage regardant son téléphone

Qu’est-ce que ce phénomène nous dit de l’état de la société japonaise ?

Au Japon, comme ailleurs, il est mal vu d’afficher son goût pour des êtres fictifs. Perçus comme des irresponsables, des pervers ou des « handicapés du lien social », les célibataires qui s’investissent dans des relations à sens unique sont volontiers désignés comme coupables : n’accélèrent-ils pas la dénatalité ? Mais c’est tout le contraire. Comme je l’explique dans mon livre, le problème c’est la récession. Depuis l’explosion de la bulle économique dans les années 1990, il est devenu difficile de fonder un foyer. Les salaires ont baissé, les emplois sont devenus précaires, la plupart des hommes et femmes ne peuvent plus se marier car ils n’en ont pas les moyens. Ni l’envie. Se marier ne rend pas forcément heureux. Les femmes mariées sont en effet tenues de renoncer à leur carrière afin d’élever des enfants. Les hommes mariés doivent soutenir leur famille à bout de bras. Cela représente beaucoup de sacrifices.

Illustration d'un personnage au Japon

Acculées au célibat ou forcées de souscrire à un modèle matrimonial ingrat, des millions de personnes tentent de trouver le bonheur autrement, avec les moyens du bord. Que faire quand on se sait condamné à mourir seul et sans descendance ? La plupart de mes interlocuteurs au Japon me disent que l’amour « dans la tête » procure des émotions réelles. Pour eux, aimer un personnage, c’est une façon de faire face à une situation sans issue.

Un homme assis à côté d'un personnage fictif

Plutôt que de baisser les bras, ils reportent leur affection en direction de ce qu’ils appellent « la Deuxième Dimension » (ni-jigen), c’est-à-dire l’espace des écrans, des mangas et des consoles de jeu. Ils ne le font pas pour fuir la réalité. Ils se tournent vers le jeu comme vers une forme de magie. Beaucoup d’activités humaines supposent un jeu existentiel entre les valeurs du réel et de l’irréel. On se projette dans une fiction pour faire advenir quelque chose de « vrai ». On joue à être quelqu’un pour devenir ce quelqu’un. Tout jeu consiste à spéculer sur l’effet possible, dans le monde réel, de notre pouvoir d’imagination. En compagnie de leurs personnages bien-aimés, beaucoup d’humains s’amusent à réinventer un monde dans lequel il serait possible de vivre en couple sur d’autres bases que celles édictées par la société.

Un homme conduisant une voiture avec sa copine virtuelle

On a l’impression qu’avec ces « amours artificielles », la magie n’est jamais très loin. Ce phénomène s’enracine-t-il dans d’anciennes croyances ?

Tous les efforts des « adeptes » tendent en effet à faire venir les personnages dans notre monde matériel et, d’une certaine manière, à les « invoquer » comme si les personnages étaient des entités surnaturelles, des génies ou des démons… Comment faire pour créer un lien « intime » avec un être « qui n’existe pas » ? Pour susciter la sensation palpable d’une proximité, les hommes, et surtout les femmes, jouent le soir à des jeux érotiques peuplés de mâles en rut. Téléchargeables sur smartphone ou sur console, ces jeux permettent de toucher et de communiquer avec de séduisants playboys dotés de voix aphrodisiaques. La plupart des femmes ne se contentent cependant pas de jouer sur les applis.

Femme regardant une poupée

Poursuivant leur bien-aimé hors des écrans, elles se l’approprient de toutes les manières possibles : en achetant les poupées-peluches, ou les figurines à son image, mais aussi les boissons ou les parfums créés spécialement pour susciter sa présence tangible, afin que leur chéri ne les quitte jamais, même la nuit. Pour renforcer le lien, certaines femmes présentent le personnage comme leur époux et achètent des bagues appariées, gravées de leur nom : une pour elle, une pour lui. Allant plus loin, d’autres femmes organisent des cérémonies dont elles partagent les images sur les réseaux sociaux afin que ces unions – à défaut d’être reconnues par l’état civil – soient validées par la communauté des pairs. Certaines vont jusqu’à acheter des daki makura, coussins à caresser, ornés de l’image en trompe l’œil de leur chéri torse nu, une main posée sur la braguette, un sourire enjôleur… La masturbation, voilà la magie suprême.

Femme sur une plage dans un cadre LOVE

Ce déni de réalité, c’est l’expression d’un extrême narcissisme ?

Il n’y a pas de déni de réalité. Il y a, au contraire, le désir de changer la société. Prenons le cas des femmes qui se marient « comme si ». Il peut paraître absurde qu’elles trouvent plaisir à épouser des simulacres, mais ce plaisir mêlé d’ironie, comporte une part de provocation : il s’agit de parodier le mariage classique, afin de renvoyer au monde l’image volontairement scandaleuse d’une femme qui refuse de se soumettre à l’ordre.

Femme simulant un mariage avec une poupée

Baptisées oshi-kon (jeu de mot sur oshi, « mon personnage favori » et kekkon, « mariage »), les unions avec des personnages participent à la redéfinition des rapports entre hommes et femmes : l’objectif n’est pas la reproduction. Ni la transmission d’un patrimoine. L’objectif est, au contraire, de « gaspiller » l’argent pour le simple plaisir d’une cérémonie fictive. Les femmes qui aiment des personnages se livrent à des dépenses parfois somptuaires, jetant toutes leurs économies par la fenêtre. Elles le font volontairement, en signe d’insurrection, afin de signifier que la vie dont elles rêvent ne sera pas bâtie sur le modèle capitaliste : accumuler des biens, épargner, investir, rentabiliser… À quoi bon ? Pour ces femmes, la vraie vie ce n’est pas « économiser pour acheter un frigidaire dans un an ». Elles veulent des sensations fortes, brûler d’amour, sans compter. Le phénomène, comme je le défends, relève d’une volonté d’abolir un système. Il amorce le processus de la décroissance, que nos sociétés modernes seront tôt ou tard (ou peut-être trop tard) obligées d’adopter : la survie de l’humanité est en jeu. N’est-il pas temps d’en finir avec la logique de la croissance infinie ? Aimer des personnages ne contribue-t-il pas à redéfinir la place de l’humain dans le monde ?

Femme avec des pétales de fleurs tombant du ciel

Se marier avec une compagne virtuelle, qu’est-ce que cela dit de la sexualité ?

La sexualité pénétrative laisse la place à des formes de jouissance qui reposent sur le pouvoir de l’imagination. C’est une tendance déjà très forte dans les sociétés occidentales : les jeux de vertige, l’ASMR, l’auto-érotisme, les caresses à distance, les jeux d’immersion sensorielle ou d’hypnose érotique suscitent un intérêt croissant. Les nouvelles générations, nées avec les écrans, éprouvent des affinités pour les formes de sexualité « hors-sol » (détachées des muqueuses ou des trous corporels), et qui requièrent une extraordinaire capacité de suggestion : ils parviennent à sentir des choses qui n’existent pas. L’amour pour les personnages participe de ce mouvement de fond que la chercheuse Valentina Tanni nomme la « sexualité hypnagogique » qui voit les jeunes, massivement, jouir dans des univers simulés, presque fantomatiques, faits uniquement de sons ténus, de textures irréelles, de vibrations subliminales et de frissons invisibles.

Illustration avec une enfant à table et des tentacules en dessous

Pierre Des Esseintes est auteur et journaliste, spécialisé dans les questions de sexualité. De formation philosophique, il est également sexologue. Il a publié, aux éditions La Musardine, Osez la bisexualité, Osez le libertinage et Osez l’infidélité. Il est aussi l’auteur, aux éditions First, de Faire l’amour à un homme et 150 secrets pour rendre un homme fou de plaisir.

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