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Italie : la « tassa etica », une surtaxe de 25 % qui frappe désormais les créateurs OnlyFans
L’administration fiscale italienne a confirmé fin 2025 que la « taxe éthique » — une surtaxe de 25 % sur les revenus tirés de la pornographie — s’applique aussi aux micro-entrepreneurs du numérique. Une mesure datant du gouvernement Berlusconi qui, vingt ans plus tard, percute de plein fouet l’économie des créateurs.
L’Italie compte environ 85 000 créateurs actifs sur OnlyFans. Plus de la moitié d’entre eux — quelque 45 000 personnes — exercent sous le *regime forfettario*, le régime fiscal simplifié réservé aux petits contribuables indépendants. Depuis novembre 2025, ces dizaines de milliers de travailleurs du numérique savent officiellement qu’ils doivent s’acquitter d’une surtaxe de 25 % sur la part de leurs revenus issue de contenus pornographiques. Bienvenue dans l’univers kafkaïen de la tassa etica.
Une loi née en 2005, dans un tout autre monde
L’histoire commence sous le troisième gouvernement Berlusconi. En 2005, la députée d’Alleanza Nazionale Daniela Santanchè — aujourd’hui ministre du Tourisme dans le gouvernement Meloni — présente un amendement à la loi de finances qui instaure une « imposta addizionale » de 25 % sur les revenus générés par la production, la distribution, la vente et la représentation de matériel pornographique ou incitant à la violence. La mesure, inscrite à l’article 1, alinéa 466, de la loi n° 266/2005, entre en application effective à partir de 2008 via un décret du Président du Conseil (DPCM du 13 mars 2009).
À l’époque, le secteur du porno en Italie est un tout autre paysage. Internet est encore lent et coûteux, Pornhub et YouPorn n’existent pas, et qui veut consommer du contenu adulte doit acheter des VHS, des DVD, ou recourir au pay-per-view de Sky. Le marché italien du porno est estimé à environ 1,3 milliard d’euros en 2008, avec l’essentiel de la production basée à l’étranger. La « porno-tax », comme elle est alors surnommée, vise principalement les sociétés de production, les sex-shops et les salles de spectacle pour adultes.
La majorité de centre-droit de l’époque affirme que l’objectif n’est pas de punir ou de décourager une activité légale — à la manière des taxes sur le tabac ou l’alcool — mais simplement de remplir les caisses de l’État sans alourdir la pression fiscale sur d’autres secteurs. L’opposition crie au moralisme. Mais la loi passe, et pendant près de deux décennies, elle reste largement dans l’ombre, appliquée de façon marginale à un secteur industriel étroit.
Le tournant de novembre 2025
Le 4 novembre 2025, l’Agenzia delle Entrate (l’administration fiscale italienne) publie la réponse n° 285/2025 à un interpello — une demande formelle d’interprétation — déposé par Fiscozen, une société de gestion comptable en ligne. La question : la tassa etica s’applique-t-elle aussi aux contribuables en régime forfettario ?
La réponse est sans ambiguïté : oui. L’impôt substitutif du forfettario (15 %, ou 5 % pour les cinq premières années d’activité) ne remplace pas la taxe éthique, qui vient s’y ajouter. L’Agenzia précise que la base imposable doit être calculée selon les règles du forfettario — en appliquant le coefficient de rentabilité correspondant au code ATECO de l’activité — puis que la surtaxe de 25 % s’applique sur la quote-part de revenus attribuable aux contenus pornographiques.
Un exemple concret : un créateur en forfettario qui encaisse 10 000 euros de contenus explicites, avec un coefficient de rentabilité de 67 %, se verra appliquer une surtaxe de plus de 1 600 euros, en plus de l’impôt substitutif et des cotisations sociales ordinaires.
Qu’est-ce qui est « pornographique » ? Le flou juridique au coeur du problème
La loi définit comme pornographique tout « journal, périodique, ou toute œuvre théâtrale, littéraire, cinématographique, audiovisuelle ou multimédia, y compris réalisée ou reproduite sur support informatique ou télématique, dans laquelle sont présentes des images ou des scènes contenant des actes sexuels explicites et non simulés entre adultes consentants ».
Or, sur une plateforme comme OnlyFans, les contenus sont d’une extrême diversité. L’Agenzia delle Entrate a pris soin de préciser qu’il ne suffit pas d’être présent sur OnlyFans ou sur toute autre plateforme pour adultes pour relever automatiquement de la taxe éthique : la nature pornographique sera évaluée **au cas par cas**.
Selon Elena Battistini, commercialista associée chez Fiscozen, les photos de pieds, de mains, les contenus fétichistes ne montrant pas d’actes sexuels explicites, la nudité simple, l’érotisme soft, la simulation ou le contenu éducatif sur la sexualité devraient rester en dehors du périmètre de la taxe.
Mais cette évaluation individualisée pose un problème pratique majeur. L’avocat Francesco Leone, qui accompagne la campagne d’abolition de la taxe, s’interroge dans la presse italienne : un acte d’auto-érotisme, une photo de pied — est-ce du porno ou non ? Et qui en décide ? Selon ses informations, l’Agenzia delle Entrate serait en train de former une équipe de fonctionnaires spécifiquement chargés de distinguer ce qui relève ou non de la pornographie aux fins de l’application de cette taxe. L’image de contrôleurs fiscaux italiens passant leurs journées à visionner du contenu OnlyFans pour départager l’érotique du pornographique ne manque pas de piquant.
Une pression fiscale pouvant atteindre 70 %
Pour les créateurs en forfettario — qui constituent la majorité des indépendants d’OnlyFans en Italie — la pression fiscale totale peut atteindre environ 40 % une fois la surtaxe intégrée. Pour les créateurs les plus rémunérés, soumis au régime progressif ordinaire (IRPEF), l’addition peut grimper jusqu’à 70 %, selon les calculs avancés par Luiza Munteanu, créatrice et divulgatrice, figure de proue du mouvement d’opposition à la taxe.
Et contrairement à l’image d’Épinal des revenus mirobolants, la réalité économique des créateurs OnlyFans est nettement plus prosaïque : selon Munteanu, plus de 90 % d’entre eux gagnent en moyenne moins de 400 euros par mois. La plateforme sert avant tout de complément de revenu à une population majoritairement jeune et précaire.
L’Italie ne plaisante toutefois pas avec l’application de cette taxe. En octobre 2025, la Guardia di Finanza de Trieste a démasqué quatre créateurs qui n’avaient rien déclaré au fisc, pour un total de plus de 240 000 euros de revenus dissimulés — auxquels s’ajoutent 20 000 euros au titre de la surtaxe éthique non acquittée.
La contre-offensive des Radicali : « Stop Tassa Etica »
Le 26 janvier 2026, les Radicali Italiani lancent une collecte de signatures pour une proposition de loi d’initiative populaire baptisée « Stop Tassa Etica ». L’événement se tient à l’Hôtel delle Nazioni à Rome, puis est présenté le lendemain au Sénat, dans la salle de l’Istituto Santa Maria in Aquiro.
Le casting est éclectique : Filippo Blengino, secrétaire des Radicali Italiani ; Matteo Hallissey, leur président ; l’actrice pornographique Valentina Nappi ; la créatrice Luiza Munteanu ; l’avocat Francesco Leone ; Massimiliano Dona, président de l’Union nationale des consommateurs ; les parlementaires Marco Lombardo (sénateur, Azione), Giulia Pastorella (députée et vice-présidente d’Azione), Toni Ricciardi (député, Partito Democratico) et Antonella Soldo (vice-secrétaire de Più Europa).
La proposition de loi vise l’abrogation pure et simple de la surtaxe, au motif qu’elle violerait plusieurs principes constitutionnels fondamentaux : la laïcité de l’État, l’égalité des contribuables devant la loi (article 3), la liberté d’expression (article 21), la liberté d’initiative économique (article 41) et le principe de capacité contributive (article 53). Les promoteurs entendent également porter l’affaire devant la Corte Costituzionale.
Debora Striani, membre de la direction nationale des Radicali et promotrice de la campagne, résume la position du mouvement : « Chercher à influencer les choix des citoyens vers des valeurs jugées éthiques n’est pas le rôle d’un État laïque. Cette taxe décourage la production des créatrices italiennes. Concrètement, nous dissuadons le Made in Italy et une catégorie de travailleurs légaux avec une mesure clairement punitive, fondée sur une définition extrêmement vague. »
Valentina Nappi, fidèle à son style provocateur, a résumé l’enjeu d’une formule restée dans les mémoires : « Au-delà de la fuite des cerveaux, on va avoir la fuite de la fica et des pénis. » L’actrice, qui travaille dans l’industrie pour adultes depuis quinze ans, enfonce le clou : « Le secteur en Italie n’a pas changé parce qu’il n’existe pas. Mis à part quelques productions amateurs et ceux qui font OnlyFans depuis chez eux, tous les autres, moi incluse, sont contraints de se rendre régulièrement à l’étranger pour travailler. »
La collecte doit atteindre 50 000 signatures en six mois. Les Radicali avaient déjà tenté de faire supprimer la taxe par un amendement à la dernière loi de finances, mais celui-ci avait été ignoré.
Un pays qui consomme massivement mais taxe ses producteurs
L’ironie de la situation italienne n’échappe à personne. L’Italie figure parmi les dix premiers pays au monde pour le trafic sur les sites pornographiques (septième dans le classement 2025 de Pornhub). Sur OnlyFans, elle se classe quatrième au niveau mondial pour les dépenses totales, et Milan a conquis la troisième place mondiale des villes les plus dépensières sur la plateforme en 2025, avec 58 millions de dollars, derrière Atlanta et Orlando.
Autrement dit : les Italiens consomment massivement, mais seuls ceux qui produisent paient la note fiscale supplémentaire. Ce déséquilibre alimente un phénomène de délocalisation de la production. L’avocat Leone observe que de nombreuses jeunes créatrices se rendent régulièrement à Dubaï, à Tenerife ou dans d’autres juridictions plus clémentes pour y produire leur contenu.
Le contraste américain
La comparaison avec les États-Unis est saisissante. Là où l’Italie surtaxe, l’Amérique détaxe. Dans le cadre du « One Big Beautiful Bill » adopté à l’été 2025, le Congrès a créé une nouvelle déduction fiscale permettant aux travailleurs gagnant moins de 400 000 dollars annuels de déduire jusqu’à 25 000 dollars de revenus issus de pourboires (*tips*) de leur revenu imposable, et ce jusqu’en 2028. Les directives préliminaires du Trésor américain incluent explicitement les « digital content creators » parmi les professions éligibles. Or, sur OnlyFans, les paiements volontaires des abonnés — en sus de l’abonnement proprement dit — peuvent être considérés comme des pourboires.
Le résultat est un écart fiscal considérable : un créateur américain gagnant 80 000 dollars annuels sur OnlyFans, dont un tiers en pourboires, ne paierait qu’environ 4 480 dollars d’impôt fédéral. En Italie, la même activité pourrait faire l’objet d’une pression fiscale deux à trois fois supérieure en proportion.
Au-delà de l’Italie : la morale et le fisc
La tassa etica italienne n’est pas un cas complètement isolé. La France a longtemps appliqué une taxe spécifique sur les films classés X, historiquement autour de 33 %, ainsi que des prélèvements additionnels sur certains services en ligne pour adultes. En Allemagne et dans les pays nordiques, la régulation prend davantage la forme de licences d’exploitation coûteuses pour les établissements physiques. Aux États-Unis, plusieurs États ont tenté d’introduire des *sin taxes* ciblant les entreprises du divertissement pour adultes, souvent adossées à des lois sur la vérification d’âge. En Asie et au Moyen-Orient, la taxation cède la place à l’interdiction pure et simple.
Ce qui distingue le modèle italien, c’est sa structure : peu de pays appliquent une surtaxe directe sur le revenu des **producteurs** de contenu adulte, et encore moins l’étendent aux créateurs individuels opérant sous des régimes fiscaux simplifiés. L’Italie est ainsi l’un des rares endroits au monde où un freelance publiant du contenu depuis sa chambre se retrouve soumis au même dispositif fiscal punitif qu’une société de production historique.
Un précédent dangereux
Les opposants à la taxe soulèvent un argument qui dépasse le seul cadre de l’industrie pour adultes : si l’État peut imposer une surtaxe de 25 % sur un secteur légal au motif d’un jugement moral, qu’est-ce qui l’empêche de l’étendre demain à d’autres activités jugées « non éthiques » ? Valentina Nappi pointe le cinéma — certaines scènes de films grand public pourraient techniquement tomber sous la définition légale de la pornographie. Debora Striani évoque la boxe, le bodybuilding, ou tout autre secteur qu’un futur législateur pourrait considérer comme moralement discutable.
La tassa etica s’applique d’ailleurs déjà au-delà de la pornographie : le DPCM de 2009 l’a étendue aux « émissions visant à solliciter la crédulité populaire » — c’est-à-dire aux cartomanciens, voyants et guérisseurs. Cette extension confirme que le mécanisme peut être mobilisé pour cibler n’importe quelle activité qu’un gouvernement juge socialement indésirable, tout en la maintenant parfaitement légale.
Et maintenant ?
La situation est en mouvement. Les Radicali poursuivent leur collecte de signatures dans plusieurs villes italiennes, avec des événements à Bologne, Rome et ailleurs. Le parti Azione, par la voix de Giulia Pastorella et Marco Lombardo, a annoncé son intention de déposer un amendement abolitif lors de la prochaine loi de finances. Le recours devant la Corte Costituzionale est en préparation.
En attendant, la tassa etica reste en vigueur, et sa violation peut donner lieu à des sanctions pour évasion fiscale. Les dizaines de milliers de créateurs italiens concernés doivent désormais procéder à une séparation rigoureuse entre leurs revenus explicites et non explicites, déclarer la surtaxe dans le quadro RQ de leur déclaration de revenus, et espérer que l’évaluation « au cas par cas » de l’administration fiscale ne leur réserve pas de mauvaises surprises.
Deux décennies après son adoption dans un monde de VHS et de sex-shops, la loi Santanchè s’est réinventée en impôt sur l’économie des créateurs. Un cas d’école de la collision entre des législations d’un autre temps et les réalités économiques du numérique — et un signal d’alarme pour tous ceux qui, en Europe et ailleurs, pensent que la morale et la politique fiscale peuvent encore faire bon ménage.
Sources : Agenzia delle Entrate (Risposta n. 285/2025), Il Post, Open, Today.it, Editoriale Domani, Wanted in Rome, Netinfluencer, Il Foglio, Il Dubbio, QuiFinanza, Trieste All News, Radio Radicale, BolognaToday, La Capitale, Globalist, Sky TG24, Il Messaggero, Il Sole 24 Ore.
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