M. le président, ouvrons le débat sur la pornographie.

Du point de vue de l’égalité entre femmes et hommes, le mois d’octobre 2017 a été libérateur. L’affaire Weinstein a levé le voile sur la dimension systémique de l’oppression des femmes. C’est la fin du mythe de « Jack l’Éventreur ». La violence sexiste n’est alors plus le fait de marginaux infréquentables, anonymes et monstrueux. Elle est diffusée, intégrée aux comportements des hommes, et des femmes aussi, et sa responsabilité est collective. Ce sexisme est dans la main de notre collègue, la bouche de notre voisin, le commentaire de notre ami, et régulièrement/parfois/exceptionnellement dans les nôtres. Le mois de novembre aurait alors pu être le mois de la remise en question de notre société, le mois de la fin de la demi-mesure, où on aurait entamé un grand chantier de remise en question de notre rapport aux sexes, aux genres dans tous les domaines : politique, travail, séduction, définition de soi, etc.

Au lieu de cela, le mois de novembre a été celui de la recherche d’un coupable, si possible suffisamment grotesque et obscur pour éviter toute introspection : le « Juif », le « Musulman », le « Pornographe ». Dans le milieu, on le sentait venir, comme une lame de fond, un bruit sourd, « … faute au porno… sexiste… violent… femme-objet… machiste… humiliation… ». Maintenant la vague déferle, les conservateurs sortent du bois, confondant mœurs et morale, condamnant à tour de bras un domaine dont ils ne comprennent rien, ne savent rien. Et les opportunistes leur emboîtent le pas, amalgamant ce qu’ils peuvent de concepts lourds de sens pour rassembler et se présenter en héros : l’Enfance, l’École, la Femme, la Violence, la Pornographie.

Elle est loin, l’ouverture d’esprit du président « jeune », en accord avec son temps. Celui qui, en pleine campagne, confiait que le porno, « ça fait partie de la vie », condamne dorénavant en bloc « ce genre qui fait de la femme un objet d’humiliation. » Et pourtant, il est passé tout prêt de ne pas dire une énormité. Le porno a effectivement franchi les portes des établissements scolaires, et nous le déplorons tous. Nous le déplorons, car le porno est un divertissement pour adulte produit entre adultes consentants, il n’a rien à faire entre les mains d’un gosse de 12 ans qui navigue sur son smartphone. Et pour contrer cela, rien n’a été fait, en dehors de quelques discours de vieux cons technophobes. Il serait temps de responsabiliser les parents sur ce que visionnent leurs enfants (pornographie certes, mais aussi violence, discours de haine, etc.), de les informer sur les dizaines de bonnes applications de protection qui existent, y compris pour téléphone et tablettes, avant de blâmer la pornographie pour ce qu’elle est : de la fiction, de toute façon interdite aux mineurs. Il serait de bon ton, aussi, de sensibiliser les jeunes au porno, d’en parler, de le démystifier, et de revoir par la même occasion la posture puritaine à travers laquelle on dispense l’éducation sexuelle. Car, de toute manière, jeunesse se fera, autant l’accompagner au mieux.

Car sinon où irait-elle ? Sur la chaîne de jeu vidéo, ce vice, de Manuel Ferrara, l’acteur porno français le plus récompensé de l’histoire, ce monstre sexuel ? Hein ? C’est ça la solution ?

En l’occurrence, oui. Et c’est salvateur. Les adolescents et jeunes adultes s’y confrontent à la vie d’un acteur de porno, la vraie, celle où il prend une tôle sur le dernier Fifa, en discutant de sa journée de travail, au calme, comme on raconte des banalités. Cette abominable jeunesse biberonnée au forum 18-25 de JeuxVideo.com, le nouvel antre de la misogynie, y découvre comme rarement des actrices pornographiques, invitées par Manuel, mais surtout des femmes, des filles, parfois à peine plus vieilles qu’eux, mignonnes certes, mais surtout drôles et fantasques comme toutes les filles qu’ils fréquentent. Et devinez quoi ? Jamais un mot plus haut que l’autre, jamais un propos déplacé, jamais une allusion dépréciative ou un jugement réducteur (louons tout de même le travail des modérateurs), à l’heure où cette communauté est unanimement condamnée pour sexisme militant.

Comme quoi, quand on parle de porno, quand on s’y confronte, on arrive à désamorcer une bonne partie des reproches qu’on pourrait lui faire. L’acteur a d’ailleurs fait une sortie remarquée et très relayée à ce sujet, invitant le président Macron à s’asseoir autour d’une table pour discuter de la pornographie.

Et en effet, il serait plus que temps d’en discuter. En France, le X est sinistré. Depuis 15 ans, l’essentiel de la production française est pillée par de grandes plateformes de streaming expertes en optimisation fiscale dans des pays aux noms exotiques, pratique contre laquelle notre président s’est beaucoup plus discrètement élevé. Cette information qui semble anodine au regard de la lutte pour la condition féminine, ne l’est pas. Car avec la réduction des budgets, ce sont les conditions de travail, de rémunération des actrices, en première ligne des productions, qui diminuent. Cette précarité s’aggrave par l’absence de reconnaissance de la profession, et donc l’absence de syndicats, quand, aux Etats-Unis, la FSC et l’APAC veillent au respect des travailleurs du porno depuis de plus de 20 ans. En France, aucun organisme n’est justement habilité à veiller à ce que le porno ne prennent pas la femme « comme objet d’humiliation », pas même au niveau des conditions de travail.

Mais ce n’est que le début. Aujourd’hui, dans le X français, seules deux grandes sociétés de production ont les reins suffisamment solides pour résister à cette déliquescence. Elles s’acquittent de leurs impôts, font signer des contrats, rémunèrent leurs modèles. Lorsqu’elles auront ployé, du fait du piratage ou de lois abolitionnistes, il faudra alors sérieusement s’inquiéter. La pornographie existera toujours, n’ayez crainte, aucun décret ne changera ça, mais le milieu sera alors aux mains d’organisations beaucoup moins regardantes de la loi, de l’éthique professionnelle et du droit des femmes.

Alors oui, M. le président, pour le bien des enfants, des femmes, et de tous les travailleurs de ce milieu, il serait temps d’aborder le sujet de la pornographie.

La Rédaction

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