Pornhub Awards : Kanye retourne sa West ?

Ce devait être l’événement porno de l’année, en même temps qu’une collaboration historique entre l’industrie pornographique et la culture mainstream. Mindgeek avait mis les petits plats dans les grands pour la toute première cérémonie des Pornhub Awards, conviant tout le gotha du porno californien à sa petite sauterie « maison », et bombardant la superstar de la musique Kanye West directeur artistique des festivités. En résulte une cérémonie bancale, bien loin de l’élégance et de la légitimité des AVN et des XBIZ Awards. Et cette histoire pourrait bien se finir en eau de boudin. Retour sur ce qui a toutes les allures d’un four, tempéré tant bien que mal par les équipes de com’ du géant du porno.

Tout commence réellement le 10 août dernier, lorsque l’insondable Kanye West, interrogé sur son rapport aux femmes depuis la naissance de ses filles, déclare sa fidélité inaltéré à Pornhub, sur le ton de l’humour. La société de streaming, qui n’en demandait pas tant, s’empresse de rebondir sur cette aubaine promotionnelle pour offrir au rappeur mi-homme/mi-dieu/mi-molette un abonnement à vie à son contenu pornographique. Ce coup de pub est, en outre, fort bienvenu puisque Mindgeek s’apprête à célébrer les tout premiers Pornhub Awards, le six du mois suivant, cérémonie dont l’annonce, mi-mars, avait jusque-là reçu un accueil assez tiède, et pour cause ; le colosse du web est toujours perçu, aux yeux d’une grande partie des professionnels de l’industrie, comme le pirate qui a mis à genoux le business pour mieux se l’approprier. Et en dehors des actrices franchisées, Asa Akira en tête, et de quelques performeurs sympathisants, bien peu s’empressent de relayer l’événement. 

Pornhub joue alors son va-tout et annonce le 3 septembre, soit trois jours avant la cérémonie, que Kanye West présidera les festivités en tant que directeur artistique. Le coup est astucieux et plutôt réussi ; tout le monde ne parle plus que de ce cross-over historique entre culture mainstream et porno. C’est gagnant-gagnant. D’un côté, Kanye West continue de se représenter en penseur libre et artiste alternatif en s’encanaillant avec les pornographes. De l’autre, Pornhub s’impose en taulier légitime du milieu, seul capable d’éveiller la curiosité des médias et de s’allouer de prestigieuses collaborations artistiques.

Asa Akira et « Pornhub » Aria dans les robes Yeezy designées pour l’occasion.

L’illusion fait long feu et les premières images de l’événement partagées sur les réseaux sociaux font montre d’un pari d’ores et déjà gagnant. Asa Akira en maîtresse de cérémonie, Riley Reid, Angela White et Adriana Chechik sur le tapis rouge et en animatrices de la soirée, Kanye West qui serre la paluche de Greg Lansky, golden-boy incontesté du porno et farouche adversaire du piratage… La grande classe !

Dans les faits, toutefois, c’est un peu moins ça. En dehors d’une apparition éclair lors de la performance live de Teyana Taylor, chanteuse de son propre label, en ouverture, le rappeur est aux abonnés absents. La fameuse direction artistique, minimaliste, se résume à un décor de musée d’art contemporain (trois écrans géants installés en quinconce), à mille lieux du spectaculaire plateau attendu, où les actrices paradent dans des tenues Yeezy (la marque de vêtements du rappeur) particulièrement pauvres, sans doute expédiées à la va-vite dans des délais intenables. S’en suit donc une remise de prix à la gloire du network où les courageuses présentatrices jonglent entre problèmes techniques et désistements de dernière minute, afin de meubler tant bien que mal une soirée qui peine à décoller. Pire, si peu de lauréats viennent revendiquer leurs trophées, des sculptures phalliques particulièrement hideuses, que l’actrice Cherie Deville finit par lâcher : « Que n’importe qui disposant d’un pénis viennent accepter ce prix », au moment de récompenser Johnny Sins de l’Award du performer masculin le plus populaire auprès des femmes. La cérémonie se conclut finalement par la diffusion, en avant-première, du prochain clip de Kanye West, en featuring avec Lil Pump, durant laquelle le musicien ne daigne même pas remonter sur scène.

Adriana Chechik et son trophée.

La suite des événements est tout aussi cocasse. Kanye West, en partenariat avec Pornhub, met en vente, sur son site Yeezy, 4 T-shirts commémoratifs de la soirée, désignés par lui-même dans un style indigne de vos pires productions Paint (n’est pas Egon Schiele qui veut). Puis, le 18 septembre, soit à peine deux semaines après la grande célébration, c’est le grand ménage. L’intégralité des tweets relatifs à cette collaboration sont effacés du compte de Mr. Kardashian. Même sentence pour les immondes goodies, qui disparaissent, eux aussi, purement et simplement de la boutique Yeezy, sans autre forme de procès. Circulez, il n’y a plus rien à voir.

« Moche » est un euphémisme.

Kanye West, dont le plus grand talent artistique est sans aucun doute son sens des affaires, vient de jouer un tour de cochon à un groupe Mindgeek trop pressé de se racheter une légitimité dans le porn-business à grand coup de featuring racoleur. La star mégalo, qui avait flairé l’opportunité marketing, s’est vu offrir par Pornhub une publicité clé-en-main de deux heures. Il n’a dépensé, lui-même, que quinze centilitres de sueur et quinze mètres carrés de tissu pastel en tout et pour tout, laissant les organisateurs se dépatouiller avec des aléas techniques et humains qu’ils ne maîtrisaient visiblement pas. Puis, son coup de com’ réalisé, il n’a même pas attendu 15 jours pour se désolidariser de tout ce qui a trait à Pornhub et la pornographie en général. Une affaire rondement menée…

Clint B

À propos de Clint B

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.