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To shave or not to shave, le p°rno en question

Clint B

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Entre hiver rigoureux et confinement qui dure, la crise sanitaire signerait-elle le grand retour du tablier de forgeron au détriment ticket de métro ? Les Françaises sont-elles aujourd’hui plus velues qu’il y a un an, cinq ans, dix ans ? Ces questions de société, aussi esthétiques que politiques, l’enquête sur les pratiques dépilatoires et le poids des injonctions liées à l’épilation, publiée par l’Ifop ce 25 janvier pour le compte de Charles.co, tente d’y répondre par la statistique, sondant pour cela un panel représentatif de 2 027 de nos compatriotes. S’il nous fallait une occasion de questionner l’influence du X sur le diktat pileux, elle est à présent toute trouvée…

Calquée sur une étude de 2013 qui lui sert d’étalon, la récente enquête de l’Ifop rapporte des résultats pour le moins contradictoires. Globalement, l’heure est à la radicalisation, puisque no-shave et épilation intégrale du maillot ont simultanément progressé de 10 points en 8 ans. Elles étaient seulement 15% à se préférer au naturel lors du précédent sondage, elles sont aujourd’hui 28% (dont 4% depuis le début de la pandémie). En parallèle, les adeptes du con glabre sont passées de 14 à 24% sur le même laps de temps. Le paysage pubien n’a jamais été aussi contrasté.

Si le mouvement féministe s’est effectivement emparé de la question ces dernières années, à l’initiative de collectifs comme Liberté, Pilosité, Sororité, et d’actions telles que le « Januhairy », en pratique, la corrélation entre affinités progressistes et préservation de la forêt vierge reste assez faible. Les femmes se qualifiant de « très féministes » sont ainsi 29% à laisser leur toison s’épanouir, quand 22% d’entre elles préfèrent ratiboiser jusqu’à la dernière touffe ; des écarts loin d’être significatifs par rapport aux moyennes nationales. En revanche, l’injonction au glabre semble bien plus sensible chez les femmes jeunes (56% des moins de 24 ans, 48% des 25-34 ans), issues de milieux populaires (29% chez les ouvrières) ou considérées comme « racisées », pour qui la proportion culmine à 47%. De là à lier diktat esthétique et condition sociale, il n’y a qu’un pas…

De leur côté, les hommes se révèlent évidemment grands gagnants de la maintenance pileuse puisque seulement 1 sur 10 s’épile les aisselles au moins une fois par semaine, et 1 sur 11 le pubis, quand cette réalité concerne respectivement 45% et 28% des femmes. Aussi, leur préférence pour les femmes intégralement épilées, plébiscitées par un tiers d’entre eux, semble de mieux en mieux satisfaite – encore faut-il appairer judicieusement les couples, tandis que leur appétit pour les minous velus (21%), l’est de moins en moins ; signe que les pratiques féminines ne sont pas entièrement tributaires du regard masculin. Quoi qu’il en soit, les deux tiers de ces messieurs ne rechigneraient pas à faire des galipettes avec des femmes « nature », qu’elles aient du poil à la nénette (71%), aux aisselles (66%), ou aux gambettes (61%).

Popularisée par les films X

Dans cette avalanche numérique, propice aux analyses, aux comparaisons, aux extrapolations, bien malin qui saura démêler les causes et les conséquences, les tenants et les aboutissants de la mode pubienne. Heureusement, Charles.co et l’Ifop proposent conjointement une explication, avec un aplomb qui confine à la certitude. Dans chacun des compte-rendus, l’épilation intégrale est décrite comme « cette pratique popularisée par les films X » ; une affirmation recyclant l’idée reçue aussi populaire que controversée selon laquelle la pornographie serait la principale promotrice de cette option cosmétique, ici relayée sans la moindre source statistique ou biographique. Pire, cette hypothèse est même battue en brèche par les chiffres.

Avec une production pornographique majoritairement hétéronormée et adressée aux hommes, comment expliquer que 42% des femmes lesbiennes s’épilent intégralement ? L’influence du X justifie-t-elle aussi la propension à l’épilation intégrale chez les sondés de confession musulmane, qu’il s’agisse des hommes (34%), des femmes (79%), ou de leurs préférences respectives quant au sexe opposé (1 sur 2 préfère les partenaires glabres) ? Rien n’est moins sûr. Plus flagrant encore, avec seulement 8% des suffrages (10% pour les hommes, 6% pour les femmes), le porno arrive seulement en sixième position des motifs déterminants dans la pratique de la dépilation, derrière le sentiment d’hygiène (21%), les préférences de son partenaire (24%), les sensations tactiles (30%), les pratiques sexuelles, généralement orales, que l’on aime recevoir (32%) et enfin le jugement esthétique (35%, 55% chez les femmes).

Cette ferveur autour de l’épilation intégrale est donc manifestement multi-factorielle, mais le X est-il pour autant hors de cause ? N’allons pas trop vite en besogne. Dans son article Clean Porn: The Aesthetics of Hygiene, Hot Sex, and Hair Removal, la romancière et essayiste Susann Cokal livre une analyse bien moins simpliste de la question, qui sans la dédouaner, remet l’influence pornographique à sa juste place dans notre rapport au poil.

Commençons déjà par les contrevérités les plus évidentes. La pornographie n’a pas toujours fait la promotion des vulves imberbes, et les films de l’Âge d’Or dépeignaient volontiers des touffes à faire pâlir une brigade d’esthéticiennes. Parallèlement, l’acomoclitisme, le fétichisme sexuel pour les pubis glabres, n’a rien d’une invention moderne. L’art grec comme la peinture classique ont de tout temps représenté le mont de Vénus dans son imberbe pureté. Par ailleurs, comme le souligne Cosmopolitan dans son History of Bikini Waxing, l’épilation du pubis est une pratique cosmétique ancestrale chez les femmes du Moyen-Orient qui y voient une manière « d’apparaître propre et pure à leurs maris » ; argument qui pourrait par exemple expliquer certains pics statistiques précédemment évoqués.

Pourtant fallacieuse du point de vue biologique (la toison a justement pour fonction de protéger les parties intimes des impuretés et de prévenir les frictions peau contre peau, favorables aux MST), l’association entre poil et saleté est donc ancrée dans nos mœurs depuis des siècles. Il s’opère toutefois un glissement au milieu du vingtième siècle quant à la pureté supposée de la vulve épilée.

Hollywood Boulevard

Ses cuisses veinées de vert comme sa poitrine s’écartaient sur une chair rose que l’épais anneau de fer, enfin posé, transperçait, d’autant plus saisissant qu’Yvonne était entièrement épilée. « Mais pourquoi, demanda O à Yvonne et pourquoi l’anneau, si tu portes le disque à ton collier ? — Elle dit que je suis plus nue lorsque je suis épilée. L’anneau, je crois que c’est pour m’attacher. »

Alors que jusque-là, la fourrure génitale symbolise toute la bassesse animale de la nudité, à l’aune du chef d’œuvre de Pauline Réage Histoire d’O, l’épilation intégrale prend une tournure plus obscène encore, plus nue que nue. C’est la naissance du pink, dernier degré de l’expression pornographique : la monstration des chairs qui affleurent. Le cinéma pornographique qui, au fur et à mesure des années 80, est peu à peu écarté des salles obscures, embrasse alors ce motif, dans ce que la théoricienne du X Linda Williams décrit comme « la Frénésie du visible. » Puisque le porno mue d’une activité collective et cérébrale, dans les cinoches, à un plaisir coupable, solitaire et instantanée, dans les cabines des sex-shops, devant sa télévision ou, plus tard, son ordinateur et son téléphone, alors il faut aller droit au but. Plus le temps de niaiser, comme disent nos cousins canadiens. Le consommateur veut voir du sexe, il faut lui en montrer, le plus explicitement possible. « Cette frénésie n’est ni une aberration, ni un excès ; c’est plutôt l’issue logique d’une variété de discours sur la sexualité qui converge vers, et enfante, les technologies du visible. » L’épilation intégrale s’impose alors comme aboutissement de la pulsion scopique freudienne appliquée à l’évolution socio-culturelle du porno. Et le gonzo naissant, taillé spécialement pour ce nouveau mode de consommation, d’exploiter le concept jusqu’à l’épuiser.

La chasse aux poils sévit ainsi jusque dans les culottes anonymes, à la faveur d’injonctions variées. Si les loops porno ont effectivement créé un précédent, celui-ci relève moins de l’avilissement artificiel de la société que de la démocratisation d’une nouvelle option esthétique ; théorie hygiéniste – madame est à l’époque garante de la propreté du logis, elle se doit d’être impeccable, consumérisme cosmétique et société du spectacle prenant le relai du X dans la promotion de l’épilation. La sexualisation des mœurs allant bon train, arborer un pubis lisse devient non seulement la marque des demoiselles propres sur elles, mais aussi la preuve d’un intérêt et d’une attention toute particulière portée à la chose. Baptisée « Hollywood », comme la terre promise des stars de cinéma, cette pratique dépilatoire témoigne de l’accès de la population à une sexualité performative. Le sexe est plus qu’un impératif biologique ou une source de satisfaction, il devient un spectacle dans lequel on se met en scène, pour soi et son partenaire, inspiré par la mode pornographique autant que par son propre univers fantasmatique.

Depuis, le X a connu mille et un détours, de la naissance du porno chic pilophobe, à l’explosion de l’amateur velu. Les actrices ont porté le glabre, le triangle, le ticket de métro et exhibé des cœurs, des flèches, ou des étoiles sur leurs bas-ventres, sans que le succès public du « Hollywood Bikini Wax » ne soit jamais démenti. Et pour cause ; la popularisation des moyens et des méthodes de rasage et d’épilation (et des crèmes de soins) permet aujourd’hui à n’importe quelle demoiselle de tailler son buisson comme il lui sied, ce que la pression sociale l’enjoint par ailleurs vivement à faire. Simultanément, l’utilité sanitaire d’une toison pubienne héritée du paléolithique s’avère tout à fait superflue, l’accès à la douche et au savon ayant largement supplanté nos ressources biologiques en matière d’hygiène. En conséquence, l’épilation intégrale est donc définitivement entrée dans nos mœurs, qu’on le veuille ou non, mais sa popularité relève moins d’une affaire d’état que d’une affaire de mode, fluctuant selon les fantaisies pubiennes promus par les réflexes culturels, l’industrie cosmétique, les médias et le X. Faire de la coiffure du maillot un enjeu de société ne fait en outre qu’accentuer la pression que subissent les femmes quant à leur choix cosmétiques, qu’elles décident ou non de débroussailler le paysage. Et l’on y gagnerait sans doute collectivement à ne pas tant s’inquiéter du panorama dans la culotte des filles.

L’Origine du Monde (1866), tableau célèbre de Gustave Courbet, promoteur avant l’heure du no-shave.

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.

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