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Un procès politique contre Pornhub au Canada

Clint B

Publié

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Monopolisée par la frange conservatrice du Parlement canadien, l’enquête contre Pornhub prend une tournure idéologique défavorable à l’ensemble de l’industrie du charme.

En décembre dernier, l’article du New York Times « Les enfants de Pornhub » faisait vaciller le géant du porno. Bientôt sommé par les sociétés de cartes bancaires de mettre de l’ordre dans ses affaires concernant la circulation sur son réseau de séquences de cyber-exploitation impliquant notamment des mineurs, le fleuron de la société Mindgeek n’a pas traîné, supprimant plus de 10 millions de vidéos dés la semaine suivante. Cela n’a évidemment pas découragé la gouvernement canadien, directement mis en cause par le reporter Nicholas Kristof dans le sous-titre de son article (« Pourquoi le Canada permet-il à cette compagnie de tirer profit de vidéos d’abus et d’agression ?« ), de diligenter une enquête sur l’entreprise, qui hébergerait une grande partie de ses serveurs sur place. Depuis, les audiences suivent leur cours, mais un certain nombre d’interventions et d’intervenants laisse craindre un basculement de la procédure sur le versant idéologique. Le Canada fait-il un procès politique à Pornhub ?

Entre sa modération oublieuse et sa holding tentaculaire, la légitimité d’une enquête sur les activités et les écarts plus que vraisemblables de Pornhub ne fait pas franchement débat. C’est donc le Parlement canadien qui s’y colle, puisque directement impliqué par Nicholas Kristof dans son édito. Après avoir interrogé Feras Antoon et David Tassillo, les patrons de Mindgeek, les députés donnent donc naturellement la parole aux témoins de l’affaire cités par le reporter, et notamment à Laila Mickelwait, citoyenne américaine et fondatrice du site TraffickingHub à l’origine d’une pétition réclamant la fermeture de la plateforme de streaming porno. Le souci, c’est qu’en tout état de cause, la Laila en question n’a rien d’un témoin.

Portée aux nues par le journaliste du New York Times, qui partage avec elle une conception racoleuse et très inclusive de l’exploitation sexuelle, l’intervenante fait aujourd’hui figure de référence en matière de lutte contre le trafic sexuel. Il n’en est rien. En réalité, Mickelwait tend bien moins du côté de l’experte renseignée que de la militante vocale. Directrice de l’abolition au sein de l’organisation chrétienne ultra-conservatrice Exodus Cry, son but final n’est rien de moins que la suppression de toute l’industrie pour adulte, des studio porno aux clubs de strip-tease. Nous le savons, vous le savez, il est très improbable que le Parlement canadien ne le sache pas lui aussi. Que vient faire une militante abolitionniste, a fortiori étrangère, autour de la table des débats canadiens ?

Les interrogations quant à la tournure idéologique que prend l’enquête canadienne ne s’arrêtent pas là, comme le rapporte le magazine Xbiz qui relaie assidûment le déroulement des discussions. Le journal souligne la mainmise des députés conservateurs sur les questions, et en particulier l’incrimination permanente de Pornhub, tandis que la parole des travailleurs primaires de l’industrie, durement touchés par l’embargo financier contre la plateforme, semble constamment balayée sous le tapis. Lors de la dernière audience, conduite par le député conservateur Chris Warkentin, qui confrontait le Ministre de la Justice et celui de la Sécurité Publique et de la Protection Civile au comité d’éthique numérique de la Chambre des communes, la parole des sex workers s’est ainsi retrouvé muselée. Lorsque le député libéral Francesco Sorbara souleva la question de leur sort, Warkentin lui intima la fin de son temps de parole, sans qu’on ne revienne sur le sujet lors de la séance de questions suivante. En outre, lorsque le député Hang Dong revint à la charge, précisant que STELLA, l’organisation montréalaise de soutien aux travailleurs du sexe, n’a pas été autorisée à témoigner, Warkentin botte à nouveau en touche : « Le comité n’a pas encore déterminé les futurs témoins. » Et d’invoquer le besoin de « prendre des décisions ».

Alors que l’industrie pour adultes, sous la menace d’une guerre multilatérale contre le porno, se mobilise pour faire entendre sa voix sur une question d’importance cruciale, le comité canadien semble faire la sourde oreille, des mots même du député conservateur : « Je n’ai entendu parler d’aucun témoin dont la voix n’aurait pas été entendue. » Pourtant, aucun représentant du parti des concernés n’a eu jusqu’à présent droit de cité. Toutefois, quiconque pense pouvoir contribuer à alimenter le débat est cordialement invité à transmettre au comité une déclaration écrite qui sera ajoutée aux témoignages. Reste à savoir si les avis renseignés des professionnels du travail du sexe seront effectivement pris en considération cette fois-ci.

Sous couvert de régulation, les officiels canadiens donnent finalement l’impression de préparer le terrain à une puissante offensive des conservateurs sur le sujet. Brandissant l’argument imparables de la protections des enfants, nouveau cheval de Troie des mouvances réactionnaires pour justifier tous les reculs, l’agenda anti-porno progresse donc aussi au Canada, au détriment de la sécurité et du bien-être des véritables concernés, les travailleurs du sexe, plus que jamais en proie à la précarité.

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.

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