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Cybèle Lespérance, TDS : « Nous allons vers une répression toujours plus dure contre le travail du sexe »
Le gouvernement, par la voix d’Aurore Bergé, a récemment durci le ton contre les clients de la prostitution. Nous avons rencontré Cybèle Lespérance, 44 ans, accompagnatrice sexuelle, militante au sein d’associations, pour faire un point sur la législation actuelle et la situation difficile des TDS en France.
D’où vient votre pseudonyme ?
J’avais envie que les gens me disent que je suis « si belle ! » Au début, ma démarche d’accompagnement n’était pas forcément destinée aux personnes handicapées, mais plutôt à celles qui avaient besoin de relationnel, ou encore de compétences, de connaissances… J’ai trouvé que « Cybèle Lespérance » faisait un bon jeu de mots. En même temps, ça donnait un nom de famille. Chez les TDS, on a tendance à ne garder que des prénoms !
Comment êtes-vous devenue escort ?
J’ai commencé par être sugar baby. À l’époque, je voulais faire des essais. D’un côté, je n’ai pas voulu me lancer dans un moment où j’avais absolument besoin d’argent… Je suis un peu peureuse, et je tenais à ce que mes premières expériences se fassent dans un contexte sécure. D’autre part, je voulais valoriser ma sexualité. J’ai été une personne très nomade, très libre, et j’ai eu énormément de relations. C’est devenu ma valeur ajoutée, sur laquelle je pouvais capitaliser !
Vous avez eu des activités au sein de différentes associations de défense des TDS ?
Je suis québécoise. J’ai commencé le travail du sexe à 32 ans, au Canada. Mais quand je suis venue en France et que j’ai repris, j’ai constaté que les conditions de travail étaient pires ici que là-bas. Au Canada, je faisais partie d’un regroupement d’escortes indépendantes appelé Indy Companion. On était une quarantaine à se partager des créneaux sur quatre appartements. Il y avait toujours quelqu’un qui savait où vous étiez, et avec qui vous étiez. Je n’ai jamais eu de problème de sécurité. En France, c’est impensable de faire cela sans prendre de gros risques. C’est très compliqué de se donner des conseils. J’ai commencé à accompagner des personnes handicapées via l’APPAS, ce qui m’a permis de suivre une formation et de mieux comprendre le cadre légal en France. Quelques mois plus tard, j’ai rejoint le STRASS, où j’ai commencé à militer activement dès juin 2019.
La formation d’accompagnement sexuel pour handicapés est légale, même si les gens qui y ont recours sont dans l’illégalité ?
Oui, la partie formation est tout à fait légale. Cela a été tranché par un juge en 2014. Par contre, la mise en relation que l’association fait entre des personnes accompagnées et des personnes accompagnantes, elle, est illégale. C’est du proxénétisme. La transaction, elle, est légale d’un côté, et illégale de l’autre.
L’accompagnement sexuel est légal dans plusieurs pays d’Europe : en Italie, en Belgique…
En Italie, c’est légal parce que c’est pratiqué sans qu’il y ait un contact physique sexuel. On fait des ateliers de sensations, on explique comment se servir d’un sex toy, mais on laisse la personne dans le vide au niveau du contact physique. Dans les pays où la prostitution est autorisée ou réglementée, il y a des formes d’accompagnement sexuel. J’ai notamment participé à un projet européen de collaboration avec Aditi WB, en Belgique, pour se doter d’une politique sur l’accompagnement sexuel en France et porter un plaidoyer. Il y a aussi, à Genève, l’association Corps Solidaires. Dans la loi genevoise, s’il s’agit de formations avec des associations, ça n’entre pas dans le cadre classique de la prostitution.
Vous êtes favorable à une dépénalisation du travail du sexe en France ?
Absolument. Je pense à un régime similaire à ce qui se fait en Belgique. Je ne parle pas forcément des contrats de travail, je parle vraiment de la dépénalisation. Ce serait idéal, à la fois au Canada et en France. J’ai participé à la rédaction d’un rapport avec Daniel Borillo et Edouard Hesse, un plaidoyer pour la dépénalisation qui évoque les expériences australiennes et néo-zélandaises.
Quelle différence y a-t-il entre la Belgique et l’Allemagne ?
L’Allemagne est sur un système règlementariste, c’est-à-dire qu’il y a un cadre spécifique du droit du travail sexuel, où les personnes sans papiers sont exclues. On reste dans le cadre du travail salarié, avec des rapports de subordination. En Belgique, on est sur une dépénalisation, les personnes peuvent s’auto-organiser.
Quels ont été, en France, les résultats de la loi sur la pénalisation des clients ?
Je n’étais pas en France avant la pénalisation des clients, donc je n’ai pas pu comparer. D’après les retours que je reçois, ce sont surtout les plus vulnérables – notamment les personnes migrantes ou travaillant en extérieur – qui subissent les conséquences de la loi. Les contrôles visent rarement les clients en appartement.
Cette loi est-elle vraiment appliquée ? Si, par exemple, je vais voir une prostituée qui exerce dans un Airbnb, et que la police débarque, il faut que ce soit du flagrant délit, sinon c’est impossible à prouver…
La loi couvre en théorie la « tentative de… ». Prouver cette tentative à partir de SMS, c’est assez facile. Surtout si l’on voit ensuite la personne sur les lieux. Quand je faisais de la veille média, j’ai parlé avec des clients qui ont été arrêtés et verbalisés. L’amende maximale est de 1 500 €. Mais en réalité, c’est beaucoup moins, plutôt 300 €. Ce ne sont que des PV, il n’ y a jamais de garde à vue. Ce sont surtout les personnes exerçant en extérieur qui voient leurs clients pénalisés. Après, dire que la loi n’est pas suffisamment appliquée, c’est l’un des arguments des anti-prostitution.
Justement, Aurore Bergé a récemment réaffirmé la nécessité d’une tolérance zéro vis-à-vis des clients. Vous n’avez pas l’impression que les politiques sont complètement déconnectés de la réalité sur ces questions-là ?
Je pense qu’Aurore Bergé au ministère de l’Égalité entre les femmes et les hommes, c’est une blague. Je ne dis pas que les autres ont fait un meilleur travail pour les TDS, mais étant officiellement proche de personnes transphobes, elle est très mal placée pour lutter contre les discriminations. En réalité, les pouvoirs publics refusent tout dialogue direct avec nos structures. Ils préfèrent passer par des relais comme Médecins du Monde, qui redistribuent ensuite les aides. Pendant ce temps, les associations abolitionnistes, elles, sont largement subventionnées. J’imagine qu’il y a des formes de clientélisme. Nous ne sommes pas un électorat suffisamment intéressant pour eux. Mais c’est déconnecté, effectivement. Aurore Berger, c’est son frère, son père, ses cousins qui sont clients. N’importe qui est potentiellement client, ne serait-ce que de pornographie. On est vraiment sur du monsieur tout le monde, avec des attitudes qui vont d’un immense respect à des comportements d’agresseurs, d’abuseurs, etc. Mais comme tous les hommes qu’on rencontre dans nos vies, en tant que femmes.
Aurore Berger a déclaré en avril dernier : « le système prostitutionnel, c’est une représentation qui dit qu’on peut acheter le désir, qu’on peut acheter le corps des femmes, qu’on peut commercialiser leur corps, qu’on a le droit d’en faire ce qu’on veut… » [source : AFP]
Si elle choisit de faire la promotion de cette vision, c’est sûr que c’est très dangereux pour nous ! Je pense qu’il y a une infime minorité des hommes qui voit les choses comme ça. Il existe des pervers, mais la façon dont la loi est faite ne nous permet ni de les éviter, ni d’avoir un levier de pouvoir face à eux. Cette loi n’a pas pour but de protéger les personnes, mais de lutter contre la prostitution. Comme on considère que c’est une violence en soi, lutter contre les violences au sein de la prostitution ne fait pas sens. Je me souviens que lors d’un débat, une de mes collègues avait expliqué à Florence Montreynaud [auteur féministe, célèbre pour ses positions anti-prostitution] que nous avions de plus en plus de difficultés, que nous étions plus exposées aux agresseurs, et que nous avions de moins en moins de clients. Elle a juste répondu : « la loi fonctionne parfaitement »…
Puisqu’on parle de politique, les personnes les plus ouvertes sur le sujet se trouvent plutôt à gauche ou à droite ?
Je ne pense pas qu’il y ait un clivage fondamental sur ces questions sociétales entre la gauche et la droite. La droite s’intéresse à la prostitution blanche parce qu’elle la trouve plutôt acceptable, dans la lignée patriarcale. Mais elle ne veut pas d’appels d’air. Quand j’ai été reçue avec mes collègues de Génération Libre au groupe Prostitution de l’Assemblée Nationale, un député RN m’a demandé, si, en cas de légalisation, on ne risquait pas que des gens obtiennent des visas de travail ? La question migratoire était vue comme étant la problématique, mais pour le reste, il était complètement avec nous. Le même jour, une association a fait un parallèle intéressant avec l’IVG, tant au niveau de la libre disposition de son corps que de la réduction des risques. L’IVG a été légalisée dans un contexte où l’avortement existait de toutes façons, mais les femmes pouvaient en mourir. Même les personnes qui étaient, pour des raisons religieuses ou autres, opposées à l’IVG, pouvaient prendre une position pragmatique. Il fallait donner un cadre légal protecteur. Mais cette marche n’a pas été gravie pour le travail sexuel.
Parce que l’idéologie est plus importante que la mise en danger des femmes ?
Oui, et on ne parle pas seulement des femmes, mais de tous les groupes minorisés, fragilisés… Je me revendique du féminisme intersectionnel, qui n’a rien à voir avec le féminisme institutionnel. Pour Aurore Bergé, les hommes et les trans prostitués n’existent pas !
Oui, d’ailleurs elle s’est récemment insurgée contre les salons de massage asiatiques…
J’ai appris récemment, de la part d’une sociologue qui travaille au Lotus Bus (programme de Médecins du Monde de promotion de la santé et des droits des travailleuses du sexe chinoises à Paris) , que la plupart de ces prostituées chinoises avaient des papiers ! Elles font partie, aujourd’hui, de la classe la plus privilégiée, qui peut se retrouver dans un espace collectif sécurisant. Évidemment, si elles ne parlent pas français, elles vont avoir des intermédiaires. Elles ne sont peut-être pas totalement indépendantes, mais en tout cas, elles ne font pas partie d’un réseau de traite.
Il existe encore beaucoup de clichés racistes concernant cette prostitution…
Absolument. D’ailleurs les statistiques sont biaisées : les contrôles policiers s’exercent davantage sur les personnes migrantes. On associe trop souvent prostitution et réseaux de traite. Or, trois putes ensemble, c’est déjà un réseau !
Ne pourrait-on pas imaginer une sorte de label « sexe équitable », qui garantirait que les prostituées soient indépendantes ?
Indy Companion, le collectif dont je faisais partie, s’est forgé une réputation de sexe équitable. Nous étions toutes indépendantes, et c’était important, pour une grande partie des clients, qui ne voulaient pas être dans l’abus d’une situation de vulnérabilité. Mais cette question de l’exploitation ne se poserait plus si l’on dépénalisait. On permettrait l’auto organisation des personnes, on pourrait adopter un label, adhérer à une charte… Mais si on envisage cela sans dépénaliser, ça ne fera que creuser le fossé entre les personnes qui ont des droits, et celles qui n’en n’ont pas.
Les mairies perçoivent des taxes touristiques sur les locations de chambres d’hôtel et de RnB… Peut-on dire que les maires sont des proxénètes ?
Oui (rires) ! Mais il y a d’autres formes de proxénétisme officiel : je paie l’URSSAF, par exemple. 25 % de mes revenus partent en cotisations. Je travaille sous le régime micro-entrepreneur, et si je dépasse un certain seuil, je paye la TVA… C’est bien plus important que les taxes de 2 euros par nuit sur les chambres d’hôtel ! Les TDS peuvent être soumis à des redressements. C’est d’ailleurs un moyen de faire replonger les gens dans la prostitution ! J’ai de nombreuses collègues qui avaient arrêté, qui se sont remises à tapiner pour rembourser l’URSSAF ! Beaucoup de TDS partent du principe qu’elles ne sont pas obligées de tout déclarer, parce qu’elles n’ont pas les mêmes droits que les autres. Ce qui est un peu vrai. Moi, quand j’essaie d’obtenir une assurance professionnelle, elle m’est refusée systématiquement ! Les fermetures de compte en banque pour mes collègues, ça arrive au moins une fois par mois !
Vous avez un espoir que les choses changent, dans les années qui viennent ?
Je pense plutôt que la situation des TDS va s’aggraver. Il y a quelques jours, la loi suédoise, source d’inspiration pour la loi française, a redéfini la prostitution dans le sens d’un mouvement international, anti-prostitution et anti-porno. Par exemple, on peut être condamné pour l’achat d’un service sexuel virtuel, en webcam par exemple, au même titre que si l’on achetait un service en présentiel ! Je ne serais pas étonnée de voir ce type de loi arriver en France d’ici à trois ans. Les récents procès du X sont des possibilités de plaidoyer extraordinaires pour les groupes anti pornographie. Nous allons vers une répression toujours plus dure contre le travail du sexe. C’est ce qui m’encourage dans mon militantisme, même si c’est très ingrat !
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