Enquêtes
Flore Cherry : « La science change le monde – et notre intimité – plus vite que n’importe quel slogan politique ! »
Soucieuse de mettre à mal les idées reçues, croyances et infox qui pullulent en ligne, la journaliste sexo Flore Cherry a questionné quarante spécialistes reconnus, pour comprendre la sexualité au prisme de la science… Son dernier livre, Un microscope dans la culotte, propose un voyage passionnant pour ouvrir son esprit et mieux comprendre son corps. Rencontre.
Comment est née l’idée de ce livre ?
Il s’agit en partie d’une collection d’articles écrits pour le magazine Science et Vie. Je me suis rendue compte que dans le discours mainstream sur la sexualité, on tombe très vite dans l’émotionnel, l’indignation, la peur, la colère… On entend rarement des arguments rationnels, factuels. Or, plus je travaille, en tant que journaliste, et plus je constate qu’on ne sait pas grand-chose. Par exemple, lorsque je lis des sujets dans la presse, comme : « nous sommes tous addicts au porno », « le porno c’est dangereux, il faut arrêter d’en regarder », etc., je vais voir ce qu’en dit l’OMS, et je vais découvrir que l’addiction au porno n’existe pas (à la limite, on peut être addict au sexe si l’on a des prédispositions à l’addiction…) ! J’essaie de nuancer tous les débats enflammés qui ne répondent pas sérieusement aux questions.
Quand on parle de sexualité, l’idéologie et la politique prennent beaucoup de place…
Oui. Par exemple, si Simone Veil a pu faire un discours à l’assemblée pour défendre l’avortement, c’est parce que derrière, il y a eu de grandes avancées scientifiques, des technologies qui ont évolué. Si nous vivons aujourd’hui une autonomisation du corps des femmes et de la sexualité des hommes, c’est parce que nous sommes passés par des découvertes scientifiques et technologiques majeures. C’est pourquoi j’ai voulu mettre en valeur le travail des scientifiques, qui souvent travaillent dans l’ombre. Or, la science change le monde – et notre intimité – plus vite que n’importe quel slogan politique !
À propos de technologie, est-ce que l’IA n’est pas en train de complètement changer la donne, que ce soit dans le porno, ou dans la sexualité en général ?
J’ai consacré trois chapitres à l’IA dans le livre. Elle concerne tous les secteurs. Dans le porno, personne ne sait vraiment dans quelle direction cela va aller. Est-ce que cela va permettre d’avoir un porno créatif, diversifié, personnalisé selon nos fantasmes ? Pour un couple, par exemple, on pourrait imaginer trouver un terrain d’entente et d’exploration grâce à l’IA. À l’inverse, il existe aussi un côté plus sombre : on peut l’utiliser pour créer des deepfakes, dans le but d’humilier quelqu’un, ou encore pour tromper : se faire passer pour une personne réelle et jouer avec les sentiments des gens. La différence entre le virtuel et l’humain devient de plus en plus difficile à détecter.
Comment avez-vous travaillé avec les experts consultés ? C’est une co-écriture ?
Je n’ai pas voulu faire ce livre sous forme d’interviews, car j’apporte du contradictoire. Lorsque, par exemple, j’aborde la question de la pilule pour se remettre d’un chagrin amoureux, je ne voulais pas que le professeur Alain Brunet se serve du livre pour faire une tribune sur sa thérapie avec le propranolol. Il est vrai que sa découverte est incroyable. Mais je voulais apporter du contradictoire avec le docteur Maï Do Hamisultane, psychiatre, qui a consacré son mémoire à la méthode de Brunet, et qui tente de relativiser son efficacité.
Vous expliquez aussi que certains consensus scientifiques peuvent être remis en question…
Oui. Prenons l’exemple du dilemme obstétrical. La femme est bipède, avec le bassin étroit, donc la tête du bébé a du mal à passer lors de l’accouchement. Mais certains le remettent en question. Il y a d’un côté le consensus, et aussi la prise de position des scientifiques, qui n’engage qu’eux. Moi, je vais dire simplement : telle personne pense ceci de telle question… Si un scientifique me dit : un jour, on abolira peut-être l’horloge biologique, sa parole n’engage que lui. Moi, je garde une posture de journaliste. Je prends la température auprès des gens, je propose leur éclairage, et éventuellement j’apporte une distance. Par exemple, sur la question de la nymphoplastie, j’ai questionné une sociologue, qui a écrit un livre à charge contre cette pratique, et un chirurgien qui rapporte que cette intervention rend les femmes beaucoup plus heureuses et épanouies. Les deux discours existent, et je trouve qu’il est utile de les proposer en même temps. Au lecteur de se faire ensuite sa propre opinion.
Vous vous attachez à battre en brèche certaines idées reçues, comme par exemple la compétition individuelle des spermatozoïdes, ou l’addiction ou porno… Est-ce que vous aviez, vous-même, des idées reçues avant de commencer vos recherches pour ce livre ?
Je ne dirais pas que j’avais des idées reçues… Mais quand j’ai interviewé des chercheurs en IA, des experts en algorithmes, des spécialistes en sécurité informatique, ou en bioéthique, c’est vrai que j’ai appris énormément. Par exemple, j’ai appris que lors d’une FIV, une IA saura mieux qu’un humain quel embryon implanter dans le corps de la femme. Ça pose des questions folles, on peut avoir l’impression que c’est de la science-fiction, mais c’est bien réel. Et ça devrait intéresser tout le monde !
Parmi tous les aspects de la sexualité que vous avez abordé dans ce livre, est-ce que l’un d’eux vous a particulièrement interpellé ?
Mes deux sujets préférés sont : peut-on abolir l’horloge biologique, et la molécule pour se remettre d’un chagrin d’amour. Un chagrin d’amour, c’est extrêmement violent. Comprendre qu’une rupture a des effets délétères sur le cerveau humain, ça permet aussi de mieux aborder certains enjeux de santé mentale.
En matière de sexualité, qu’est-ce qui caractérise le mieux notre époque ? Pensez-vous qu’il y ait un retour à l’ordre moral ?
On considère souvent la sexualité comme un curseur, je ne la modélise pas trop de cette façon-là. Je considère que c’est toujours mouvant. On sait que dans les années 70, on avait beaucoup moins d’interdits qu’aujourd’hui. Et pourtant, en 2025, il y a beaucoup plus de maturité dans l’expression du consentement chez les femmes, il y a davantage d’écoute chez les hommes. Les revendications sexuelles ne sont plus portées par des ados bourgeois qui balancent des pavés dans la rue ! #Metoo, c’est un phénomène mondial qui touche toutes les catégories sociales…
Et pourtant, une étude récente nous apprend que les jeunes feraient de moins en moins l’amour…
Pour moi, le vrai souci chez les jeunes concerne davantage la santé mentale. L’absence de sexualité est avant tout le symptôme d’un mal être. La pandémie de Covid a aussi été un facteur aggravant. Quand on est contraint de rester chez ses parents, à un âge ou l’on devrait sortir, rencontrer des gens, et vivre ses premières expériences sexuelles, c’est quand même très difficile.
Une autre étude nous a appris que les jeunes femmes étaient de plus en plus bisexuelles…
Oui, c’est vrai qu’il y a sans doute une meilleure acceptation de la fluidité. Il y a une refonte de ce que veut dire être un homme ou une femme. Avant, on se posait peut-être moins la question. Le territoire d’exploration est de plus en plus vaste. Les jeunes ont envie d’explorer avant de s’engager.
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