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Les seins, ce tabou absurde

Clint B

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Source de fantasmes masculins comme féminins, symbole ancestral de fertilité, calice primordial du nectar maternel, la poitrine féminine n’inspire que ravissement et volupté. Le sein devrait être vanté, célébré, vénéré, pourtant il demeure caché, proscrit de l’espace public comme le plus répugnant des organes. Et pour cause ; à l’instar des organes génitaux, il serait obscène, car indissociable de la bagatelle sexuelle. C’est d’ailleurs une étrange particularité de notre espèce. De tout le règne animal, il n’y a que chez l’homme que les attributs mammaires revêtent un intérêt érotique. Ça ne fait ni rire les oiseaux, ni chanter les écureuils ; mais ça a le mérite de valider les propos d’un certain Rousseau (le philosophe, du coup, pas le douanier). Symptôme manifeste de notre état de culture, ce paradoxe soulève une question intéressante, qu’est ce qui peut bien justifier un tabou si fort et si répandu dans notre société moderne ?

Figurez-vous que le nibard n’a pas toujours été cette obscène protubérance féminine conspuée par les règles de la décence la plus élémentaire. Non, pas même dans la société française. Du Moyen Âge jusque sous l’Ancien Régime, si le mollet, l’épaule ou la cheville est un attribut féminin qu’on ne saurait montrer, le nichon, lui, peut tout à fait se porter déshabillé, c’est même particulièrement chic. Agnès Sorel, favorite du Roi Charles VII, est d’ailleurs célèbre pour la pureté de ses tchoutchs qu’elle dévoile à l’envi, au point qu’ils sont immortalisés dans moult tableaux de maîtres et notamment la Vierge allaitante de Jean Fouquet. De l’autre côté de la Manche, Sa Majesté Marie II tout comme sa comparse Henriette Marie de France gratifient régulièrement leurs sujets de leurs royales poitrines. La seconde se voit d’ailleurs confectionner par l’architecte Inigo Jones une tenue d’apparat très « Eyes Wide Shut », qui masque son visage mais révèle entièrement ses superbes loches. En outre à l’époque, des putains aux marquises, toutes peuvent se balader les doudounes à l’air, peu importe le rang social.

On savait s’amuser en ce temps-là…

C’est au début du XIXème siècle que les mœurs commencent à changer. L’article 330 du Code Pénal de 1810 introduit le délit d’outrage public à la pudeur, sans toutefois préciser quelles parties du corps voient leur degré de couverture dorénavant réglementé. Il n’empêche que cela sonne le glas de la saison des fruits. Les dames remballent les pêches, poires, melons et autres pastèques. Quant à savoir ce qui a fait du roploplo l’ennemi public numéro un, mystère et boobs de gomme… Du moins, il n’existe pas de théorie officielle. Il est cependant possible de souligner quelques causes probables, vu la période.

Des femmes du peuple Himba, en Namibie, où l’on fait nettement moins cas de la nudité féminine.

Le XIXème siècle est l’ère de l’expansion coloniale tous azimuts. Or, lorsque le colon européen ne trucide pas l’indigène, ou ne le réduit en esclavage, il l’étudie. Et, fait intéressant, à peu près partout ailleurs dans le monde, l’autochtone vit à poil. Le vêtement est donc, au regard des standards du vieux continent, un signe extérieur de civilisation. Malgré tout, il ne suffit pas de décréter les frusques comme l’apanage de l’homme moderne pour abolir le topless dans les campagnes reculées de France et de Navarre ; encore faut-il pouvoir habiller tout ce beau monde. C’est alors qu’un autre événement-clé du XIXème siècle entre en jeu : l’industrialisation. Le tissage est l’un des premiers secteurs soumis à la mécanisation, avec notamment l’invention de la mule-jenny en 1779, ouvrant la porte à la production vestimentaire de masse. Dès lors, plus aucune excuse pour se balader les miches à l’air. Au milieu du XIXème siècle, en Europe, le sein nu est devenu la marque des « sauvages », des danseuses exotiques, des gueuses et des putains.

L’histoire aurait pu s’arrêter là, si ce nouvel état de fait n’établissait pas une embarrassante disparité entre hommes et femmes concernant le traitement réservé à leurs poitrines respectives ; disparité encore renforcée par le fait que chez les peuplades tribales encore préservées aujourd’hui, la vue d’un sein à l’air ne provoque ni offense à la pudeur ni pensée libidineuse. Aussi, notre histoire contemporaine est ponctuée d’initiatives qui s’élèvent contre ce tabou absurde. En voici quelques exemples.

En 1964, alors que les piscines et la baignade se démocratisent, le styliste Rudi Gernreich conçoit et commercialise le « monokini », un maillot de bain d’une seule pièce composé d’une culotte large attachée par deux fines bretelles passant entre les seins et nouées autour du cou. Véritable phénomène de mode à ses débuts, concomitant avec les mouvements de libération de la femme, le monokini est finalement mis au placard dès l’aube des seventies. Peut-être était-il trop en avance sur son temps… Ou trop en retard.

En 1968, ce n’est pas tant le sein nu que le soutien-gorge qui défraie la chronique. Il est alors perçu comme le symptôme d’une oppression subie par les femmes et complètement intégré par celles-ci. Car si le sein doit en toute occasion être caché, il ne doit pas non plus se balancer, pendouiller, glisser hors d’un vêtement ou pire encore, être pris en flagrant délit de pointage. En réaction, les militantes du New York Radical Woman jettent leurs soutiens-gorges à la poubelle lors de l’élection de Miss America, et menace d’y mettre le feu. C’est d’ailleurs ce fait marquant qui est à l’origine de la légende des féministes radicales brûleuses de soutifs.

Des hauts de bikini au chaste motif « poitrine masculine »

Les années 70 voient l’avènement de la révolution sexuelle, avec son lot d’initiatives hippies en faveur du téton à l’air et de la liberté de vivre à poil, mais c’est seulement en 2012 qu’un mouvement d’ampleur prend réellement forme. La campagne Free The Nipple, dont le nom ne cache rien lui non plus, entend lutter activement contre cette discrimination sexiste aussi évidente qu’hypocrite. Happenings en public, durant lesquels des militantes topless haranguent la foule et apostrophent les responsables politiques ; photos-montages sur les réseaux sociaux où les tétons de femmes sont remplacés par des tétons d’hommes (a priori préservés de la censure), la lutte pour la liberté du nichon se décline sur tous les supports, et avec quelques avancées notables. Depuis 2013, il est par exemple permis à n’importe qui de se promener torse nu à New-York, que l’on soit un homme ou une femme.

Un sticker de téton masculin pour recouvrir les obscènes tétons féminins sur les publications licencieuses.

Pour autant, on ne peut pas dire qu’on ait franchement évolué sur le sujet depuis deux siècles. Pour chaque sein que le progrès et la liberté délivrent de son carcan de tissu et de tartufferie, la morale et la pudibonderie en rhabillent une paire. On n’a de cesse de réglementer ce que devraient ou non porter les femmes dans l’espace public ; le net et les réseaux sociaux sont plus intransigeants que jamais en ce qui concerne la nudité, et en particulier celle de ces dames ; nous sommes encore très loin d’une société qui a désacralisé le nibard pour le renvoyer à ce qu’il est réellement, une masse graisseuse parfaitement anodine puisque portée en nombre pair par plus de la moitié de l’espèce humaine. Une société qui n’aura en outre qu’un seul défaut, celui d’avoir vu disparaître cet émoi pur et transgressif que ressent tout amateur de lolos à la vue d’une superbe paire de tchoutchs moelleusement bombés, surmontés d’une pastille à l’érection mutine.

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.

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