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Bio/Milieu du X

Pourquoi il faut payer son porno (au moins de temps en temps)

Clint B

Publié

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« Payer son porno », la sentence a quelque chose de délicieusement anachronique aujourd’hui, en 2019. L’on pourrait encore jouer la carte du déni, ceci dit ; se dire qu’au fond si l’on trouve essentiellement des scènes piratées sur Pornhub et consorts, c’est qu’il y a bien des gens pour acheter ces scènes à la base, une majorité, même, non ? 4% ! Seulement quatre pour cent des consommateurs de pornographie sur le web s’en acquittent contre subsides. Le fait est que nous vivons dans un monde qui a intégré la gratuité du X, et en particulier la nouvelle génération, les « millenials », qui n’ont jamais connu le frisson de se rendre dans un sex-shop pour s’y procurer un film de cul à regarder encore et encore, à chaque moment de solitude, faute d’argent et d’alternative. Il faut se faire une raison, le cul est dorénavant gratuit, et sauf miracle, il le restera. Mais alors, pourquoi faudrait-il encore payer son porno aujourd’hui ?

Rien n’est gratuit en ce bas monde, pas vrai ? Pourtant, à quiconque disposant d’une connexion internet vaguement efficace, l’orgasme est à portée de clic, en quelques secondes et sans débourser le moindre euro. Mais alors, qu’est-ce qu’on brade, au tarif si compétitif de peau de balle ? Il n’aura échappé à personne que la production porno se révèle coûteuse, comme tous les domaines ayant trait à la création cinématographique. Quelques milliers d’euros pour le matériel, quelques autres milliers pour les performeurs, sans compter la régie, la main d’œuvre, les locations, le transport, la moindre scène pornographique un tant soit peu ambitieuse chiffre vite dans les cinq à dix mille balles. À cet état de fait indéniable, les grandes plateformes de streaming répondent « nouveau business-model ». Par le jeu du trafic web acheté par les annonceurs et la promotion naturelle des producteurs par la diffusion de leurs créations, les rétributions en espèce et en nature compenseraient la gratuité du service pour l’utilisateur. Pour preuve, les grandes stars du porno actuel gagnent au moins aussi bien leur vie que leurs prédécesseures. C’est bien que les affaires tournent, non ?

C’est un peu vrai, mais c’est surtout très faux. D’abord, car les recettes publicitaires sont loin d’équivaloir au manque à gagner, les annonceurs les plus prestigieux, et donc les plus rémunérateurs, fuyant ces culs-de-basse-fosse que sont les tubes pour les laisser aux vendeurs de pilules magiques agrandisseuses de zgueg et aux pourvoyeurs de filles moches à côté de chez vous. Ensuite, parce que le reversement de trafic des plateformes vers les producteurs est au mieux marginal, le spectateur préférant naviguer quelques minutes de plus sur la mire foisonnante de Pornhub à la recherche d’une scène à son goût, plutôt que débourser trois euros pour acheter la séquence qui l’excite sur un site propriétaire. Enfin, si les stars du X américaines, et quelques françaises, semblent avoir des trains de vie à des années-lumières de nos quotidiens prolétaires, c’est pour deux raisons. D’une part, elles sont justement les stars, les icônes d’une industrie qui ne peut se passer d’égéries. Leurs noms, synonymes de fantasme, est encore la seule valeur refuge de cette industrie en crise, on investit donc naturellement dedans. D’autre part, en stakhanovistes du charme, les performeuses, célèbres ou moins célèbres, monnaient judicieusement tous leurs services coquins (comptes OnlyFans, shows webcam, salons, vente de sous-vêtements, voire escorting), multipliant les sources de revenus pour juguler la raréfaction des richesses du X.

Si le système garde la face, c’est justement parce qu’il continue de promouvoir des personnalités publiques, mais en arrière-plan, la profession s’appauvrit. Et les exemples ne manquent pas ; dernier en date, le studio Kink, qui s’est récemment séparé de l’Armory de San Francisco, son bastion, faute de moyens pour l’entretenir. Ces dix dernières années, nombre de productions ont mis la clé sous la porte, quand les survivantes ont resserré les effectifs. Décors, techniciens, maquilleurs, c’est tout le tissu professionnel du business qui se délite petit à petit. Il y a d’ailleurs longtemps que l’amateur et le gonzo, moins chers à produire, ont pris le pas sur l’authentique fiction pornographique, témoignant parallèlement de l’appauvrissement artistique du medium. Avec la disparition de la technique, c’est la dimension cinématographique du porno qui se perd, ce dernier bientôt réduit à sa plus simple expression : une caméra, un micro (et encore), et des attributs sexuels susceptibles d’exciter le chaland. Après tout, il n’est pas cher de produire des images propices à la masturbation, les photos de vacances de vos copines Facebook le prouvent (Ne faites pas les innocents.) ; simplement, à ce rythme-là, le X ne sera bientôt plus que ce qu’on lui a toujours reproché d’être, un amas abscons de vulves, de pénis, de seins et de fesses, tout juste bon à écouler du Sopalin.

L’Armory de San Francisco, devenue trop chère pour Kink

L’auto-production, seul modèle économique encore prometteur, pourvu que l’on ait un nom, est ainsi très en vogue chez les actrices et acteurs professionnels, qui rejouent leur quotidien dans des mises en scènes sexuelles destinées à leur communauté de fans. Et l’on pourrait presque, avec un peu d’imagination, y voir les prémices d’une étrange utopie bolchevik. La main d’œuvre originelle du porno, les ouvriers du cul, se débarrasseraient peu à peu des producteurs, des intermédiaires, ces marchands de chair libidineux qui font impunément fortune sur le dos de jeunes femmes ingénues. Ils se réapproprieraient alors les moyens de production pour devenir maîtres absolus de leur force de travail. C’est beau comme du Karl Marx. Sauf qu’il faudra alors jouer le jeu de la concurrence sur le marché de la fesse bénévole mis gracieusement à disposition par les tubes de streaming, où seuls les plus populaires, les plus mainstream ou les plus productifs seront dignement rémunérés. Voici Uber déguisé en Lénine. Et au jeu de la concurrence libre et non-faussée, ce sont toujours les plus précaires, les moins bien lotis qui trinquent…

Mais tout n’est pas perdu, il est encore possible d’enrayer la machine à formater le X. Comment ? Mais en payant bien sûr ! Alors, évidemment, il ne s’agit pas de payer pour tout. Il serait utopique de s’imaginer que le public, abreuvé de porno gratuit à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, se prive par principe de l’abondance absolue pour se mettre à honorer, rubis sur ongle, chaque seconde visionnée. Mais alors pourquoi ne pas payer une fois de temps en temps, par principe justement ? Lâcher une poignée d’euros pour cette scène mémorable qui m’a excité comme jamais. Acheter un DVD une fois de temps en temps, pour encourager le travail d’une actrice, d’un acteur ou d’un réalisateur qui me fascine. S’affranchir d’un abonnement annuel pour une production dont j’aime le travail. Souscrire au Snapchat privé de mon actrice favorite. Ça n’empêche pas d’aller voir ailleurs de temps en temps, de s’accorder parfois le plaisir coupable de mater une scène piratée, comme un gangster des internets. En outre, payer son porno n’est pas un acte de charité, c’est une démarche éthique dont la dimension est à prendre au sens littéral. On paye « son porno », celui auquel on croit, celui qui défend nos valeurs (porno féministe, alternatif, inclusif, queer), celui qui promeut nos fantasmes et nos fétichismes, celui qui respecte le temps qu’on lui accorde par sa qualité et son ambition. Car dans la logique de marché bassement capitaliste qu’est celle du X-business actuel, tout porno qui ne rapporte rien est voué à disparaître.

Au fond, il n’y a rien de plus naturel que de rémunérer des hommes et des femmes qui livrent ce qu’ils ont de plus intimes, leurs corps, leurs sexualités et leurs fantasmes, pour le plaisir des autres. Ça n’a rien de honteux. C’est éthique, c’est légitime. Il ne faut pas se faire d’illusion, le porno existera toujours et restera virtuellement gratuit, mais le priver de son argent propre, c’est aussi favoriser l’argent sale. C’est entretenir l’exploitation et la précarisation des conditions de travail de ce milieu professionnel. Il y aura toujours du porno, quelle que soit sa forme, autant contribuer à écrire celui de demain.

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.

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