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[Le Papier-Cul #2] Le porno, un problème de santé publique pour Agnès Thill, députée LREM

Clint B

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Pour Agnès Thill, la pornographie, c’est mal. En réponse à l’article du Point affirmant que « Non, le porno n’est pas un problème de santé publique », la députée LREM de l’Oise sort de ses gonds et se fend de deux tweets au vitriol pour crier toute son aversion pour les obscénités filmées. Et la parlementaire de relayer la rhétorique confusionniste du pouvoir en place, de citer une poignée de statistiques aussi anxiogènes qu’invérifiables (puisque non-sourcées) quant à la consommation pornographique des enfants et de tendre la perche à Marlène Schiappa et Adrien Taquet, dans l’espoir de voir les renforts accourir.

Alors évidemment, commenter un débat sur le X entre la Pravda de François Pineau et la fine fleur de l’Assemblée Nationale revient peu ou prou à arbitrer un combat d’infirmes. Personne n’y connaît rien ; chacun avance des chiffres au hasard et des conclusions tirées du chapeau pour faire valoir un point de vue d’une vacuité rare. Doit-on vraiment tirer sur l’ambulance ?

Malheureusement, oui. Une fois de temps en temps, il convient de déconstruire point par point les argumentaires tout fais de nos politiques, au nom de l’hygiène du débat public. Pardon d’avance.

Ainsi donc, Angès Thill ouvre les hostilités sur la réification de la femme dans la pornographie, une lapalissade si courante qu’elle en est presque désuète. « Le porno chosifie la femme », certes. Mais le porno ne chosifie-t-il pas l’homme, aussi ? Madame Thill saurait-elle citer plus de trois performeurs masculins, décrire leur physique, caractériser leur attitude, nous parler de leur personnalité ? La vérité, c’est que le porno chosifie l’humain. Il est, par essence, un médium qui fait des corps des outils sexuels, des vecteurs de plaisir. Ça ne l’empêche pas, occasionnellement, de traiter de sujets complexes, comme la précarité estudiantine ou l’ésotérisme de l’accouplement teuton en sous-sol, mais ce n’est pas le cœur du propos…

Vient ensuite « la déshumanisation de la sexualité », cette conception rétrograde du sexe comme d’un acte répondant à certaines normes morales, qui justifie encore aujourd’hui des actes particulièrement humains tels que les thérapies de conversion ou le slut-shaming. Doit-on vraiment s’étendre là-dessus ?

La question des violences faites aux femmes au cœur des préoccupation du nouveau gouvernement

La députée enchaîne ensuite sur la famille, valeur refuge de l’argumentaire creux, avant de nous restituer pêle-mêle le discours corrélant pornographie et violences sexistes. Souvenez-vous, La République En Marche avait déjà exploité le filon au moment d’intégrer au chausse-pied la régulation du porno sur le Net dans sa grande loi contre les violences conjugales, non sans verser dans le sensationnalisme trash. Adrien Taquet, cité dans le tweet, nous parlait de « prostitution infantile », Agnès Thill inclut « féminicide » et « viol d’enfants » dans leur grand bingo démagogique. Quant aux études sérieuses permettant de justifier de telles affirmations, on les attend toujours…

Qu’à cela ne tienne, Miss Picardie a des chiffres ! Et elle n’a pas peur de s’en servir. C’est le principe d’une statistique, elle ne trouve du sens que dans la bouche de celui ou celle qui en use. Ainsi, difficile de contredire le fait qu’effectivement, les enfants sont pour la plupart confrontés malgré eux à des images pornographiques bien trop jeunes : « 80% des 10-11 ans », selon l’élue. Forte d’une si belle démonstration, elle renchérit, affirmant tout de go que 8% des 14-15 ans auraient développé une addiction au porno, passant plusieurs heures par jours devant des scènes de cul. 2 à 3 masturbateurs compulsifs par classe de troisième, donc. Cette fois-ci, en revanche, impossible de déterminer l’origine d’un chiffre aussi aberrant, l’autrice du tweet assassin se passant une nouvelle fois de sources. C’est seulement au prix d’une recherche harassante de 3 minutes que l’on tombe sur une brève erronée du site de BFMTV (« 8% des ados regardent du porno plusieurs fois par jour »), qui relaie une étude IPSOS parue en 2018 sur les comportements addictifs des mineurs. Le chiffre « 8% » n’y est cité absolument nulle part. Le texte exact est le suivant : « On ne peut qu’être frappé par la fréquence élevée de visualisation des vidéos pornographiques avec 21% des jeunes (dont 15% des 14-17 ans) en consommant au moins une fois par semaine et, encore plus problématique, une consommation quotidienne pour 9% d’entre eux. »

BFMTV, une autre vision du journaliste

 

En outre, l’étude, un simple sondage, se limite à caractériser l’addiction au regard de la fréquence de consommation, sans la moindre considération médicale ou psychologique des dynamiques complexes de la dépendance. On a vu plus fiable.

Enfin, Agnès Thill s’aventure sur le terrain glissant de l’éducation sexuelle, avec un nouveau chiffre magique à l’appui : 45 % des jeunes affirmeraient que le porno participe à leur apprentissage. Soit. Mais quelle conclusion en tirer ? Peut-être que la pornographie a tellement envahi la psyché de nos enfants qu’ils ne seraient alors plus capables d’intégrer les mécanismes essentiels de la reproduction sexuée… Peut-être aussi qu’un programme national d’éducation sexuelle ne mentionnant ni plaisir, ni consentement (enfin si, en tout petit dans la brochure en annexe), est quelque peu dépassé par les enjeux actuels de notre société… Qui sait vraiment, au fond ?

Il est en tout cas rassurant de voir que nos leaders se préoccupent de la santé publique. Aussi, nous ne saurions conclure sans nous fendre nous aussi d’une analyse pointue (et sourcée) du devenir de notre nation, au travers de quelques chiffres évocateurs et vaguement corrélés : 30 794 morts, 344 101 contaminations, 262 classes fermées. Après tout, en matière de récupération putassière, il y a des sujets bien plus féconds que le porno, en ce moment.

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.

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