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Doit-on se moquer du mini-guide de consentement ?

Clint B

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Sous le pseudonyme de jemenbatsleclito, l’auteure et blogueuse Camille Aumont Carnel s’applique à vulgariser la sexualité sur un compte Instagram garni de photos #bodypositive et d’odes féminines à la confiance en soi. Sa dernière publication, « Le mini guide anti-stress – Les 50 questions qui rendent le consentement sexy. », n’a pas manqué de provoquer l’émoi d’une twittosphère partagée entre hilarité et interrogation. Il faut dire que des pépites telles que « Est-ce que je vais trop loin avec ma bite ? », ou encore « Tu n’as pas eu d’orgasme mais c’était bien ? » méritent tout de même leur petite poilade. Est-ce une raison suffisante pour tirer sur l’ambulance ?

 
 
 
 
 
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Oui. Le potentiel mèmesque de la tirade « Est-ce que tu peux m’indiquer si les zones que je vais parcourir sur ton corps t’excitent ? », de l’énigme « Rassure-moi, c’est des gémissements de plaisir ? » ou de l’ultimatum « Je vais bientôt éjaculer, tu préfères que ce soit où ? » dépasse largement les capacités de self-control de la faune numérique. Et, oui, on prend tous un coup de vieux à lire à haute voix un « tu valides le move ? », expression déclarée définitivement éteinte en février 2011. Nous serions d’ailleurs les premiers à nous gausser, si nous n’avions pas nous-même investigué le sujet, pas plus tard que le mois dernier, pour en tirer un papier brutalisant sans vergogne les plus beaux vers d’Edmond Rostand. Le fait est qu’il n’existe absolument aucun dialogue érotique qui, sorti de son contexte, ne confine pas au plus profond du ridicule. Ce n’est pas pour rien si l’on moque à tout bout de champ la teneur des répliques de porno. Chercher des mots élégants et des tournures poétiques pour décrire les sensations organiques et viscérales éprouvées lors d’un rapport sexuel est aussi vain qu’absurde.

Le cul, dans son acceptation moderne, ne saurait se passer de communication. Après tout, l’homo sapiens a développé le langage voilà maintenant plus de 150 000 ans ; c’est bien la moindre des politesses que d’entretenir autrui des tenants et des aboutissants avant d’explorer ses cavités. Maintenant que le mythe du consentement tacite a volé en éclats, il est plus important que jamais de convenir explicitement des pratiques cooptées.

Ceci dit, la pastille parodiée n’est pas exempte de maladresses. Et les défauts inhérents à la plateforme sur laquelle elle est diffusée sont autant d’obstacles à la compréhension du propos. Difficile, sur Instagram, de détailler les enjeux de telles questions, ou le contexte propice pour les poser. Or, le contexte, c’est souvent essentiel. Proposer une fessée en plein acte, les dents serrées, le bras armé, a tous les aspects d’une vente forcée, débouchant au mieux sur un refus timide, au pire sur un acquiescement effrayé. Idem, évoquer à brûle-pourpoint « son envie  de t’attacher les mains » ou son goût pour « la tournure de domination que prend le rapport » a de grandes chances d’aboutir à un profond malaise entre les parties.

C’est que le concept de consentement libre et éclairé ne se résume pas à cocher les cases d’un QCM rigide, encore moins une fois que lorsqu’on a glissé une paire de doigts dans les différents orifices de son interlocuteur. Travesties par des intentions voilées, des craintes sourdes, des complexes dissimulés, les réponses consenties à ce moment-là ne reflètent pas toujours les désirs éprouvés, mais seulement l’option verbale la plus confortable. Aussi, les bases de la complicité sexuelle sont avant tout l’écoute, la sincérité et la compréhension. Et tout cela se construit en amont, en instaurant un climat safe, permettant justement de verbaliser ses accords et ses objections. D’où l’intérêt de populariser toutes les petites questions que soulève jemenbatsleclito, pendant, mais surtout avant le rapport.

En effet, on n’offre pas de mettre la langue comme on propose de foutre une torgnole ou d’essayer la strangulation. C’est peut-être à cet endroit que se situe la plus grande faiblesse de la publication : le relativisme anodin dans lequel elle amalgame préférences « vanille » et pratiques BDSM (immobilisation, violence, domination). En aucun cas, les jeux de rôles extrêmes ne s’improvisent, sous peine de se mettre gravement en danger. A fortiori, c’est toujours mieux de partager ses petits fétichismes personnels avant. Ça évite les faux espoirs et les déconvenues.

Ensuite, on se montre sensible aux signes d’inconfort de son partenaire, et on ne le culpabilise jamais de refuser telle ou telle proposition. Les questions ouvertes sont ainsi préférables une fois les galipettes entamées.

Enfin, et par-dessus tout, on apprend à entendre le « non ». Inutile de revenir à la charge douze fois, avec douze fois tournures différentes pour parvenir à ses fins. Le dialogue permanent ne saurait servir d’excuse à l’extorsion d’une pipe ou d’une sodo. Et pour bien entendre le non, il faut avant tout savoir le prononcer. Il n’y a rien de pire que de se retrouver pris entre le marteau et l’enclume, de concessions silencieuses en renoncements muets. Loin de verser dans le victim blaming, la pratique régulière du « non » est la condition sine qua none d’une véritable relation de confiance où chacun est assuré de la pleine coopération de l’autre. En outre, exprimer ses doutes, ses inconforts, ses vetos, c’est s’épargner la poisseuse culpabilité de n’avoir rien dit, d’avoir laissé faire.

En conclusion, bien que maladroite, l’initiative de jemenbatsleclito n’est pas seulement bienvenue, elle est nécessaire. Trop longtemps, on a cru que le sexe devait se passer de mots. Aujourd’hui, que l’on soit homme, femme ou enby, homo, hétéro ou pan, on paie tous, par la méfiance, les pots cassés d’une sexualité basée sur le non-dit, oubliant que dans toute relation sexuelle, il y a la notion de relation. Il est temps que ça change. En cela, conditionner les jeux érotiques au plus élémentaire des savoir-vivre constitue une bonne base de travail. Et tant pis s’il faut se farcir occasionnellement des « C’est good, babe ? » pour y parvenir…

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.

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