Enquêtes
Maud Serpin, auteure de Fantasmes au féminin : « Nos fantasmes ne nous appartiennent pas »
A quoi rêvent les femmes aujourd’hui ? Quels sont leurs fantasmes ? Après Nancy Friday il y a cinquante ans, et Gilian Anderson l’année dernière, la française Maud Serpin entreprend d’explorer à son tour ce jardin secret. Une invitation, pour toute femme, à se reconnecter à soi, et à poursuivre toujours plus loin ses voyages intérieurs.
Quel a été votre déclic pour vous lancer dans ce projet ?
La thématique des fantasmes et des imaginaires m’intéresse depuis fort longtemps. J’ai co-créé en 2017 un podcast, le Verrou, qui avait vocation à explorer de nouveaux imaginaires grâce à la littérature érotique. Dans la continuité du podcast, j’ai lancé des ateliers pour aider les femmes à se (re)connecter à leurs imaginaires, avec cette fois des propositions introspectives et créatives. Le livre est en quelque sorte la suite de ce chemin.
Le fantasme, est-ce – par définition – quelque chose qui n’est pas voué à être réalisé ?
Oui, dès qu’il est « mis en œuvre », « réalisé », ce n’est plus un fantasme, cela devient une pratique, quelque chose qui s’est ancré dans le réel, alors même que le fantasme est tout l’inverse : quelque chose qui reste uniquement dans nos têtes ! Mais l’utilisation courante du mot « fantasme » crée de la confusion : on l’utilise pour parler des imaginaires, mais aussi pour parler des pratiques qu’on a réalisées.
Pourquoi travailler seulement sur les fantasmes féminins, et non masculins ?
Parce que ceux-là sont déjà partout autour de nous ! Le monde érotique s’est très longtemps adressé avant tout aux hommes : dans beaucoup de livres, de films, dans les pubs, dans les représentations collectives au sens large, ce sont les imaginaires masculins que l’on retrouvait avant tout – et que l’on retrouve encore, d’une certaine manière. Un exemple un peu daté, mais toutefois emblématique : les « leçons de séduction » d’Aubade. La femme y est représentée uniquement sous un prisme masculin, objet de désir et non sujet. Cette pub ne se soucie pas de ce que la femme désire : la femme n’y est qu’un fantasme d’homme. Écrire ce livre, c’était pour moi une façon de dire : bien sûr, en tant que femme, on peut avoir le fantasme d’être le fantasme, mais peut-être que cela ne nous convient pas, et qu’on ne se retrouve pas dans les imaginaires collectifs ? Dans ce cas, permettons-nous d’explorer d’autres imaginaires, pour identifier ce qui nous anime, ce qui nous fait vraiment vibrer. C’est important de le savoir et on ne nous a pas forcément appris à le faire ! Ni même à nous dire que c’était possible. Après, je pense aussi que certains hommes ne se retrouvent pas dans les imaginaires socio-culturels dominants et ce serait intéressant d’aller voir ce qu’ils ont à dire !
Quels sont les fantasmes qui reviennent le plus souvent lorsqu’on interroge les femmes ?
Difficile de vous répondre car le livre n’est pas le fruit d’une enquête quantitative… Et je serais bien en peine de raisonner à partir de mon échantillon de femmes interviewées. Gilian Anderson propose une « compilation » des fantasmes au féminin dans son ouvrage Want, qui est sorti l’an dernier.
Les fantasmes sont-ils le reflet d’une époque ?
Oui, bien sûr – d’une époque et d’une culture données ! Une sous partie de mon livre s’intitule « Nos fantasmes ne nous appartiennent pas » : nos imaginaires sont imprégnés de notre environnement socio-culturel, et aussi de notre éducation, des valeurs et des croyances véhiculées. La culture et l’époque nous disent ce qui est érotique – et ce qui ne l’est pas – et cela va avoir un immense impact sur nos fantasmes.
Le porno conduit-il les femmes à des fantasmes formatés, ou au contraire aide-t-il à les élaborer ?
Le porno n’active pas, à mon sens, la faculté d’imagination et propose par ailleurs des représentations très codifiées, des fantasmes organisés et rangés par catégories et tags. Si l’on veut fantasmer par soi-même, et aller à la rencontre de ce qui nous plaît vraiment, il vaut mieux oublier le porno pendant un moment !
Comment expliquez-vous l’incroyable succès de 50 Shades of Grey auprès des femmes ?
J’y vois une première « permission » à fantasmer, pour les femmes, à travers un livre grand public, et sur des imaginaires transgressifs. Je crois que c’est aussi dans ces années-là qu’on a commencé à parler de masturbation féminine, et plus généralement de plaisir féminin – des sujets qui avaient été anecdotiques jusqu’alors…
Après MeToo, les femmes ont-elles tendance à s’autocensurer dans leurs fantasmes de soumission ?
Je ne sais pas si on peut parler d’auto-censure, mais il y a sans doute une problématique qui revient souvent : comment concilier convictions féministes et fantasmes de soumission ? Il y a l’envie d’une cohérence globale, d’un alignement entre les valeurs et les imaginaires… Or, c’est difficile pour le fantasme d’être militant, ce n’est pas sa fonction. Rappelons d’ailleurs que fantasmer, c’est très différent de vouloir faire. Et pour citer Despentes dans King Kong Théorie : « ce qui nous excite provient de zones incontrôlées, obscures, et rarement en accord avec ce qu’on désire consciemment ». Cela peut aider à mieux accepter ces fantasmes si ces derniers semblent contradictoires avec notre système de valeurs. J’aime aussi beaucoup cette citation d’Esther Perel que l’on retrouve dans mon livre : « La force de l’imagination érotique, c’est de pouvoir outrepasser la raison, les conventions et les barrières sociales. »
Question personnelle : quelles sont les productions (livres, films…) qui ont le plus nourri vos fantasmes ?
Question trop personnelle, je passe mon tour !
Si une femme vous dit qu’elle n’a pas de fantasmes, que lui répondez-vous ?
Lis mon livre et on en reparle ensuite ! (rires)
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