Revenge porn : du fait divers au phénomène de société

Pas une semaine sans que la presse ne fasse un titre sur le revenge porn. Le phénomène serait pandémique. Qu’en est-il vraiment ? Le monde voit-il fleurir des porcs ivres de vengeance ?

Pour les ermites en sortie d’hibernation prématurée, le revenge porn est le fait de diffuser sur Internet des photos et des vidéos, le plus souvent de son ex à poil et/ou en train de faire des trucs olé olé. La diffusion des photos et vidéos intimes en ligne peut être aussi le fait d’un piratage informatique accompagné d’une tentative de chantage, comme le Celeb Gate en 2014.

Cruauté des faits

Le 3 mars 2016, cinq jours avant son seizième anniversaire, Juliette se jette sous un train. Sur les réseaux sociaux, elle était harcelée. Des photos d’elle dénudée circulaient de portable à portable dans son lycée. À 29 ans, Laura, quant à elle, a été contrainte de se prostituer pour réunir les 9000 euros que voulait lui soutirer un de ses collègues. En cas de refus, il diffusait des photos intimes qu’il lui avait volées. (Je connais même une ancienne actrice dont les motivations pour faire du porno reposaient notamment sur le fait que son ex avait menacé de balancer des vidéos d’elle en train de baiser sur des tubes. Quitte à avoir son cul sur la toile, elle a pris les devants et entamé une carrière… Fin de la parenthèse). On pourrait noircir des pages complètes : en matière de revenge porn, il existe un paquet de faits divers relatés à travers le monde, plus sordides les uns que les autres et apparus sur une courte durée.

Amplification médiatique

Le phénomène est encore amplifié par le fonctionnement même des médias : par souci d’économie, tout le monde copie tout le monde, les sources deviennent uniques et les articles sont repris suivant le schéma : « d’après nos confrères, qui eux mêmes le relaient d’autres confrères, etc. ». De facto, un fait divers peut rapidement prendre des dimensions planétaires. Deux faits divers similaires rapprochés dans le temps et c’est carrément le début d’une « mode ». Trois et plus et le doute n’est plus permis, il y a du complot dans l’air. Tapez simplement porno dans les actualités Google et vous constaterez que les deux tiers des informations qui remontent concernent des affaires de revenge porn et la tendance ne semble pas prête de s’infléchir. Certaines vedettes viennent alimenter le débat en clamant en avoir été victimes : Rihanna, le Prince Harry,  Jennifer Lawrence et dernièrement le blogueur Jeremstar, en guerre avec un autre pinpin du Web qui a diffusé sur un Tumblr une vieille vidéo du chroniqueur d’Ardisson en train de se branler.

Cybercriminalité

Si les starlettes font le buzz avec ce qui s’apparente pour elles à un coup médiatique comme jadis Paris Hilton put le faire avec sa sextape, la justice ne pouvait rester de marbre devant l'émoi suscité dans l’opinion publique. Pour les juristes, le revenge porn, c’est un débat à la fois nouveau, complexe et délicat, inhérent à un monde globalisé qui repose sur le stockage et la communication instantanée d’informations. Est-ce une atteinte à la vie privée, un abus sexuel, du harcèlement ? Tout à la fois. Sous l’étiquette de lois contre la cybercriminalité, les pouvoirs publics du monde entier sont entrés en action et les premières peines prononcées ressemblent à celles infligées pour des viols. Hunter Moore, fondateur du site IsAnyoneUp, le premier site historique de Revenge Porn, a pris deux ans et demi de prison en 2015. Un de ses collègues a eu moins de bol avec 18 ans dans les dents.

En France, depuis un amendement de 2016, le revenge porn est un délit passible de deux ans d’emprisonnement et 60 000 euros d’amende. En parallèle, de plus en plus de contrats de mariage incluent des clauses relatives aux médias sociaux comme le fait de ne pas s’engager à partager des vidéos, photos ou messages susceptibles de nuire à la réputation professionnelle du conjoint.

L’implication des réseaux sociaux

Montrés du doigt pour leur passivité, les réseaux sociaux ont réagi de manière inégale. Depuis 2015, les forums de Reddit et le réseau Twitter interdisent en théorie la publication de photos sans le consentement des personnes représentées. En pratique, c’est pisser dans un violon. De son coté, Facebook a réagi tardivement (fin 2017) mais astucieusement en déployant un système qui marque et trace chaque fichier sur ses réseaux, Instagram et Messenger compris. En cas de plainte, les photos et vidéos incriminées sont automatiquement retirées, ainsi que toutes les copies, comme des billets de banque marqués. Encore en phase bêta, ce système de protection des données par empreinte s’étend progressivement à l’échelle mondiale.

De la nécessité de se protéger

Particulièrement prégnant dans les affaires de harcèlement scolaire, le revenge porn est donc un véritable enjeu de société et pas qu’une muflerie. Le meilleur moyen de s’en prémunir est encore d’éviter de stocker dans son téléphone des photos et vidéos trop intimes. Un argument révoltant, certes. Quiconque doit avoir le droit de filmer son trou du cul, d’en tapisser les murs de son salon ou de confier la vidéo à son petit copain du moment sans que quiconque le sache. Briser cette marque de confiance est a minima un délit. Mais dans les faits, un peu moins de vanité n’a jamais tué…

À l’échelle du X, le constat le plus déplorable est d’ordre sémantique : voir le qualificatif « porno » associé à un délit, voire à un crime. L’expression revenge porn donne l’illusion que cette forme nouvelle d’agression est une niche au même titre que le lesbien ou le porno reportage. À cette dénomination trop anoblissante, on lui préférera l’expression plus adéquate de viol numérique.

Dimitri Largo

À propos de Dimitri Largo

Journaliste professionnel depuis 2003. Rédacteur du magazine Hot Video de 2007 à 2014.