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Le X est-il décapotable ?

Clint B

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« C’est la loi française qui impose le port du préservatif sur les plateaux pornographiques. » Si j’avais reçu un dollar à chaque fois que je l’avais entendue, celle-là, à l’heure qu’il est je serais sans doute alangui sur une plage du Pacifique à me tirer paisiblement sur la nouille en attendant la fin très prochaine de notre monde. Mais puisque la destinée n’est pas aussi généreuse, pourquoi ne pas profiter du temps qui nous est imparti avant le Déluge pour démystifier quelques idées reçues sur la place de la capote dans le X ? Plus qu’un simple bout de plastique, le préservatif cristallise des enjeux sanitaires, économiques, juridiques voire même politiques dans le divertissement pour adultes. À terme, ce sont plusieurs conceptions de la pornographie qui s’affrontent autour de son usage ; à tel point qu’il semble parfois difficile d’arbitrer le débat. Voici quelques éléments de réponse.

Non. La législation française n’impose pas aux hardeurs d’enfiler un capuchon. Le jour où la législation française se souciera des conditions d’exercice des travailleurs du sexe, croyez-moi, c’est notre société toute entière qui aura fait un bon en avant. Mais alors, d’où vient ce lieu commun ? Sans doute du fait que l’intégralité du porno diffusé à la télévision nationale est emballé sous plastique. En 2006, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, organisme d’état veillant à la bonne morale du paysage télévisuel français, émet une note à l’attention des chaînes de télévisions diffusant du X (Canal+, Groupe AB, TPS Cinéma, PinkTV,…). Le propos : qu’elles « s’abstiennent de diffuser des images de rapports non-protégés ». La missive se veut être « une proposition ferme, mais non-contraignante », avant d’envisager des « mesures coercitives ». En langage martial, ça s’appelle un coup de semonce. La raison d’une telle prise de position est incontestable. Il faut généraliser la prévention contre le sida.

Très vite, les chaînes de télé s’exécutent et Canal+ fait figure de bon élève. Depuis plusieurs années déjà, la chaîne cryptée a banni de sa programmation les acrobaties sans filet. D’un commun accord, ce sont donc tous les diffuseurs qui imposent le préservatif chez les productions porno du pays. Il faut dire qu’avec l’avènement d’Internet en haut débit et du piratage, le rapport de force est en leur faveur, le X ne pouvant se passer de clients aussi rémunérateurs. Peu importe le réalisme des scènes, la préférence du public pour le « bareback », la difficulté logistique sur les plateaux. Le sida ne passera pas par nous, donc c’est capote, ou c’est niet ! En quelques années, le X français dans sa quasi-unanimité adopte le préservatif.

Le bareback, une liberté d’expression ?

L’histoire pourrait s’arrêter là. Le porno français adopte la capote, il s’impose comme une exception culturelle, fait des émules partout dans le monde. Bientôt, des gang bangs de Los Angeles aux bukkake de Tokyo, on ne jure que par le latex. Le public se sensibilise, se protège, se fait dépister. Et l’épidémie de VIH s’éteint… Malheureusement, il n’en est rien. Déjà parce que si le porno français fait effectivement figure d’exception culturelle dans ce domaine, aucun autre pays ne s’est rallié à cette grande cause qu’est la prévention sanitaire à travers les films de boule. Aux Etats-Unis, cela fait bientôt dix ans que la Californie débat de l’imposition du préservatif dans le X-business, pour rencontrer une opposition aussi systématique que farouche de la part, tenez-vous bien, des syndicats de la profession pornographique, Free Speech Coalition en tête. Pour eux, la voix législative relève d’une ingérence d’état, bien peu en phase avec la réalité du terrain.

En effet, le bareback, aux Etats-unis, est une institution, une norme. S’en défaire, c’est prendre le risque de voir son public acheter ailleurs, dans un milieu où la concurrence est extrêmement féroce. Ainsi, lorsque le conté de Los Angeles a promulgué la Measure B en 2012, qui imposait justement la capote sur les tournages, le X s’est délocalisé dans les contés voisins, à Las Vegas, à Miami ; ni une, ni deux. Et les acteurs de pointer l’inapplicabilité de la mesure, son inutilité. C’est que, le préservatif, c’est tip-top lorsqu’on honore de la gueuse pas forcément proprette, une fois par semaine à la sortie du Macumba. Dans un cadre professionnel, c’est vite un calvaire. Parce qu’à se faire ramoner par tous les trous, des heures durant, par une armée de chibres sous blister, on finit avec les orifices en chou-fleur, friction du caoutchouc oblige. Et c’est sans compter les fois où l’emballage craque ou disparaît dans la soupape, à la faveur d’un coup de piston un peu trop enthousiaste, rendant tout le dispositif complètement vain.

De nos jours, il est d’ailleurs une autre norme sur les tournages pornographiques, celle du dépistage systématique. Aussi, les performeurs voient d’un assez mauvais œil qu’on vienne leur donner des leçons de prévention lorsqu’ils se soumettent tous les quinze jours au jeu follement excitant du check-up médical. Devraient-ils en plus jouer les parangons de vertu pour une jeunesse dont on a négligé l’éducation sexuelle ? Est-ce vraiment leur rôle ? Les pornographes font en outre valoir leur rejet de la capote en tant que liberté d’expression inaliénable. Un argument tout à fait recevable, tant les tags « creampie » dans l’hétéro ou « bareback » dans le gay représentent des niches plébiscitées. Imposer le préservatif revient alors à nier une forme d’expression artistique à des acteurs pourtant indéniablement clean.

Le devoir de prévention

On touche enfin au nœud du problème : la notion de prévention. Prévention pour qui ? Prévention de quoi ? Si l’on prétend s’intéresser à la santé des acteurs, pardon de le dire, mais la capote est contre-productive. Entre les inflammations internes des actrices et les recours médicamenteux des acteurs, pour compenser les pannes induites, le compte n’y est pas, au regard de la protection marginale que procure le préservatif dans un environnement déjà contrôlé. Toutefois, le but avoué de la démarche n’est pas tant la préservation des acteurs que celle du public. Ainsi, on ne protège pas, on « fait de la prévention » ; comme si l’on interrompait les films de bagnoles avec des spots de prévention routière (qui osera dire que la mortalité sur la route est un problème mineur ?). Absurde, n’est-ce pas ?

Mais admettons… Admettons que le porno ne soit que le laboratoire d’une grande réforme des médias, où chaque production audiovisuelle prendrait la responsabilité éducative des pratiques discutables qu’elle montre au public – ce qui nous promet du très grand cinéma, c’est moi qui vous le dit. Sauf que du coup, la capote est alors très insuffisante, et très mal utilisée, au vu des performances pornographiques courantes. Eh oui ! C’est que la transmission du VIH ne se résume pas qu’aux pénétrations anales ou vaginales. Exit donc l’éjac faciale ; une goutte dans les yeux, et on est bon pour un rendez-vous au CeGIDD. Exit aussi les fellations à nu ; à la moindre lésion buccale, le risque explose. Et puis pourquoi s’arrêter au VIH ? Est-ce la seule maladie mortelle que l’on peut se refiler lors d’un câlin ? Nous disions donc, plus de turlutte, plus d’éjac… plus de cunnilingus, non plus. Vous ne voudriez pas faire l’apologie du papilloma virus, voyons. De manière générale, on proscrira aussi tous les échanges buccaux. Herpès, hépatite, syphilis, la salive est un véritable nid à microbes. Ou sinon, c’est digue dentaire pour tout le monde. Puis, plus d’uro, évidemment, à cause des chlamydias, ou exclusivement en combinaison stérile… Ah ! Je ne sais pas vous, mais moi, je trouve ça terriblement affriolant, cette ambiance de laboratoire à Pripyat. Et tu es prié de bander, Cher Public. Après tout, c’est pour toi qu’on fait ça !

Que l’on soit bien clair, il ne s’agit pas ici de remettre en question l’utilité de la promotion du préservatif. Qu’il soit masculin ou féminin, il reste encore le meilleur moyen de contraception ET de prévention disponible sur le marché. Son usage devrait être un réflexe à chaque nouvelle rencontre sexuelle. Il s’agit plutôt de pointer la tartufferie des autorités qui, en l’imposant dans le porno français, ont fait de la capote une convention inepte et hypocrite, un rituel de complaisance assez vain pour trier les productions acceptables des odieux pornographes inconséquents. Remarquez, c’est toujours plus facile que de s’écharper politiquement avec des troupeaux de réacs pour que l’on dispense enfin une sensibilisation et une éducation sexuelles dignes de ce nom à nos enfants

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.

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