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De l’inclusion des travailleurs séropositifs dans le X-business

Clint B

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Depuis quelques années, dans le domaine de la lutte contre le VIH, il se dessine un consensus médical solide : les personnes séropositives dont la charge virale est maintenue « indétectable » par la thérapie antirétrovirale présentent un risque de contagion infinitésimal, sinon nul. De plus, un nouveau traitement préventif, la prophylaxie pré-exposition (PrEP), réduit désormais les probabilités de transmission entre personnes séro-divergentes à des variables sensiblement comparables : négligeables, selon les experts. Une raison suffisante pour ouvrir, outre-Atlantique, le débat sur l’inclusion des travailleurs séropositifs dans la grande famille du X-business. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’un tel débat est aussi houleux que complexe. Précaution sanitaire contre discrimination sérologique ; porno gay contre X hétéro ; FSC contre APAG ; les notions, les valeurs, les institutions se télescopent dans un brouhaha médiatique finalement propice à une seule chose : alimenter la peur légitime des performeurs vis-à-vis de la maladie la plus terrifiante de notre temps. Tirons les choses au clair.

American Dream

Du point de vue sanitaire, l’industrie américaine est robuste. Le Performer Availability Scheduling Services (PASS), une base de données médicale cooptée par l’ensemble des partenaires sociaux un tant soit peu sérieux du business, centralise l’ensemble des résultats des dépistages bimensuels des acteurs et des actrices. Il régit ainsi leur disponibilité auprès des producteurs, sans pour autant donner de détails sur leur santé. Gonorrhée, chlamydia, syphilis, le malade est simplement désigné « indisponible » jusqu’à sa rémission, test à l’appui ; sauf les porteurs du VIH. Ces derniers se voient définitivement bannis de la plateforme et donc dans l’impossibilité de travailler dans le X américain. Un système qui a fait ses preuves, puisque depuis 2004, aucune transmission du virus n’a été constatée sur les plateaux, au prix de l’exclusion irrévocable des personnes séropositives. Robuste, on vous dit…

Enfin, presque, puisque tout ça concerne avant tout le X hétéro, celui dont tout le monde parle, que tout le monde voit, que tout le monde connaît. Le porno gay, véritable industrie parallèle, s’est construit autrement, au travers de la stigmatisation et de l’épidémie. Plus exposée au risque (pour des raisons techniques bien trop subtiles pour être évoquées ici), il n’a attendu ni le PASS, ni le récent débat pour inclure dans ses productions des travailleurs HIV+. Sans test mais avec capotes, avec test mais sans capotes, entre partenaires exclusivement séropositifs, ou séro-divergents mais sous PrEP… Plutôt que de souscrire à un fichage généralisé et, en fin de compte, discriminant, l’industrie homosexuelle a géré le risque à sa façon, localement, spontanément, en bonne entente et de manière éclairée.

Lance Hart (à droite), performeur et réalisateur militant pour l’inclusion des acteurs HIV+ au sein du PASS

En vase clos, ces deux approches se justifient, et tout roule à peu près sereinement. Après tout, elles reposent toutes les deux sur le même argument : chaque performeur est libre et responsable de sa santé sexuelle, nul ne saurait en juger. Les problèmes arrivent quand on commence à mélanger. Or le propre du porno, c’est bien de se mélanger.

On les appelle les « cross-over », ces acteurs masculins qui exercent dans l’un et l’autre. Dans l’absolu, ils sont soumis aux mêmes tests que les autres, du moins s’ils entendent bosser pour les grosses productions californiennes. Seulement voilà, qu’est-ce qui prouve à l’actrice hétéro, forcément clean puisque chaste en dehors des plateaux, que Monsieur n’a pas fait quelques tournages à risques dans le délai de validité de son test le plus récent ? Même sans ça, qu’est-ce qui prouve que l’un de ses partenaires sodomites ne sortait pas lui-même d’une séance bareback pour une production douteuse (chose qui n’arriverait jamais ô grand jamais chez les straight, voyons) ?

Ce stigmate des acteurs « cross-over », mis en lumière lors de la tragique disparition d’August Ames en décembre 2017, est aujourd’hui encore au cœur du débat. Par leur proximité potentielle avec d’autres performeurs séropositifs, les acteurs bi seraient, pour une part importante du X-business hétéro, les plus susceptibles de transmettre le virus ; une crainte factuellement illégitime, née certes de préjugés lourds autour du rapport entre SIDA et homosexualité, mais surtout entretenue par le schisme des deux industries autour du PASS.

FSC/APAG, la querelle de clocher

Ce cumul de discriminations : séropositifs contre séronégatifs, gay contre hétéro, straight contre cross-over, n’a que trop duré. Aussi, la Free Speech Coalition (FSC), l’organisation professionnelle responsable du PASS, travaille depuis plusieurs mois à l’ouverture de sa base de données médicale aux travailleurs séropositifs. Alors, tout le business tremble sur ses fondations, l’angoisse chevillée au corps : peut-on vraiment intégrer des « malades » à un groupe « sain » ?

L’Adult Performers Actors Guild (APAG), syndicat concurrent de la profession pornographique, crie à l’hérésie : la mise en place d’une telle disposition est la porte ouverte à tous les abus, une mise en danger sans précédent de la santé des acteurs. Avant même que la FSC n’ait annoncé concrètement les modalités de cette mise-à-jour du PASS (elle a d’ores et déjà précisé que les bases de données ne seraient pas communes), la Guilde appelle à la protestation. Les conditions médicales des membres du PASS étant confidentielles, les performeurs seront-ils avertis du statut sérologique du partenaire qu’on leur a choisi ? Auront-ils leur mot à dire ? A fortiori, peut-on légalement contraindre un performeur à avoir des rapports sexuels avec une personne séropositive, quand bien même sa charge virale serait « indétectable » ?

Ou quand le principe d’inclusion rencontre le principe de précaution. Faute de certitudes techniques, légales ou éthiques sur le sujet, les deux camps s’enlisent dans ce qui ressemble de plus en plus à une querelle de clocher entre APAG et FSC. Et les partisans de chaque organisation de s’envoyer, par tweets interposés, les décrets américains qui justifient l’une ou l’autre des positions, du fameux Cal/OSHA qui réglementent les conditions sanitaires des travailleurs californiens de tous secteurs, à l’American with Disabilities Act qui protège de la discrimination professionnelle les personnes séropositives. Bien malin celui qui saura déterminer la jurisprudence d’un tel litige, dans le seul domaine professionnel où l’on attend des travailleurs qu’il baisent entre eux, parfois sans capote.

En l’état actuel des choses, il y a fort à parier que la FSC aille jusqu’au bout de sa démarche d’intégration, étant entièrement maîtresse de la gestion du PASS. Ses annonces préalables seraient ainsi un moyen de prendre la température auprès de ses affiliés, de s’enquérir de la meilleure manière de procéder pour que ceux-ci n’aillent pas souscrire chez l’APAG concurrente. Elle omet toutefois de s’étendre sur un point pourtant essentiel du futur du PASS : le cas des cross-over. Qu’il s’agisse actuellement des mâles bi, ou plus tard de tous les travailleurs informés et suivis qui se rendront disponibles dans les bases de données HIV+ et HIV-, la Coalition reste bien silencieuse quant à leur sort. Et pour cause…

Aussi efficace et perfectionné soit-il, le prodigieux système médical de la FSC a un point faible, un blind spot pour lequel il est impuissant à endiguer une contamination. Cette tache aveugle, c’est la fenêtre de validité d’un test de dépistage. Et les acteurs cross-over sont, malgré eux, la personnification de cet angle mort. En naviguant en périphérie d’un tournage HIV+, en toute connaissance de cause et en toute précaution, avant de performer sur un tournage HIV- dans la même période de validité d’un test, ils « courent le risque » de contracter et de transmettre. Un risque infinitésimal, quasi-nul, absolument négligeable. Mais un risque quand même. Alors, évoquer le statut des cross-over, c’est reconnaître non pas le danger statistiquement insignifiant qu’ils représentent, mais la faillibilité inhérente du PASS, la sacro-sainte référence dont se réclame toute la profession californienne respectable.

Cas pratiques

Le PASS est un système sûr qui a prouvé son indiscutable efficacité au cours des années. Néanmoins, le concept de risque zéro reste une aberration dans la pratique pornographique. La fenêtre de quatorze jours, minimum tenable à l’échelle industrielle, laisse une marge infime à la propagation non seulement du VIH, mais de n’importe quelle MST. Cette marge, les performeurs de tous bords n’ont d’autre choix que de l’intégrer, de la mesurer à chaque rapport, en ou hors plateau. Car contrairement à une idée reçue, il y a moins de risque à se mélanger sur le set d’un gang bang gay professionnellement encadré, qu’à aller trombiner des anonymes pas toujours très soigneux de leur intimité dans toutes les boîtes à cul de la côte ouest.

Et en plus, c’est convivial…

En outre, l’inclusion des travailleurs séropositifs « indétectables » au sein du PASS ne change rien à cette donne. À plus forte raison, il serait déjà tout à fait possible, pour un performeur ou même une performeuse dans cette situation, de passer au travers des mailles du filet, pour peu qu’il ou elle n’en ait pas été exclu au préalable. Ce serait évidemment une éreintante entreprise de camouflage, en plus d’une démarche sans doute pénalement condamnable, mais le fait est que le mot « indétectable » ne connaît qu’une seule définition.

En définitive, quelles que soient les évolutions futures du PASS, il ne reste qu’un outil aux limites mesurables. Aussi, la responsabilité de leur santé incombe et incombera toujours aux performeurs : « My body, my choice. » Le stigma autour du VIH est toujours intense dans notre société, et il serait injuste de reprocher aux acteurs porno d’appliquer le plus élémentaire des principes de précaution quant aux dernières avancées de la recherche. L’évolution du système de surveillance médicale américain ne pourra donc se faire sans une transparence complète des modalités de rencontre entre HIV+ et HIV- et des prérogatives de retrait. Ceci étant dit, à l’heure où partout dans le monde, l’information et la prévention autour du SIDA souffre d’un recul affligeant, le X-business fait montre d’une instruction et d’un progressisme absolument remarquable à ce sujet. Et il est de bon ton de reconnaître cette avant-garde, à l’heure où celle-ci s’apprête à conduire la plus formidable démonstration pratique de contrôle épidémiologique de notre époque. En un mot : exemplaire !

Au moins, on est au point sur les checkups…

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.

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