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Après Pornhub, le New York Times se paie XVideos

Clint B

Publié

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En décembre dernier, le New York Times mettait la plateforme Pornhub sous le feu des critiques. Son journaliste vedette Nicholas Kristof, deux fois récipiendaire du prix Pulitzer, se fend aujourd’hui d’un nouvel éditorial au vitriol contre XVideos et XNXX, les réseaux pornographiques concurrents. 

Same Player, Shoot Again ! Quelques mois seulement après avoir étrillé Pornhub à propos de sa modération oublieuse, le New York Times remet le couvert avec un nouvel article au titre putassier : « Pourquoi laissons-nous des corporations tirer profit de vidéos de viol ? », visant cette fois-ci le concurrent direct de Mindgeek, le site XVideos de WGCZ. Variation sur le thème de l’abus sexuel sur mineur dérivé en cyber-exploitation, la plume de Nicholas Kristof nous livre une nouvelle salve de témoignages révoltants d’adolescentes violentées, pour incriminer le laisser-faire de la plateforme de streaming quant à la publication de telles atrocités sur le réseau. Heureusement, les croisés de la morale (et de la censure) sont là pour mettre au pas cette « industrie clandestine », rétablir la Justice et sauvez les petits nenfants !

Victoire stérile

Voilà maintenant 15 ans que les studios historiques de l’industrie du X tirent la sonnette d’alarme quant au piratage et à la diffusion incontrôlée de séquences explicites volées sur les tubes gratuits, sans que quiconque ne s’en émeuve. Les pornographes pouvaient bien crever la bouche ouverte, il ne se trouvait personne dans la société civile pour défendre les intérêts d’une industrie déjà marginalisée. Puis, un beau jour, Pornhub se voit contraint de supprimer l’intégralité de son catalogue pirate, et Xvideos est mis en demeure de faire de même, sous peine de subir le courroux des services bancaires. Le monde aurait-il enfin entendu la complainte des acteurs du business du charme et mesurer l’importance de permettre à ces millions de travailleurs des conditions de distribution et de rémunération décentes ? Non ! Le monde, lui, il lutte contre des problèmes vraiment graves, comme les abus sexuels sur les enfants et les réseaux pédophiles. Après tout, le résultat est le même, alors qui va se plaindre ?

C’est vrai que de ce point de vue, le nouveau papier du New York Times fait le bonheur d’un certain nombre d’agents de la profession, qui rêvaient depuis des années de voir Xvideos mis le nez en plein dans le caca de sa modération nonchalante et condescendante. À grand renfort d’effets lacrymaux, la presse américaine interpelle ainsi l’opinion publique quant à la présence, sur les sites pornographiques les plus fréquentés (« 6 milliards d’impressions par jour »), de contenus pédo-criminels parmi les millions de séquences explicites partagées par n’importe qui sur ces réseaux. Un fait qu’il est difficile de nier, tant le gouffre entre les volumes de contenus hébergés et les moyens mis en place pour modérer ces contenus est immense. En l’état actuel des choses, il est effectivement tout à fait plausible de tomber sur une vidéo illicite montrant l’exploitation d’une personne mineure sur Xvideos ; comme sur Facebook, Twitter, Instagram, Tiktok, etc., etc. En outre, faire ce constat relève moins d’une prise de position que d’une évidence. Il est du devoir des acteurs du numériques, mais aussi de la société tout entière de protéger les enfants de la cyber-exploitation.

« Elle rêvait de devenir une star de la musique… »

L’image de la jeune victime arpentant les rues est de toutes les rhétoriques contre le travail du sexe.

Le problème est qu’une fois qu’on a dit ça, on n’a pas dit grand chose. Heureusement, l’édito de Nicholas Kristof ne se contente pas d’enfoncer des portes ouvertes, mais enjoint les services de paiement (Visa, MasterCard) ainsi que les moteurs de recherche à prendre des mesures à l’encontre des hébergeurs pornographiques, selon le même mode opératoire que celui employé à l’encontre de Pornhub : une dramaturgie racoleuse du calvaire des victimes. Entre deux témoignages nécessairement mélodramatiques de jeunes femmes de 14 et 16 ans, piégés et exploités par leurs ex sur les réseaux incriminés, Kristof déploie un narratif destiné à susciter la panique morale chez le lecteur, convertissant le fait divers en norme d’une « industrie opérant en toute impunité ». Et le reporter d’amalgamer, comme à son habitude, des faits rigoureusement condamnables avec l’énumération de tous les mots-clés les plus douteux que l’on puisse entrer dans un moteur de recherche porno (« tiny », « girl », « boy », « jovencita », « youth porn »), comme preuve de la profonde vicissitude du milieu. Dans le but louable de faire pleurer dans les chaumières, notre boomer omet très opportunément le paradigme fondamental du Web des algorithmes : toute recherche, de la plus innocente à la plus abjecte, est immanquablement gratifiée de résultats. Google et ses copains ne se sont jamais embarrassés de considérations morales, et chercher les pires horreurs sur Internet ne fera que vous convaincre qu’il existe quelqu’un à l’autre bout du monde pour vous les proposer.

Au fond, tant que la cause est juste, et la cause des enfants est toujours juste, peu importe la faiblesse de l’argumentaire, a fortiori quand celui-ci permet de tendre la main aux meilleurs alliés d’une régulation saine et progressiste du X, à savoir : les intégristes chrétiens anti-porn et anti-LGBT d’Exodus Cry et les hypocrites censeurs patriarcaux de chez Visa et MasterCard. Une fort belle brochette de prosélytes et d’usuriers prêts à dépecer le X pour se partager les morceaux les plus juteux. À toi la condamnation morale du travail du sexe, à moi la taxation des parias…

Le capitalisme rédempteur

MasterCard, intraitable sur le porno, mais impuissant contre la vente d’armes

Après avoir dépeint les premiers en autorité de référence sur le sujet, consacrant Laila Mickelwait et son organisation Justice Defense Fund (faux-nez d’Exodus), Nicholas Kristof en appelle à la responsabilité des seconds pour mettre une nouvelle fois au pas l’un des géants du porno. Son projet pour un monde meilleur, débarrassé des vilains pourvoyeurs de mauvais contenu pornographique, s’articule en trois étapes. D’abord, les sociétés de paiements doivent cesser tout service auprès des sites jumeaux XVideos et XNXX, et imposer à toutes les plateformes pornographiques de répondre auprès d’eux de l’âge et du consentement de chacun des participants à chaque séquence. Parce que, c’est bien connu, exclusion du système financier et fichage bancaire ont toujours été bénéfique l’industrie du charme. Mastercard n’a d’ailleurs pas attendu l’assentiment du New York Times pour durcir en ce sens ses conditions d’utilisation.

Ensuite, les moteurs de recherche Google, Yahoo et Bing n’ont qu’à déréférencer toutes les vidéos de viols et les sites qui les promeuvent. Faute de pouvoir déterminer a priori ce qui relève de la liberté d’expression sexuelle de ce qui relève de l’abus, il faudra alors sans doute se rapprocher de Nicholas Kristof, expert en recherches d’enfants martyrs sur les tubes porno, pour recevoir la liste des mots-clés approuvés par le bureau des bonnes mœurs. La censure, c’est simple, finalement. Il suffit de lui demander.

Enfin, et parce qu’on ne peut pas compter que sur la grâce des agents du Grand Capital pour nous sauver (ils en font déjà tellement), le journaliste prend à partie l’Etat. Il demande tout simplement aux autorités législatives d’abolir la liberté d’expression sur le Net, en rendant responsables les hébergeurs des contenus que leurs utilisateurs partagent par la révision de la Section 230. Ou comment entériner la censure préventive des réseaux sociaux selon des idéaux nécessairement puritains et réactionnaires.

Cul-Anon

Délire religieux, propagande anti-porno et terrorisme intérieur

En apparence salutaire, la nouvel sortie de Nicholas Kristof dans le New York Times pourrait bien s’avérer délétère pour l’industrie du X, tant elle déroule le tapis rouge à ses oppresseurs et adversaires les plus hostiles. La rhétorique employée n’est d’ailleurs pas anodine, car s’il existe effectivement des milliers de bonnes raisons de réclamer une meilleure régulation du X, à commencer par la souveraineté des créateurs sur leur contenu et leur rémunération, la cause des enfants tient moins de l’enjeu endémique que de l’épouvantail, juste bon à susciter l’indignation générale. Clé de voûte de l’argumentaire QAnon, par sa dimension révoltante, évidente et irréfutable, le spectre du réseau pédophile n’est rien de moins qu’un appeau à réactionnaires, le catalyseur des ripostes les plus inconsidérées et disproportionnées. L’exploitation pédocriminelle est un fléau qui touche tous les secteurs, du prolétariat à la haute finance, du clergé à l’éducation nationale, du porno à la politique. Constater qu’un journal aussi libéral et progressiste que le New York Times se laisse prendre, à deux reprises, à des instrumentalisations aussi grossières à l’encontre du X-business est un symptôme particulièrement inquiétant de notre époque.

Loin d’avoir résolu le problème de la cyber-exploitation (les séquences illicites fleurissent à présent sur d’autres plateformes), l’assaut contre Pornhub n’avait fait que précariser les travailleurs du sexe qui y étaient rattachés. La nouvelle salve à l’encontre de Xvideos pourrait bien avoir des conséquences d’autant plus graves. Notoirement impénitente, la plateforme installée à Prague n’a fait aucune annonce et pourrait bien laisser pourrir la situation le temps que les législations internationales daignent se mettre d’accord pour prendre des mesures. En attendant, le système financier accroît la pression sur les travailleurs primaires et précaires de l’économie du charme, avec la bénédiction béate des pouvoirs publics, tandis les groupuscules religieux anti-trafic se voit conforter dans leur délire messianique, au point de verser dans le vigilantisme. Le magazine Vice s’en inquiète d’ailleurs, dans un article intitulé « La Croisade contre Pornhub amènera quelqu’un à se faire tuer ». C’est malheureusement déjà arrivé

Alors que les multinationales bancaires et les officines intégristes sont les premiers bénéficiaires de cette attaque concertée contre le porno, le titre de Nicholas Kristof prend finalement tout son sens : « Pourquoi laissons-nous des corporations financières (et des groupuscules conspirationnistes) tirer profit des vidéos de viol en circulation ? »

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.

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