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Bio/Milieu du X

Ressan : le libertinage, au-delà des clichés

Pierre Des Esseintes

Publié

le

Le photographe Ressan publie Paris libertin, un recueil d’images élégantes, fruit de trois années d’observation des alcôves feutrées de la capitale. Un regard sensuel et bienveillant sur l’univers des soirées libertines. Rencontre.

Propos recueillis par Pierre Des Esseintes

La Voix du X: Comment avez-vous réussi à vous faire accepter en tant que photographe dans le milieu libertin ?

Ressan : Mon parcours m’a amené à rencontrer le milieu libertin au début des années 90, jusqu’à devenir l’un des rares photographes à posséder la plus grosse photothèque de France, avec plus de 250 000 clichés. Pouvoir rentrer dans tous les clubs et les endroits les plus privés pour y faire des reportages m’a donné une crédibilité. C’est fondamental pour ce type de projet. Ce n’est pas comme photographier un couple dans sa salle de bain. Mes photos peuvent présenter des situations très intimistes, comme des soirées impliquant des dizaines de personnes.

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Les libertins se laissent-ils approcher et photographier facilement ?

Le rapport à l’image a terriblement évolué dans l’esprit des gens, y compris dans ce milieu là. Internet, Facebook et Twitter sont passés par là. Chacun éprouve le besoin de partager son quotidien, et curieusement, je trouve les libertins plus pudiques. Cette communauté tolère la présence d’un appareil photo, à condition que la personne qui est derrière en fasse un usage respectueux. Or, beaucoup de gens partagent sur les réseaux sociaux une intimité qui me paraît bien plus préjudiciable. Pour ce projet de livre, plus de cent couples m’ont fait confiance car ils étaient convaincus que leur image serait valorisée tout en protégeant leur anonymat.

Avez–vous pris vos photos en clubs ou plutôt en soirées privées ?

J’ai fait, durant des années, des reportages dans plus de deux cents clubs et saunas. Il y a quinze ans, il m’aurait été impossible de faire ce type de sujet en soirées privées. Celles-ci n’étaient pas la règle dans le mode de fonctionnement des libertins. Ils optaient pour un endroit neutre comme le club, ou le sauna. Il faut savoir qu’avant l’arrivée d’Internet, beaucoup d’obstacles se présentaient pour celles et ceux qui voulaient faire des rencontres. Internet et les sites libertins ont chamboulé le mode de rencontre.

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On a l’impression que vos photos ne sont pas prises sur le vif, que les poses sont travaillées. Est-ce le cas ?

J’interviens très peu lors de ce type de séances, et d’ailleurs cela n’aurait aucun sens. Je ne cherche jamais les gens pour faire mes photos, ce sont eux qui viennent me chercher. Ils sont en général en demande, ils attendent de moi d’immortaliser un moment privilégié, unique. Pour beaucoup, ce n’est ni plus ni moins que le prolongement de leurs jeux. Figer leur intimité participe de leurs fantasmes. Ils se mettent parfois en scène, car on ne peut échapper aux clichés que chacun de nous peut avoir à l’esprit. Y compris dans ces conditions-là. Très souvent, je remarque qu’ils veulent plagier, sans que cela soit conscient, les photos qu’ils ont vues ailleurs. Je pense que l’une de mes qualités est de les laisser faire, mais je finis en général par les ramener à plus de naturel.

Quel regard portez-vous sur le libertinage ?

Je ne suis pas un ayatollah du libertinage, je n’en fais jamais l’apologie, dans le sens ou je pense sincèrement qu’il peut détruire autant de couples qu’il peut en libérer. Un couple peut s’y brûler les ailes s’il n’est pas sûr de lui, si les partenaires ne sont pas sur la même longueur d’onde. Beaucoup de couples commencent dans le libertinage dans la deuxième partie de leur vie. Ceux que j’ai rencontrés pour ce livre ont plutôt la quarantaine. C’est un phénomène que j’ai largement constaté. La nouveauté dans ce milieu, c’est la manière dont les femmes ont pris leur vie sexuelle en main. Il y a seulement une quinzaine d’années, rares étaient les femmes célibataires qui osaient franchir la porte d’un club. C’était trop compliqué d’assumer le regard que les hommes pouvaient porter sur elles. Encore une fois, Internet a permis à n’importe quelle femme de France de pouvoir s’affranchir de ce regard, et de rencontrer qui elles voulaient quand elles voulaient…

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On se sent voyeur quand on regarde vos clichés. C’est un parti-pris de votre part ?

Parfois, dans mes séances, je me place sous l’angle du voyeur. C’est une posture intéressante visuellement, car elle fournit à celui qui regarde mes clichés la position de celui qu’il rêve d’être. Mais parfois, c’est aussi un moyen de cacher le visage des protagonistes, voire de ne pas tout montrer d’une scène, afin d’éviter de franchir la limite de la vulgarité. Beaucoup de ceux qui regardent mes clichés se disent : « j’aimerais bien être à la place de ce Ressan ». Si je veux obtenir la confiance des personnes, il faut justement garder la distance nécessaire pour la mériter, et ne jamais tenter de dépasser les limites de l’intrusion.

Paris est-elle encore une ville libertine ?

Oui, on peut dire que Paris est une ville de libertinage, même si celui qui est pratiqué à Paris ne ressemble en rien à celui qui est pratiqué dans d’autres régions de France. D’ailleurs, chaque région fonctionne aussi avec ses tempéraments. Je suis bien placé pour le savoir, car il m’a été plus ou moins difficile de travailler selon les régions ou j’allais. Dans les régions protestantes par exemple, c’était très difficile, et je suis sûr que l’éducation religieuse y participe pour beaucoup.

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Vous êtes vous-même libertin ?

Je ne suis pas libertin, et c’est sans doute mon point fort, car j’ai avec les couples que je photographie une relation simple et saine. Ils sentent en moi quelqu’un de respectueux de leurs pratiques. Dès le début de ce projet de livre, j’ai été fortement soutenu par les gens qui allaient y contribuer, comme s’ils ressentaient le besoin de participer à un projet valorisant pour eux, un miroir d’eux-mêmes.

Quelles ont été vos influences dans la photo ?

Curieusement, ceux qui m’ont influencés dans la photo ne faisaient pas de nu, à part Helmut Newton, que je côtoyais lorsque j’avais 17 ans. Il a été un déclencheur, car lui rendant régulièrement visite dans son appartement parisien près du parc du Luxembourg, le jeune homme que j’étais ne pouvait rester insensible au charme des femmes qu’il photographiait en ma présence (Ressan travaillait pour un labo, et livrait des tirages à Newton, NDLR). Mais en dehors de ça, je suis fan de photographes comme Henri Cartier Bresson, Robert Doisneau, Willy Ronis. Rien d’étonnant à cela, car ce qui nous rapproche, c’est l’humain. Je ne vois pas des libertins devant moi, mais des humains qui m’offrent tout simplement leur intimité.

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Comment voyez-vous évoluer le milieu libertin ?

Il n’échappe pas aux phénomènes de mode, à une forme de consumérisme ambiant. Le succès par exemple de 50 Nuances de Grey n’est pas étranger a cette nouvelle tendance qui consiste à jouer à des jeux de domination/soumission dans le couple. Je ne sais pas si c’est un plus, je le constate tout simplement.

Quelles sont les pratiques sexuelles qui vous intéressent le plus en tant que photographe ?

J’aime les jeux de soumission, car il y a une dimension visuelle qui est intéressante à cause des tenues mais aussi des émotions exprimées. Je n’ai pas besoin d’avoir des gens nus devant mon objectif pour traduire une situation excitante. Ce sont parfois des petites choses qui transmettent de la force à une image. J’ai en tête une image où cinq hommes sont élégamment habillés, et les jambes d’une femme. Sur ce cliché, il n’y a rien de sexuel, toute l’émotion passe par un tapis, dont on sent qu’il est maltraité par la situation.

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J’ai moi-même réalisé des milliers de photos en clubs libertins, et je n’ai jamais vu deux hommes s’embrasser (je pense à l’une de vos photos)… La bisexualité masculine serait-elle mieux acceptée dans ce milieu ?

Lorsque j’ai commencé à travailler sur ce projet de livre, dont je rappelle qu’il est le premier du genre, je me suis fixé comme objectif d’explorer les différentes sexualités que je pouvais voir dans certaines soirées, y compris celles qui ne se pratiquaient pas en public, comme la bisexualité masculine. Pour autant, pour avoir les confidences en off de beaucoup de couples, la bisexualité masculine n’est plus un tabou pour nombre d’entre eux. C’est d’ailleurs souvent à la demande de madame que ces jeux arrivent dans le couple. La femme détient la clé. Elle doit rassurer son homme sur le fait qu’il restera viril à ses yeux, malgré ses jeux avec un partenaire masculin. La difficulté était de le montrer, sans sombrer dans des clichés, et en m’efforçant de rester esthétique.

Paris libertin by Ressan, éd. SE12, 240 p. est en vente (69 €) sur le site www.ressan.fr

Pierre Des Esseintes est auteur et journaliste, spécialisé dans les questions de sexualité. De formation philosophique, il est également sexologue. Il a publié, aux éditions La Musardine, Osez la bisexualité, Osez le libertinage et Osez l’infidélité. Il est aussi l’auteur, aux éditions First, de Faire l’amour à un homme et 150 secrets pour rendre un homme fou de plaisir.

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