Voir sous les jupes des filles

Au pays du matin calme, ils ont le démon du bas-ventre : filmer sous les jupes des filles est devenu un sport national au point que le phénomène a été baptisé Molka Porn. L’ennui, c’est que ça ne fait pas rire les intéressées et désormais plus trop les types aux manettes de l’Etat sud-coréen. Focus.

Dans un pays où l’on flirte avec les 50 heures par semaine au boulot, c’est peu dire que les Coréens sont sous pression. Pour supporter ce rythme infernal, la fantaisie est de mise. Ça fait marrer tout le monde quand cette dernière se cantonne à la musique pop, aux fringues bariolées et aux coupes de cheveux improbables, mais quand elle consiste à voler l’intimité des femmes partout dans l’espace public, la fantaisie devient saloperie.

Le molka, ça se boit avec des glaçons ?

Le 9 juin dernier, plus de 30 000 femmes sont descendues dans les rues de Séoul. Une manif organisée autour du slogan : « I am not your Korean Porn ». Par cette formule, elles voulaient dénoncer la violation de leur intimité par des caméras-espions dissimulées dans tous les objets de la vie quotidienne. Les vidéos de ces caméras baptisées, « molka », atterrissent un peu partout sur le net et alimentent  un genre dont les hommes coréens sont friands. Sur son compte Twitter, la correspondante de l’AFP a relayé une vidéo de la manif dans laquelle on entend les manifestantes égrainer les modes opératoires : « non au molka dans les paquets de cigarettes, les bouteilles d’eau, les lacets des chaussures, les clés de voitures, les lunettes, agissez contre les ventes de molka ! » Images à l’appui, le journaliste freelance Raphael Rashid relate pour sa part que les femmes sud-coréennes sont obligées de porter des masques en public et qu’elles vont pisser en vérifiant qu’il n’y ait pas de trous dans les murs. Daesh en rêvait, la Corée du Sud l’a fait.

Un pays misogyne

Cette protestation publique trouve aussi ses racines dans le sentiment d’injustice dont s’estiment victimes les femmes sud-coréennes, tandis qu’un fait divers a mis le feu aux poudres. Ce dernier remonte à début mai quand une étudiante a posté, sur un forum féminin, les photos volées d’un autre étudiant posant nu dans un cours d’art plastique à l’Université de Hongik. Saisis de l’affaire, les policiers se sont empressés de mettre la main sur la coupable et visiblement d’en rajouter devant les caméras pour illustrer leur zèle. Cette médiatisation outrancière provoqua une première manif de 12 000 femmes, le 9 mai, puis 10 000 de plus dix jours plus tard, le 19. Citée par l’agence de presse Yonhap, une manifestante qui refusa de dévoiler son identité par peur des représailles résuma le sentiment général : « Aucun cas n’a reçu plus d’attention de la part des médias que celui de l’Université Hongik alors qu’il est marginal (…). Les caméras cachées des hommes deviennent du porno, ceux des femmes, un mandat d’arrêt. C’est dur de voir qu’aucun homme n’a jamais été puni alors que nous sommes victimes tous les jours du molka ». Selon les chiffres officiels, en 2017, sur les 5 437 plaintes rapportées de molka, 96 % concernaient des hommes et seules 119 débouchèrent sur des condamnations. Preuve accablante de la situation dramatique dans lequel se trouve les femmes sud-coréennes : en 2016, le Ministre pour l’Egalité des Sexes du précédent gouvernement avait tout simplement conseillé aux Coréennes de ne pas porter de jupes via une campagne de pub dans le métro. Et non, la Corée du Nord n’a pourtant pas franchi le No Man’s Land… Imaginer Marlène Schiappa déclarer ça un beau matin chez Bourdin a quelque chose de surréaliste, mais en Corée du Sud, pays hautement civilisé, l’initiative ministérielle est passée crème.

Derrière la techno, l’éducation

Parallèlement, les dérives du molka viennent illustrer les dangers d’une société hyper techno et hyper-connectée. Avec une moyenne de 200 smartphones pour 100 habitants, de la high-tech à gogo et bientôt le premier réseau national en 5G au monde, la Corée du Sud est devenue malade de ses gadgets. L’actuel président, le démocrate Moon Jae-In en est venu à annoncer en septembre 2017 un ensemble de mesures visant à restreindre l’importation des caméras miniatures en parallèle à un durcissement des peines. Le résultat n’est apparemment pas flagrant.

Ceci dit, il est toujours facile de voir la paille dans l’œil du (distant) voisin. La situation d’une femme en France est-elle plus enviable ? Tu préfères te faire traiter gratuitement de grosse pute à Châtelet ou avoir la chatte filmée à ton insu dans une sanisette ? Ah bon ? En France, il peut t’arriver les deux ? Au temps pour moi, les Coréens sont des gentlemen.

Dimitri Largo

À propos de Dimitri Largo

Journaliste professionnel depuis 2003. Rédacteur du magazine Hot Video de 2007 à 2014.