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Le héros anonyme qui a enseigné la masturbation à des millions d’internautes

Ricardo

Publié

le

Tous les héros ne portent pas de cape, certains fondent un site internet dédié à la masturbation.

Lorsque vous entrez sur JackinWorld, comme des millions d’onanistes curieux avant vous, la bannière est la même depuis le tout début du site, à l’ère paléolithique des autoroutes de l’information. « Le guide ultime de la masturbation masculine. En ligne depuis 1996. Dédié à l’ancien chirurgien général des États-Unis, Joycelyn Elders. »

Mais alors quel est le rapport entre cette pédiatre endocrinologue, première femme afro-américaine à occuper le poste prestigieux de Chirurgien Général, et un site consacré à l’art délicat de la masturbation masculine ? La réponse est Bill Clinton

En 1993, ce fin amateur de cigares qui se trouve aussi être le président de la plus grande puissance mondiale, nomme Joycelyn Elders à la fonction de Chirurgien Général, un titre comparable au poste de vice-ministre de la Santé. Dès 1994, la liberté de ton d’Elders commence à faire des remous au sein de l’administration Clinton.

Elle se positionne pour un débat sur la légalisation de certaines drogues ainsi que sur l’avortement, défend la distribution de moyens contraceptifs dans les écoles et ose même aborder le sujet honni de la masturbation. Cette année-là, lors d’une conférence aux Nations Unies à propos du SIDA, une personne de l’audience lui demande s’il serait approprié de promouvoir la masturbation comme moyen pour les jeunes de pratiquer une sexualité moins risquée. Elle répond : « Je pense que cela fait partie de la sexualité humaine et que peut-être cela devrait être enseigné. »

C’en est trop pour la très prude administration Clinton. Le Chef d’État-Major de l’homme qui n’a pas eu de relation sexuelle avec Monica Lewinsky intervient en arguant que le Président a bien des points de désaccord avec Elders et que ce dernier fait déborder le vase. Elders est démise de ses fonctions et retourne enseigner à l’Université d’Arkansas.

Furieux à l’annonce de cette nouvelle, un homme d’une trentaine d’années qui répond au pseudonyme de M.J. Eckers se rue sur son Macintosh Centris 650 afin de tendre une main secourable à tous les branleurs du monde et réaliser le souhait de Joycelyn Elders. Le 1er novembre 1996, JackinWorld est en ligne.

« C’est un exemple précoce de la cancel culture et ça m’a mis en rogne, » explique Ecker. « J’étais d’accord avec ce qu’elle avait dit et plutôt que laisser son message disparaître pour toujours, j’ai lancé JackinWorld. Avant Internet, si vous vous posiez une question sur la masturbation, vous deviez demander à un copain ou écrire un billet anonyme en cours de sciences naturelles. Là, vous pouviez demander n’importe quoi n’importe quand et lire les questions des autres. Le site avait une attitude positive sur la sexualité, bien avant que cela ne devienne commun. »

Succès immédiat

En l’espace de deux semaines, la fréquentation du site explose. Ecker en fait la promotion sur des groupes Usenet et se forme au SEO sur le tas. « Pendant un moment, JackinWorld a été en tête des réponses pour le mot « masturbation » et, pour je ne sais quelle raison, Google nous classait aussi très bien sur le mot « mâle ». » Le site atteint très vite le classement des 1300 adresses les plus visitées au monde et génère un trafic bien trop important pour les fournisseurs de service d’Ecker.

« Je me suis fait virer de beaucoup d’opérateurs à cause de la bande passante. Ils hébergent votre site et partent du principe que vous êtes un petit business local. Puis quand vous faites planter leurs serveurs à cause du trafic, ils vous virent ! »

M.J. Ecker

Le fondateur de ce qui est devenu la bible de la masturbation sans honte prend son rôle au sérieux. « La porte était ouverte pour parler de tous les sujets traitant de la masturbation. La seule règle, c’était de ne pas utiliser d’argot pour l’anatomie. Il fallait dire pénis et éjaculer, sinon j’éditais les commentaires ou les questions ! On a aussi eu des problèmes avec l’asphyxie auto-érotique. La rumeur se répandait sur le site qu’il existait un moyen d’avoir des orgasmes très puissants et les gamins voulaient en savoir plus. J’ai décidé de ne pas aborder le sujet, ni même de le nommer pour ne pas leur permettre d’aller chercher ça sur Google. »

En 1999, ce qui était à l’origine une seule et unique page pour expliquer ce qu’est la masturbation et comment la pratiquer est devenue un site foisonnant, avec un forum, un classement très complet recensant toutes les techniques possibles et imaginables, un endroit pour poser des questions, un guide pour les parents et bien d’autres choses encore.

Ecker refuse d’ajouter des publicités pornographiques sur son site et préfère instaurer un abonnement payant pour payer les frais de JackinWorld. « De 1999 à 2002, on s’en sortait très bien financièrement. Je vendais des abonnements qui permettaient d’accéder à plus de contenus, comme la question de la semaine, et je faisais travailler beaucoup de freelances. Puis tout s’est effondré d’un coup. »

Le coup de bambou

En octobre 2002, eBay rachète Paypal et change sa politique, bannissant les jeux d’argent et la pornographie de ses solutions de paiement. JackinWorld étant considéré comme de la pornographie par Paypal, Ecker doit trouver un nouveau service, ce qui s’avère extrêmement ardu.

Las, Ecker abandonne, manquant de temps pour allier JackinWorld et son travail d’éditeur. Il décide de confier les clés du camion à un utilisateur des débuts. « Je pense que j’avais fait mon temps et j’avais perdu de l’intérêt pour la chose. Dans les années 2000, les messageries en ligne ont pris le dessus, il y avait une immédiateté et beaucoup moins de filtrage que JackinWorld. Le trafic du site a commencé à baisser, les gens sont passés à autre chose. Tout ce que je demandais, c’est que le nouveau propriétaire garde le site en ligne le plus longtemps possible et ne vende pas le nom de domaine à un site porno. »

Quand il se remémore cette époque, Ecker est bien conscient de la situation unique dans laquelle il se trouvait. « Le site est apparu dans une sorte de faille temporelle, entre le magazine papier, le peer-to-peer et la communication instantanée des médias sociaux. » Surtout, il se félicite de n’avoir jamais eu de problèmes avec des communautés toxiques. « Je ne me souviens pas avoir vu sur le site des posts liés à la culture incel, je crois que ces mouvements prévalent aujourd’hui car les avis extrêmes sont amplifiés par les mécaniques sociales des réseaux. »

Petit échantillon des techniques de JackinWorld.com

En outre, à cause de l’industrialisation du SEO par les entreprises qui jouent des coudes et du porte-monnaie pour atteindre les premières places sur Google, Ecker estime qu’une telle aventure serait aujourd’hui presque impossible. Un état de fait à déplorer, une étude de 2015 estime en effet que 60% des étudiants se tournent vers les sites pornographiques pour combler leurs lacunes en matière d’éducation sexuelle.

Mais notre héros du web 1.0 préfère se réconforter en pensant à l’influence qu’a pu avoir JackinWorld sur la vie de millions de jeunes garçons. « Je peux mourir en paix et savoir que pour une courte période de temps, JackinWorld a influencé des tonnes de gens, en bien, et ça c’est plutôt gratifiant ! »

Bravo et merci, M.J. Ecker, votre contribution à la masturbation ne sera pas oubliée.

Pornographe du phonographe

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