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Ebay chasse le X

Clint B

Publié

le

À compter du 15 juin 2021, Ebay supprimera sa catégorie « Adults Only » et purgera son catalogue de tout produit sexuellement explicite. Les raisons d’un basculement si soudain et si tardif interrogent.

Nous vivons une période pour le moins étrange. Alors qu’après deux décennies de vaches maigres, marquées par un piratage effréné, le business adulte semble enfin trouver un équilibre économique cohérent et rémunérateur, les institutions du Web décident de claquer la porte au nez du X les unes après les autres. Dans la droite lignée d’Apple, Tumblr, PayPal ou encore Instagram, c’est au tour d’Ebay de jouer les vierges effarouchées quant aux histoires de fesses. L’incontournable site de commerce en ligne a fait savoir qu’à compter du 15 juin prochain, il bannirait tous les produits licencieux de son catalogue de vente. « Pas de ça chez nous ! »

Ça lui a pris comme une envie de pisser, à Monsieur Ebay, un beau matin de mai : « Le porno, les saletés, toutes ces cochonneries lascives, c’est fini. Pas de ça chez moi ! » Et hop, c’était fait. À la faveur d’une réécriture de ses politiques d’utilisation, la catégorie « Adult only » de la plateforme d’e-commerce est tout simplement supprimée et les vendeurs concernés priés de se trouver une autre vitrine pour marchander leurs obscénités. Si ce n’est pas le premier revirement puritain que nous constatons (ce n’est même pas le premier de l’année), la quête de vertu d’Ebay est l’occasion d’une danse du ventre particulièrement savoureuse de la part de son département légal pour distinguer ce qui sera dorénavant autorisé de ce qui sera prohibé par sa brigade des mœurs. Parce qu’il ne suffit pas de bannir le porno pour le voir définitivement disparaître. Encore faut-il clairement définir ce qui relève de l’obscène, du salace, de l’inacceptable, et non de l’érotisme, de l’art, de la description médicale ou scientifique. En gros, nous servir un bullshit vaguement cadré et censément exhaustif pour endiguer la foire à la saucisse et couvrir tous les cas pratiques.

Cachez ce sein…

Pour ce faire, les nouvelles politiques de la maison invoquent une définition bien particulière de la nudité, tout droit sortie des années 30. Relève donc de la nudité « le fait de montrer n’importe quelle partie génitale, mâle ou femelle, l’anus ou les poitrines féminines, quand le téton ou l’aréole sont visibles. Les cas suivants relèvent eux aussi de la nudité :

. Les photos de vêtements portés qui seraient transparents ou très près du corps et montre les parties génitales, l’anus ou les tétons/aréoles de poitrines féminines.

. Les érections masculines, même si le modèle est habillé

. Les personnes engagées dans un contact ou une activité sexuelle. »

La vente de pipe sera rigoureusement encadrée…

Le Code Hays n’a qu’à bien se tenir. Et ça ne s’arrête évidemment pas là. La liste des produits dorénavant interdits inclut bien entendu tout ce qui relève des publications à caractère pornographique, à commencer par les items adultes dont le contenu est illégal. Comprendre : le matériel pédophile, zoophile, le snuff, etc., car il est toujours de bon aloi de perpétuer l’amalgame entre pornographie et crimes sexuels pour justifier la censure. Viennent ensuite les productions légales, donc, qu’il s’agisse de cinéma « classé X, XXX, ou non classé à destination des adultes seulement », de livres, de bandes dessinées, anime, comics, manga, hentai ou yaoi « sexuellement explicites », de jeux vidéo « réservés aux adultes de plus de 18 ans », de magazines cochons ou de « publications nudistes ». Une liste particulièrement diverse qui pourrait aussi bien inclure les œuvres de Milo Manara que les romans du Marquis de Sade.

Exception est tout de même faite des magazines Playboy, Playgirl, Playguy, Mayfair, On Our Back, Butt, Blue, Galetter, Fantastic Men et Penthouse, en ce qu’ils « ne contiennent généralement pas de contenu sexuel explicite » (tiens donc ?). Ces exemplaires sont ainsi à promouvoir dans la catégorie « Magazines ». Il ne faudrait quand même pas s’aliéner les collectionneurs, part importante du trafic et des revenus d’Ebay.

Censure vintage

L’improbable gymnastique puritaine se poursuit pour qualifier le nu artistique toléré et répartir dans des catégories adéquates les œuvres « risqué », terme anglais désuet signifiant « osé », « polisson », employé ici pour camoufler le « deux poids, deux mesures » appliqué à l’expression érotique dans son ensemble. Il y a d’un côté la fesse noble, la fesse artistique, la fesse mutine, digne de figurer dans les collections vintage et les cabinets d’esthètes, de l’autre le cul vil, le cul sale, le cul porno, prié de faire place nette. Rien de nouveau sous le soleil. Il s’agit là de la vielle opposition classiste et rétrograde entre un érotisme bourgeois couronné de valeurs élévatrices (pureté, volupté) et une basse pornographie populaire, mère de tous les vices. Aux yeux du très capitaliste patriarcat, tous les nichons ne se valent pas…

Enfin, et pour ne pas passer pour le dernier des pisse-froids, Ebay rationalise son approche concernant sextoys, tenues érotiques, bijoux et autres accessoires olé-olé. Les images promotionnelles doivent naturellement être expurgées de toute représentation explicite, mais sinon chaque artifice se voit attribuer une catégorie spécifique. Mention spéciale aux godes et vibromasseurs auxquels on accédera, dès le 15 juin prochain, via le portail « Santé et Beauté », puis « Soins du corps » et enfin « Bien-être sexuel », comme au bon vieux temps du masseur de joue sponsorisé par La Redoute.

Ce grand ménage du réseau est motivé par une raison, toute bête selon les éditeurs des nouvelles conditions d’utilisation : « Nous voulons rendre les items adultes accessibles à ceux qui souhaitent les acquérir et qu’ils puissent le faire légalement, tout en prémunissant ceux qui ne souhaite ni voir ni acheter ces items d’y accéder facilement. » Mais les explications peinent à convaincre. Pourquoi censurer la quasi-totalité des produits pornographiques (tout en prétendant le contraire), quand un simple filtre aurait protégé les yeux innocents ? Qui peut bien trouver le moindre intérêt masturbatoire aux vignettes minuscules perdues dans l’immonde ergonomie d’Ebay ? Et qui peut bien s’en offusquer ?

Le revirement d’Ebay n’a en réalité rien d’altruiste ou d’éthique. Il est idéologique, s’inscrivant, comme bon nombre de ses pairs dans une démarche toujours plus manifeste d’ostracisation du divertissement adulte. Sans doute concerné par les différents assauts des sociétés de cartes de paiement, dont il est extrêmement tributaire, à l’encontre des différents tenants du X-business, Ebay applique une politique d’épuration préventive en vue d’échapper au désormais sempiternel procès pour trafic d’être humain intenté contre les plateformes qui aurait l’outrecuidance de tolérer les marchés légaux du sexe. Un procès certes abusif, mais invariablement suivi de sanctions des prestataires de transaction, qui ont alors tout le loisir de se draper de vertu.

L’irrépressible libéralisation de ces marchés, cruciale pour les travailleurs de ce secteur, de plus en plus indépendants, met à mal les intérêts du secteur financier traditionnel, qui a toujours profité de la clandestinité du X pour imposer des commissions exorbitantes à ses acteurs légaux. En désespoir de cause, les faux-libéraux du système bancaire s’associent donc politiques les plus conservatrices pour garder la mainmise sur cette juteuse économie. Aussi, si Ebay censure le porno, c’est pour plaire à ses maîtres, les services de paiement. Et si Visa, Mastercard, American Express et les autres se plaisent tant à malmener le X-business, c’est pour s’assurer de rester ses maquereaux.

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.

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