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Bonding, la série SM de Netflix, une fiction « problématique »

Clint B

Publié

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Après le succès de Sex Education, première série ouvertement sex-positive de la plateforme, unanimement acclamée pour sa bienveillance dans le traitement de la sexualité adolescente, Netflix remet le couvert avec Bonding, une fiction dans l’univers osé des dominas. Le héros Pete, jeune homme homosexuel plutôt « vanille », est recruté un peu malgré lui par sa meilleure amie Tiff, alias Maîtresse May, dominatrice professionnelle, pour jouer les gardes du corps. Le spectateur découvre alors, à travers ses yeux effarés, l’envers du décor du métier très confidentiel de maîtresse BDSM. En dépit d’un ton comique et d’un esprit d’ouverture revendiqué à l’endroit des travailleurs et travailleuses du sexe, la série n’a pas manqué de se faire étriller, dès sa sortie, par une grande partie des intéressées. Qu’est-ce qui cloche donc dans Bonding ?

L’initiative démarrait pourtant sous de bons auspices. Mise en scène à travers le point de vue d’un jeune homme gay, la série évitait d’entrée de jeu l’écueil de ne représenter la travailleuse du sexe que comme le trophée sentimental et sexuel à conquérir par le héros. Mieux, « tirée de faits réels », comme le plastronne fièrement la promotion, elle laissait envisager un traitement particulièrement réaliste des aventures de Maîtresse May. C’est pourtant à l’adresse de cette campagne promotionnelle qu’est tirée la première salve de reproches. Le compte Twitter de la série est en ligne de mire. Astucieusement nommé « Mistress May », il s’adresse à ses followers par la voix de son héroïne, affirmant crânement « accepter les clients » et ordonnant avec autorité de venir la regarder sur Netflix. Ce second degré marketing que d’aucuns qualifieraient de rafraîchissant n’a pas été du goût de la concurrence, les vrais sex-workers. Ils trouvent en effet assez déplacé qu’un compte de domina fictive ait pignon sur tweet, se voyant même gratifier de la sacro-sainte certification par la plateforme de microblogging, alors que la majorité des maîtresses, escorts et autres call-girls s’estiment victime de « shadowbanning » -le fait d’être exclu du moteur de recherche malgré un compte actif-, quand elles ne sont pas tout simplement bannies.

Cette première critique pourrait sembler indirecte, voire injuste, le TV-show n’étant théoriquement pas responsable de sa popularité auprès des pourvoyeurs de buzz. Il n’empêche qu’elle a le mérite de donner le ton, celui de la considération bafouée des représentants et représentantes d’une profession lourdement stigmatisée.

La seconde banderille est plantée dans la caractérisation de l’héroïne, la fameuse Maîtresse May, porteuse, selon certaines dominatrices, de stéréotypes aussi éculés que dangereux. « Il y a cette réplique horrible –  ‘Je suis comme ça car j’ai été abusée’, explique la domina Montréalaise Jessica Nicole Smith. Super, quel propos merdique, d’autant que c’est souvent ainsi que je me vois en tant que travailleuse du sexe qui a été abusée. Les gens vont-ils penser que je fais ça parce que j’ai été agressée ? (…) Oui, parlons de trauma… mais ce n’est pas comme si elle gérait le sien, elle ne fait que le projeter tout autour d’elle. » Froide, hautaine, incapable d’affection car victime d’abus sexuel, la jeune Tiff abonde à tous les clichés de la prostituée de cinéma, victime de sa condition. Interrogée par Rolling Stone, Mistress Couple, matrone de La Domaine Esemar, démonte d’ailleurs ce préjugé avec une certaine concision : « le travail du sexe est un travail, pas la projection de la personnalité ou la pathologie d’un individu, et la plupart des dominatrices que je connais ne sont pas des femmes passives-agressives qui répercutent leurs traumas sur leurs clients. »

Le « bodyguard » n’est pas en reste. Librement adapté du passé de Rightor Doyle, l’auteur de la série qui, « en tant que jeune homme gay se débattant avec sa propre sexualité, gardait la porte pendant que l’une de ses meilleures amies d’enfance attachait un homme à un lit à colonnes pour le fouetter. » Pour le coup, c’est moins la personnalité du jeune Pete qui est remise en cause que le degré de pertinence de l’expérience de son alter-ego réel. Aussi animé de bonnes intentions qu’il soit, quelle légitimité a-t-il pour dépeindre ce milieu. Qui a-t-il consulté ? D’authentiques travailleurs du sexe ont-ils été impliqués dans le projet ? La représentation vacillante des enjeux propres à la pratique professionnelle de la domination tend à démontrer le contraire.

« Vous serez bien en peine de trouver un donjon tapissé de moquette », se gausse Miss Couple. Outre les considérations d’ordre esthétique (et hygiénique), c’est finalement bien la teneur des rapport BDSM dépeints dans la série qui est décriée par les références de la profession. Et ce n’est pas une mince affaire. Le cadre BDSM n’est pas qu’un simple décorum virtuel destiné à impressionner le client. C’est un processus rigoureux de cooptation, conçu dans le but de se livrer à des pratiques parfois particulièrement risquées ou traumatisantes dans les conditions les plus sures. Aussi, il convient de ne pas traiter le sujet par-dessus la jambe. Et malheureusement, Bonding cumule les bévues. Entre la coercition de son protecteur à une séance de pissing justifiée d’un simple « si je te disais ce que nous allons faire avant que nous le fassions, tu ne le ferais pas », et les infractions répétées des limites de ses clients, de son ami, et de ses propres règles, la spectaculaire Maitresse May s’avère être une domina aussi abusive que peu professionnelle. En témoigne l’épisode final, où les protagonistes acceptent, au mépris des règles de sécurité les plus élémentaires, de se rendre chez un mystérieux client contre une rémunération particulièrement substantielle ; l’interdit n°1 de tout travailleur du sexe qui tient à la vie. En outre, on pointe du doigt le fait qu’aucune scène ne prend le temps de s’appesantir sur le protocole de l’établissement des limites et consentements entre client et domina, une dimension pourtant essentielle du métier.

Bien entendu, cette polémique pourrait tenir du débat de puriste, de l’éternelle dichotomie entre réalité et représentation fictionnelle, a fortiori dans le cadre d’une série de divertissement grand public. D’ailleurs, à voir son succès, il est évident que Bonding se hisse au niveau des plus hauts standards de Netflix pour ce qui est de distraire le public. Mais le malaise est plus profond, plus contextuel, comme le résume encore très bien la pertinente Mistress Couple.

« Si nous étions à un meilleur moment de l’histoire au regard des droits des travailleurs du sexe – en particulier sur Internet ou en ce qui concerne les incarcérations – alors, peut-être que de nombreuses dominatrices professionnelles et pratiquants du BDSM auraient pu voir cela comme ‘Bien sûr que ce n’est pas réaliste, tout comme les séries médicales ou policières. C’est juste censé être quelque chose de drôle.’ Le problème est ; ces communautés vivent tellement de tragédies et d’oppressions à cause du climat politique actuel que cela ne nous rend que plus sensibles lorsque nous sommes dépeints d’une manière qui n’est pas réellement représentative des travailleurs du sexe. »

Tout est dit.

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.

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